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Full text of "Macbeth (traduction inédite)"

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Digitized  by  tine  Internet  Arciiive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.arcliive.org/details/macbethtraductio06sliak 


Œuvres  Complètes 


de 


Marcel  Schwob 


Justification 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  : 

lo    exemplaires  sur  Japon  numérotés 
de  I  à  lo 

jo  exemplaires  sur  Hollande  numérotés 
de  II  à  60 

200  exemplaires  sur  Arches  numérotés 
de  61  à  260 

12^0  exemplaires  sur    Vergé  Navarre 
numérotés  de  261  à  i.^oo 

Plus  ^o  exemplaires  de  Chapelle ,  sur 
vergé  Mut  1er  lettrés  de  A  à  Z  de  a  à  -l 


N"  du  présent  exemplaire  :        3  (>  § 


LES   ŒUVRES    COMPLETES 

de 

Marcel  Schwoh 

(1867-1905) 

Théâtre 


:> 


I 


Macbeth 

(traduâion  médite) 


542398 

31-  5  52,. 


Typographie 
FRANÇOIS    BERNOUARD 
73,   Rue  des  Saints-Pères,    73 

A     PARIS 


Macbeth 


Personnages 

roi  d^ Ecosse 
ses  fils 

généraux  de  l'arnJe  du  roi 
nobles  écossais 


Duncan 

Malcolm  j 

donalbain  * 

Macbeth  , 

Banquo  * 
Macduff 

Lennox  i 

Ross  ( 

Menteth  I 

Angus  \ 

OiTHXESS      I 

Fléance 

Si  WARD 

Si  ward  le  jeune, 

Seyton 

Un  Jeune  Enfant      le  fils  de  Macduff 

Un  Médecin  anglais 

Un  Médecin  écossais 

Un  Soldat 

Un  Portier 

Un  Vieillard 

Lady  Macbeth 

Lady  Macduff 

Dame  Noble 

Trois  Sorcières 


fils  de  Banquo 

Comte    de    Northumberland,    général    de 
l'armée  anglaise 

son  fils 

un  officier  attaché  à  la  suite  de  Macbeth 


attachée  à  la  suite  de  Macbeth 


Apparitions   (Spectre  de  Banquo  ;  Fantôme  ;  Fantôme 
de  l'enfant  couronné  ;  cortège  de  huit  rois). 

Seigneurs,  Gentilshommes,  Officiers,  Soldats, 
Assassins,  Serviteurs  et  Messagers. 


Ha  scène  est  en  Ecosse  et  en  Angleterre. 


Ade  Premier 


SCENE   PREMIERE 

Une  lande  déserte.  —  Tonnerre  et  éclairs. 

Entrent  Trois  Sorcières 

Première  Sorcière.  —  A  quand,  nous  trois, 
vente,  grêle  ou  foudroie  ? 

Seconde  Sorcière.  —  Après  l'issue  du  grand 
tohu-bohu,  après  la  bataille  gagnée  ou  perdue. 

Troisième  Sorcière.  —  Avant  le  soleil  cou- 
chant descendu. 

Première  Sorcière.  —  Oii  se  trouver? 

Seconde    Sorcière.  —  Sur    la    lande. 

Troisième  Sorcière.  —  Là,  qu'on  attende  Mac- 
beth. 

Première  Sorcière.  —  Je  viens,  Grisemine. 

Seconde  Sorcière.  —  Mon  crapaud  m'appelle. 

Troisième  Sorcière.  —  Nous  voilà. 

Toutes  trois.  —  Beauté  en  hideur,  hideur  en 
beauté,  flottons  par  la  brume  et  par  l'air  souillé. 
(  Elles   sortent.  ) 


12  WILLIAM  SHAKESPEARE. 

SCENE    II 
Un  camp  près  de  Forres.  Fanfares  au  dehors.  ' 

Entrent  Duncan,  Malcolm,  Donalbain,  Lennox 
et  leur  suite.  A  leur  rencontre  vient  un  Sergent 
D*ARMES  blessé. 

Duncan.  —  Quel  e§t  cet  homme  si  sanglant  ? 
Il  doit  pouvoir  dire,  si  on  en  juge  par  son  aspeâ:, 
où  en  t§t  à  cette  heure  la  révolte. 

Malcolm.  —  C'e^  le  sergent  d'armes  qui,  en 
bon  et  hardi  soldat,  s'e§t  battu  pour  moi  quand 
j'étais  pris.  Holà,  mon  brave,  viens  dire  au  Roi  ce 
que  tu  sais  de  la  bataille,  quand  tu  la  quittas  ! 

Le  Sergent  d'armes.  —  Douteuse,  en  suspens, 
comme  deux  nageurs  las  dont  l'étreinte  mutuelle, 
étouffe  l'effort.  L'impitoyable  Macdonald  —  qu'il 
e§t  digne  d'être  rebelle  tant  les  multiples  vilenies 
de  la  nature  l'aiguillorment  de  leur  essaim,  —  s'ap- 
puie sur  ses  renforts  des  îles  d'Occident,  routiers 
et  porteurs  de  vouges  ;  la  Fortune,  catin  de  félon, 
sourit  à  sa  traîtresse  querelle  ;  mais  c'eS^t  en  vain  ! 
Macbeth  le  hardi  —  ô  nom  bien  mérité,  —  dédai- 
gneux de  la  Fortune,  de  sa  lame  d'acier  brandie, 
fumante  de  sang  et  de  carnage,  semblant  le  mignon 
de  Bellonne,  se  tailla  passage  jusqu'au  rustre,  face 
à  face,  et  d'attaque,  sans  lâcher  prise,  le  décousit 
des  tripes  aux  mandibules  et  cloua  sa  tête  à  nos  cré- 
neaux ! 

Duncan.  —  O  le  vaillant  cousin,  l'excellent 
seigneur  ! 

Le  Sergent  d*armes.  —  Mais  comme  de  la 
première  rougeur  du  soleil  éclate  la  naufrageuse 
tempête  et  l'orage  sinistre,  ainsi  la  source  salutaire 


MACBETH  15 

s'enfle,  dévastatrice  !  Ecoute,  ô  roi  d'Ecosse,  écoute  ! 
A  peine  la  justice,  la  valeur  à  son  côté,  eut  fait 
tourner  talons  aux  routiers  fugitifs,  que  le  Sire  de 
Norvège,  aux  aguets,  toutes  armes  fourbies,  lance 
de  nouveaux  renforts  et  recommence  l'assaut. 

Duncan.  —  Voilà  pour  décourager  nos  capi- 
taines, Macbeth  et  Banquo  ! 

Le  Sergent  d'armes.  —  Oui,  comme  des  moi- 
neaux effarent  un  aigle,  ou  le  lièvre  un  lion.  Ils 
semblaient,  à  dire  vérité,  deux  canons  bourrés  à 
double  charges,  tant  ils  doublaient  et  redoublaient 
sur  l'ennemi  leurs  coups  ;  voulaient-ils  se  plonger 
dans  des  bouillons  de  sang,  ou  consacrer  par  leur 
massacre  un  nouveau  Golgotha,  je  ne  sais  ?...  mais 
je  succombe...   mon  sang  crie   "  au  secours  !  " 

Duncan.  —  Tes  paroles  te  seyent  autant  que 
tes  blessures  ;  toutes  deux  respirent  l'honneur. 
Qu'on  amène  des  médecins.  (  Le  sergent  d'armes  sort.  ) 
Qui  vient  là  ?  (  Lntre  ^oss.  ) 

Malcolm.  —  Le  noble  captai  de  Ross. 

Lennox.  —  Quelle  hâte  fait  flamber  ses  yeux  ? 
Comme  un  qui  brûle  de  révéler  une  étrange  nouvelle. 

Ross.  —  Dieu  garde  le  Roi  ! 

Duncan.  —  D'oia  venez-vous,  noble  captai  ? 

Ross.  —  De  Fife,  grand  roi,  où  les  bannières  de 
Norvège  claquent  aux  quatre  vents  du  ciel  et  jettent 
sur  le  peuple  un  écran  de  glace.  Norvège  lui-même, 
nombreux  et  terrible,  aidé  de  ce  traître  très  déloyal, 
le  captai  de  Cawdor,  engagea  le  noir  combat.  Et  le 
fiancé  de  Bellone,  fort  de  son  armure,  le  rencontra 
et  l'affronta  en  égal,  pointe  à  pointe  rebelle,  bras  à 
bras,  dompta  ses  sursauts,  et,  pour  conclure,  la 
victoire  nous  demeura. 

Duncan.  —  O  bonheur  ! 


14  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Ross.  —  Si  bien  que  Sweno,  roi  de  Norvège, 
implore  capitulation  ;  et  nous  ne  daignâmes  lui 
accorder  d'enterrer  ses  morts,  jusqu'à  ce  qu'il  eut 
déboursé,  dans  l'île  Saint  Colm,  dix  mille  dollars 
à   nos   profits   communs. 

Duncan.  —  Il  ne  faut  plus  que  ce  captai  de 
Cawdor  trompe  nos  affections  intimes.  Prononcez 
sur  le  champ  son  jugement  à  mort,  et  du  titre  qu'il 
portait,  allez  saluer  Macbeth. 

Ross.  —  y  y  veillerai. 

Duncan,  —  Ce  qu'il  a  perdu,  le  noble  Macbeth 
le  gagne.  (  Us  sorter/ 1.  ) 


SCENE    III 

Une  lande.   L'orage. 

Rntrent  les  Trois  Sorcières 

Première  Sorcière.  —  D'où  viens-tu,  ma  sœur  ? 

Seconde  Sorcière.  —  J'ai  tué  des   porcs. 

Troisième  Sorcière.  —  Et  toi,  ma  sœur,  d'où  ? 

Première  Sorcière.  —  A  croppetons,  la  femme 
d'un  matelot  mangeait  des  châtaignes  ;  elle  mâchon- 
nait, mâchonnait,  mâchonnait.  —  "  Donne-moi  ", 
lui  dis-je.  —  "  Arde,  sorcière  ",  crie  la  trogne 
gloutonne.  Son  mari,  patron  du  Tigre,  vogue  vers 
Alep  :  mais  dans  un  crible  y  volerai,  et  comme  un 
rat  à  la  queue  coupée,  travaillerai,  travaillerai, 
travaillerai. 

Seconde  Sorcière,  —  Je  te  donnerai  le  vent 
du  noroit. 

Première  Sorcière,  —  Merci  à  toi. 

Troisième  Sorcière.  —  A  moi  un  autre. 


MACBETH  If 

Première  Sorcière.  —  J'ai,  moi-même,  tous 
les  autres  ;  ils  soufflent  jusqu'au  fond  des  havres, 
aux  quatres  coins  du  compas  du  marin,  pour  l'essorer 
sec  comme  foin;  jamais,  ni  nuit  ni  jour  dormir; 
jamais  paupière  en  appentis  ;  il  vivra  comme  un 
interdit-;  longues  semaines,  neuf  neuvaines,  son  corps 
labourerai  de  peines  ;  sa  nef  ne  doit  être  perdue  ; 
mais  elle  sera  des  flots  battue.  Regarde,  là. 

Seconde  Sorcière.  —  Fais  voir,  fais  voir  ! 

Première  Sorcière.  —  Le  pouce  d'un  pilote 
noyé  sur  son  retour. 

■    Troisième    Sorcière.  —  Ecoute,    le    tambour, 
écoute  !  Macbeth  c§t  en  route. 

Permière  Sorcière.  —  Sœurs  de  mal  heur, 
main  en  main,  chevauchant  par  la  terre  et  l'onde, 
ainsi  faisons  la  ronde,  la  ronde.  Trois  à  toi,  et  trois 
à  moi,  et  trois  à  tout,  c'e^t  neuf  au  bout.  Paix,  paix, 
le  charme  e§t  fait.  (  Entrent  Macbeth  et  Banquo.  ) 

Macbeth.  —  De  ma  vie,  je  n'ai  vu  si  laide  et  si 
glorieuse    journée. 

Banquo.  —  Quelle  distance  compte-t-on  jusqu'à 
Forres  ?  Qui  sont  ces  créatures,  si  flétries,  et  de 
bardes  si  étranges  ?  elles  ne  semblent  pas  habitantes 
de  la  terre,  et  pourtant  elles  y  marchent.  Etes-vous 
vivantes  ?  Etes-vous  chose  qu'homme  puisse  inter- 
roger ?  Vous  paraissez  me  comprendre.  Chacune, 
d'un  accord,  posa  son  doigt  grivelé  sur  ses  lèvres 
fanées  ;  vous  êtes  sans  doute  des  femmes,  et  pour- 
tant ces  mentons  poilus  me  défendent  de  vous 
déclarer  telles. 

Macbeth.  —  Parlez  donc,  si  vous  le  pouvez  : 
qu'êtes-vous  ? 

Première  Sorcière.  —  O  gloire,  Macbeth,  gloire 
à  toi,  captai  de  Glamis. 


1 6  WILLTAM  SHAKESPEARE 

Seconde  Sorcière.  —  O  gloire,  Macbeth,  gloire 
à  toi,  captai  de  Cawdor. 

Troisième  Sorcière.  — O  gloire,  Macbeth,  gloire 
à  toi  qui  un  jour  seras  roi  ! 

Banquo.  —  Cher  seigneur,  pourquoi  tressaillir 
et  sembler  en  frayeur  pour  choses  qui  ont  un  si 
doux  son  ?  Au  nom  de  tout  ce  qui  e^  vrai, 
vivez-vous  dans  l'imagination,  ou  si  réellement  vous 
êtes  telles  que  vous  vous  montrez  ?  A  mon  noble 
compagnon  vous  prédites  grâces  présentes  et  grandes 
promesses  de  haut  état  et  d'espérances  royales,  tant 
qu'il  semble  entré  en  ravissement  ;  à  moi  vous  ne 
parlez  point.  Si  vous  savez  regarder  dans  les  germes 
de  l'avenir,  quel  grain  croîtra  et  quel  demeurera 
Stérile  ?  parlez-moi  donc,  à  moi  qui  n'implore  ni 
ne  crains  vos  faveurs  ni  votre  haine. 

Première   Sorcière.  —  Gloire  ! 

Seconde  Sorcière.  — •  Gloire  ! 

Troisième  Sorcière.  —  Gloire  ! 

Première  Sorcière.  —  Moindre  que  Macbeth, 
et  plus  grand  ! 

Seconde  Sorcière.  —  Non  tant  heureux,  mais 
beaucoup  plus  heureux  ! 

Troisième  Sorcière.  —  Tu  seras  père  de  rois, 
mais  roi  tu  ne  seras  point.  Par  ainsi,  gloire  à  vous, 
Macbeth,  Banquo  ! 

Première  Sorcière.  —  Macbeth  et  Banquo, 
gloire  ! 

Macbeth.  —  Restez,  prophetesses  réticentes, 
vite  parlez  plus  clair  !  Par  la  mort  de  Sinal,  je  le 
sais,  je  suis  captai  de  Glamis  —  mais  de  Cawdor  — 
comment  ?  Le  captai  de  Cawdor  e§t  vivant,  seigneur 
en  puissance  —  et,  pour  être  roi,  ce  n'eS  pas  plus 
dans  les  limites  du  possible  que  d'être  captai  de 


MACBETH  17 

Cawdor.  Dites,  d'où  tenez- vous  cette  étrange  infor- 
mation —  et  pourquoi,  sur  cette  lande  décriée,  arrêtez- 
Tous  notre  marche  pour  clamer  ces  prédirions  ? 
Parlez,  je  vous  l'ordonne  !  (Les  sorcières  disparaissent.) 

Banquo.  —  La  terre  forme  des  bulles,  comme 
l'eau  :  et  celles-ci  étaient  telles .  Où  ont-elles  disparu  ? 

Macbeth.  —  Dans  l'air  et  ce  qui  semblait  leur 
corps  s'eSt  fondu  comme  l'haleine  au  vent.  Ah,  que 
ne  sont-elles  restées  ! 

Banquo.  —  Etaient-ils  là,  vraiment,  ces  êtres 
dont  nous  parlons  ou  avons-nous  mangé  l'herbe  de 
folie  qui  captive  la  raison  ? 

Macbeth.  —  Vos  enfants  seront  rois. 

Banquo.  —  Vous    serez   roi. 

Macbeth.  —  Et  captai  de  Cawdor  ;  eft-ce  bien 
cela  ? 

Banquo.  —  C'eSt  cela  ;  même  air,  même  chan- 
son. Qui  va  là  ?  (  Entrent  Koss  et  Angus.  ) 

Ross.  —  Le  roi  a  reçu  en  grande  joie,  Macbeth, 
la  nouvelle  de  ton  succès  ;  et  quand  on  lui  apprend 
les  prouesses  de  ta  personne  parmi  les  rangs  rebelles, 
tant  son  propre  étonnement  balance  son  admiration 
pour  toi  qu'il  demeure  silencieux  ;  puis,  dans  sa 
revue  de  la  même  journée,  il  te  trouve  au  milieu  des 
durs  bataillons  de  Norvège,  impassible  parmi  les 
terreurs  que  tu  as  soulevées,  étranges  images  de 
mort.  Po^te  sur  poète,  les  bulletins  pieu  valent 
comme  la  grêle  :  chacun  lui  portait  des  éloges  pour 
ta  vaillante  défense  de  son  royaume  et  les  répandait 
devant  lui. 

Angus.  —  Nous  sommes  délégués  seulement 
pour  te  présenter  les  remercîments  de  notre  royal 
maître,  et  t'introduire  devant  lui  :  nous  n'avons  pas 
charge  de  la  récompense. 


i8  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Ross.  —  Mais  à  titre  d'arrhes  pour  des  honneurs 
plus  grands,  il  m'a  mandé  de  te  saluer  de  par  lui, 
captai  de  Cawdor  ;  salut  en  ce  nom,  très  noble 
captai  ;  c'e^  désormais  le  tien. 

Banquo,  à  part.  —  Quoi  ?  le  diable  peut  dire 
vrai  ? 

Macbeth.  —  Le  captai  de  Cawdor  e§t  vivant  : 
pourquoi  me  revêtir  du  manteau  d'un  autre  ? 

Angus.  —  Celui  qui  fut  le  captai  vit  encore  ; 
mais  il  traîne  cette  vie,  qu'il  mérite  de  perdre,  sous 
un  jugement  fatal.  Etait-il  allié -aux  gens  de  Norvège, 
a-t-il  fourni  les  rebelles  de  renforts  et  de  moyens 
secrets,  a-t-il  pratiqué  des  deux  parts  pour  ruiner 
son  pays,  je  ne  sais  ;  mais  ses  trahisons  capitales, 
confessées  et  prouvées,  l'ont  renversé. 

Macbeth,  à  part.  —  Glamis,  et  captai  de 
Cawdor  !  la  dernière  grandeur  e§t  à  venir.  Merci  de 
vos  peines.  {^A  Manqua.)  N'espérez-vous  pas  que 
vos  enfants  seront  rois,  puisque  celles  qui  m'ont 
fait  captai  de  Cawdor  ne  leur  ont  pas  promis  moins  ? 

Banquo.  —  Alors,  si  on  y  prêtait  foi,  vous  ose- 
riez maintenant  voir  luire  devant  vous  la  couronne, 
après  le  nom  de  Cawdor.  Mais  c'e^  très  étrange  ; 
et  souventes  fois,  pour  nous  gagner  au  mal,  les 
suppôts  des  ténèbres  prédisent  juSte,  nous  séduisent 
par  d'honnêtes  vétilles  jusqu'à  nous  engager  dans 
la  profondeur  de  suites  ignorées.  Mes  cousins,  un 
mot,  je  vous  prie. 

Macbeth,  à  part.  —  Deux  vérités  prononcées, 
deux  annonciatrices  radieuses  d'une  aâiion  surgis- 
sante dont  le  centre  e§t  l'empire  !  —  Messieurs,  je 
vous  remercie.  —  (^A  part.  )  Cette  sollicitation  sur- 
naturelle, ce  ne  peut  être  le  mal,  ce  ne  peut  être  le 
bien.  Si  c'e§t  le  mal,  pourquoi  m' avoir  donné  un 


MACBETH  T9 

avantage  solide,  fondé  sur  une  vérité  ?  Je  suis 
captai  de  Cawdor.  Si  c'eSt  le  bien,  pourquoi  cette 
toute  puissante  suggestion  dont  l'image  effroyable 
horripile  mes  cheveux,  déloge  mon  cœur,  le  choque 
contre  mes  côtes,  et  rompt  sa  course  de  nature. 
Comme  la  terreur  présente  e§t  plus  faible  que  l'ima- 
gination de  l'horreur  !  Ma  pensée,  où  l'assassinat 
n'eSt  encore  qu'en  fantaisie,  ébranle  à  ce  point  l'unité 
de  mon  être  que  tous  mes  sens  sont  étouffés  par  le 
rêve,  et  rien  n'e^  que  ce  qui  n'eêt  pas. 

Banquo.  —  Voyez  l'extase  où  e§t  notre  compa- 
gnon. 

Macbeth.  —  Si  le  de^in  veut  me  faire  roi  — 
quoi  —  le  destin  peut  me  couronner  sans  que  je 
bouge  ! 

Banquo.  —  Les  nouveaux  honneurs  qui  fendent 
sur  lui  ressemblent  à  ces  vêtements  peu  familiers 
qui  ne  se  modèlent  sur  nous  que  par  l'usage. 

Macbeth,  à  part.  —  Advienne  que  pourra,  le 
temps  vient  à  point,  l'heure  fût-elle  mauvaise. 

Banquo.  —  Noble  Macbeth,  nous  attendons 
votre  loisir. 

Macbeth.  —  Daignez  en  grâce  m'excuser  : 
j'avais  le  cerveau  lourd,  et  tout  travaillé  d'aflPaixes 
négligées.  Messieurs  mes  amis,  vos  peines  sont 
désormais  inscrites  sur  une  page  que  je  relirai 
chaque  jour.  Allons  trouver  le  roi.  (^A  part  à 
Banquo.  )  Songez  à  notre  aventure  et  quand  nous 
serons  libres,  après  l'avoir  mûrement  pesée,  je 
veux  que  nous  en  parlions  ensemble  à  cœur 
ouvert. 

Banquo.  —  Le  plus  volontiers  du  monde. 

Macbeth.  —  Jusque-là,  silence.  Venez,  mes  amis. 
(  Ils  sortent.  ) 


WILLIAM  SHAKESPEARE 


SCENE  IV 

Forres.  Le  Palais. 

Fanfare.  Entrent  Duncan,  Malcolm,  Donalbain, 
Lennox  et  leur  suite. 

Duncan.  —  La  sentence  de  Cawdoi  e§t-elle 
exécutée  ?  Ceux  qui  en  ont  commission  ne  sont-ils 
point  encore  revenus  ? 

Malcolm.  —  Mon  lige,  ils  ne  sont  pas  encore  de 
retour.  Mais  j'ai  vu  un  témoin  de  sa  mort,  et  il  m'a 
rapporté  que  bien  librement  il  avait  confessé  ses 
trahisons,  imploré  le  pardon  de  Votre  Altesse  et 
montré  un  profond  repentir  ;  rien  dans  sa  vie  n'a 
été  si  digne  que  la  façon  dont  il  l'a  quittée  ;  il  est 
mort  en  homme  qui  se  serait  exercé  à  mourir,  et  à 
jeter  son  joyau  le  plus  cher  comme  la  plus  vaine 
des  babioles. 

Duncan.  —  Il  n'y  a  point  d'art  pour  faire 
induftion  de  l'âme  par  le  visage.  C'était  un 
gentilhomme  en  qui  j'avais  fondé  une  confiance  abso- 
lue. (  Entrent  Macbeth,  Banquo,  Ko  s  s  et  Angus.  ) 
O  très  noble  cousin  !  Dans  cet  instant  même  le 
remords  de  mon  ingratitude  me  pesait  lourdement  : 
tu  es  allé  si  haut  que  la  récompense,  de  son  aile  la 
plus  rapide,  a  peine  à  te  rejoindre.  Je  voudrais  que 
tes  mérites  fussent  moindres  :  alors  la  proportion 
de  ce  qui  t'eSt  dû  et  de  ce  que  je  te  donne  serait  plus 
ju§te.  Et  il  me  re^e  seulement  à  dire  ceci  :  je  te  dois 
trop,  il  faudrait  plus  que  tout  pour  te  payer. 

Macbeth.  —  Le  service  et  la  loyauté  dont  je  suis 
redevable  se  payent  par  leur  accomplissement  même. 


MACBETH  21 

C'est  le  rôle  de  Votre  Altesse  qu'elle  reçoive  nos 
devoirs  ;  et  nos  devoirs  envers  votre  trône  et  l'Etat 
sont  comme  des  fils  et  des  serviteurs  ;  quand  ils 
ont  tout  fait,  ils  n'ont  fait  que  leur  dû,  sauf  toujours 
et  partout  votre  amour  et  honneur. 

Duncan.  —  Sois  ici  le  bienvenu  ;  tu  seras  comme 
un  arbre  que  j'ai  planté,  et  que  je  tâcherai  de  faire 
grandir  et  s'étendre.  Noble  Banquo,  tes  mérites 
ne  sont  pas  moindres  et  il  e§t  jufte  qu'ils  soient 
reconnus  tels  ;  viens  ça,  que  je  t'embrasse  et  que  je 
te  presse  sur  mon  cœur. 

Banquo.  —  Si  sa  chaleur  féconde  ma  fortune,  je 
vous  en  offre  d'avance  les  fruits. 

Duncan.  —  Mes  joies  trop  pleines  débordent  et 
se  muent  en  une  douloureuse  pluie  de  larmes.  — 
Fils,  cousins,  capitaines,  et  vous  tous,  mes  proches 
officiers,  sachez  que  nous  établissons  l'Etat  sur  notre 
fils  aîné,  Malcolm,  qui  d'ores  en  avant  sera  nommé 
prince  de  Cumberland  ;  auquel  honneur  il  n'accédera 
pas.  Messieurs,  sans  compagnie  ;  autour  de  lui 
brilleront  comme  des  étoiles  sur  tous  ceux  qui 
sauront  les  mériter,  les  marques  de  noblesse.  —  {à 
Macbeth.  )  Nous  voulons  d'ici  nous  rendre  à  Inverness 
et  resserrer  les  liens  qui  déjà  nous  attachent. 

Macbeth.  —  Il  n'y  a  de  peme  que  hors  le  service 
de  votre  grâce.  Moi-même,  je  veux  être  le  héraut 
de  votre  venue,  et  donner  à  ma  femme  la  joie  de 
lui  annoncer  votre  approche.  Ainsi,  très  humble- 
ment, je  prendrai  congé. 

Duncan.  —  Mon  noble  Cawdor  ! 

J/Iacbeth,  à  part.  —  Prince  de  Cumberland  ! 
voilà  un  degré  qui  va  me  faire  trébucher  ou  qu'il 
faut  que  j'enjambe  :  il  t€t  en  travers  de  ma  route. 
Astres,  cachez  vos  feux,  que  la  lumière  ne  voie  la 


22  WILLIAM  SHAKESPEARE 

profonde  noirceur  de  mes  désirs  !  Les  yeux  fermés, 
laissez  aller  la  main  ;  laissez  faire  la  chose  qui,  faite, 
emplira  d'horreur  les  yeux. 

Duncan.  —  Vous  dites  vrai,  noble  Banquo  ;  sa 
vaillance  t§t  extrême  ;  on  m'abreuve  de  ses  éloges, 
et  je  m'en  déleâ;e.  Allons,  il  faut  le  suivre  puisqu'il 
a  voulu  nous  devancer  pour  nous  souhaiter  la  bien- 
venue ;  excellent,  incomparable  cousin  !  (  Fanfare, 
Ils  sortent.  ) 

SCENE  V 

Inverness.  Une  salle  du  château  de  Macbeth 
Entre  Lady  Macbeth,  qui  lit  une  lettre. 

Lady  Macbeth.  —  "  Elles  me  rencontrèrent  au 
jour  du  succès,  et  j'ai  appris  par  information  très 
certaine  qu'elles  ont  en  elles  plus  que  science 
humaine.  Dans  l'instant  que  je  brûlais  du  désir  de 
les  interroger  plus  avant,  elles  se  muèrent  en  air, 
et  s'y  évanouirent.  Tandis  que  l'étonnement  me 
tenait  ravi,  arrivèrent  des  messages  du  roi  qui  me 
proclamaient  "  captai  de  Cawdor  ",  titre  par  lequel, 
tout  justement  avant,  ces  fatales  sœurs  m'avaient 
salué  ;  ensuite,  me  renvoyant  au  temps  à  venir, 
crièrent  :  "  Gloire,  tu  seras  roi  ".  Voilà  ce  que  j'ai 
cru  bon  de  te  mander,  chère  partenaire  de  nos 
grands  espoirs,  afin  que  tu  ne  puisses  perdre  la  joie 
qui  te  revient  par  l'ignorance  où  tu  serais  de  la  gran- 
deur qui  t'eSt  promise.  Mets-la  contre  ton  cœur,  et 
adieu  ". 

Glamis,  tu  l'es  ;  et  tu  es  Cawdor,  et  tu  seras  ce 
qui  t'a  été  promis.  Pourtant  je  crains  ta  nature.  Elle  eft 
trop  pleine  du  lait  de  la  douceur  humaine  pour  happer 


MACBETH  25 

le  chemin  le  plus  court  ;  tu  voudrais  être  grand,  tu  ne 
manques  pas  d'ambition,  mais  tu  manques  de  la  per- 
version qu'il  y  faudrait  joindre  ;  ce  que  tu  voudrais 
hautement,  tu  le  voudrais  saintement  ;  tu  ne  vou- 
drais pas  piper  au  jeu  et  pourtant  tu  voudrais  gagner 
à  toute  force  ;  tu  voudrais  tenir,  grand  Glamis, 
tout  ce  qui  te  crie  :  "  Voilà  comme  il  faut  faire  pour 
m'obtenir  ",  et  tu  as  la  peur  de  le  faire,  et  la  crainte 
que  ce  ne  soit  pas  fait.  Hâte-toi,  viens  ça,  que  j'instille 
mon  vouloir  dans  ton  oreille,  que  je  lacère  par  la 
violence  de  mon  langage  tout  ce  qui  s'écarte  de  ce 
cercle  d'or  dont  le  destin  et  les  puissances  transcen- 
dantales  semblent  vouloir  te  couronner.  (  Entre  un 
messager.  )  Quelles  nouvelles  apportes-tu  ? 
Le  Messager.  —  Le  roi  arrive  ici  ce  soir. 
Lady  Macbeth.  —  Tu  es  fou  ?  Que  dis-tu  ?  Ton 
maître  n'e§t-il  pas  avec  lui  ?  Si  c'était  vrai,  il  m'aurait 
avertie  pour  les  préparatifs. 

Le  Messager.  —  Plaise  à  votre  grâce,  c'est  vrai  ; 
notre  seigneur  captai  arrive  ;  un  de  mes  camarades 
l'a  devancé  à  toute  vitesse  ;  il  pâme  presque,  à  perte 
d'haleine,  c'e§t  tout  ce  qu'il  a  pu  dire. 

Lady  Macbeth.  —  Qu'on  prenne  soin  de  lui.  Il 
apporte  de  grandes  nouvelles.  {Le  messager  sort.) 
Le  corbeau  même  e§t  rauque,  qui  croasse  l'entrée 
fatale  de  Duncan  sous  l'ombre  de  mes  créneaux. 
Accourez,  pouvoirs  qui  gouvernez  les  pensers  mor- 
tels ;  ici,  désexez-moi  !  emplissez-moi,  du  chef  aux 
pieds,  rouge-bord,  de  cruauté  hideuse  ;  engluez 
mon  sang  ;  fermez  les  écluses  qui  donnent  passage 
au  remords,  crainte  que  des  accès  de  scrupules  natu- 
rels ébranlent  mon  projet  sinistre  ;  ni  paix  ni  repos 
entre  l'idée  et  l'ade  !  Saisissez  mes  seins  de  femme, 
et  tournez  mon  lait  en  fiel,  suppôts  de  l'assassinat, 


24  WILLIAM  SHAKESPEARE 

où  que  vous  soyez,  en  votre  invisible  substance, 
vous  qui  servez  le  mal  en  ce  monde  !  Viens,  nuit 
opaque,  drape-toi  des  fumées  fuligineuses  d'enfer, 
que  le  tranchant  de  ma  lame  ne  voie  pas  la  blessure 
qu'elle  inflige,  ni  que  le  ciel  darde  ses  yeux  sous  la 
courtepointe  des  ténèbres  pour  crier  :  "  Holà  ! 
holà  !  "  (  Entre  Macbeth  ).  Grand  Glamis  !  noble 
Cawdor  !  plus  grand  encore  par  le  glorieux  salut 
de  l'avenir  !  Tes  lettres  m'ont  transportée  au-delà 
du  présent  qui  ignore,  et  voici  que  j'éprouve  le 
futur  dans  l'infant  ! 

Macbeth.  —  Ma  très  chère  âme,  Duncan  arrive 
ici  cette  nuit. 

Lady  Macbeth.  —  Et  il  repart  ? 

Macbeth.  —  Demain,  à  ce  qu'il  pense. 

Lady  Macbeth.  —  O  jamais  le  soleil  ne  verra  ce 
lendemain  !  Votre  figure,  mon  captai  aimé,  semble 
un  livre  où  certaines  gens  liraient  bien  des  choses 
étranges.  Pour  tromper  le  temps,  soyez  semblable 
au  temps  :  ayez  la  bienvenue  aux  yeux,  sur  la  main, 
à  la  bouche  ;  soyez  semblable  à  la  fleur  innocente, 
mais  soyez  le  serpent,  qui  dort  dessous.  Il  faut 
qu'on  prépare  le  service  de  celui  qui  arrive  ;  et  vous 
allez  livrer  à  ma  tâche  la  grande  œuvre  de  cette  nuit 
par  laquelle  toutes  nos  nuits,  tous  nos  jours  du  temps 
futur  régneront  en  leur  souveraineté  suprême  et 
seule    maîtrise. 

Macbeth.  —  Nous  en  reparlerons. 

Lady  Macbeth.  —  Seulement  gardez  le  regard 
clair.  Changer  de  visage,  c'eé^t  éternellement  craindre, 
tout  le  reste,  laissez-le  moi. 


MACBETH  25. 

SCENE^VI 

^Devant  le  château  de  Duncan 

Ejttrent.joueurs  de  hautbois  et  porteurs  de  torches^  Dun- 
can, Malcolm,  Donalbain,  Banquo,  Lennox, 
Macduff,  Ross,  Angus  et  leur  suite. 

Duncan.  —  Que  le  site  de  ce  château  possède  de 
charme  !  L'air  vif  et  doux  enveloppe  et  caresse  les  sens. 

Banquo.  —  Voyez  le  passant  de  l'été,  le  martinet 
qui  hante  les  maisons  saintes,  qui  s'attache  là  où  il 
aime  ;  il  sait  bien  qu'ici  l'haleine  du  ciel  e^  suave  et 
parfumée  ;  sous  les  corniches,  les  frises,  les  encor- 
bellements, pas  de  saillie  en  niche  où  cet  oiseau 
n'aille  faire  le  berceau  de  ses  petits  et  pendre  son  lit 
frêle  ;  là  où  ils  hantent  et  couvent,  je  l'ai  remarqué, 
l'air  e§t  exquis.  {Entre  lady  Macbeth.) 

Duncan.  —  Voici  venir  notre  gracieuse  hôtesse. 
L'amour  qui  s'impose  e^  parfois  importun  ;  mais 
encore  devons-nous  remercier  l'amour.  Voici  donc 
qu'il  vous  faut  rendre  grâce  à  Dieu,  parce  que  nous 
vous  imposons  de  la  peine,  et  nous  rem^ercier  de  vos 
fatigues . 

Lady  Macbeth.  —  Tous  nos  services,  fussent-ils 
chacun  double,  puis  redouble  encore,  seraient 
pauvres  et  faibles  pour  compenser  les  honneurs  pro- 
fonds et  immenses  dont  Votre  MajeSlé  charge  notre 
maison  ;  pour  ceux  du  passé,  pour  les  dignités 
récentes  qu'Elle  daigna  y  ajouter,  nous  demeurons 
en   son   humble   dévotion. 

Duncan.  —  Où  est  le  captai  de  Cawdor  ?  Nous 
l'avons  serré  de  près,  sur  les  talons  et  cuidions  lui 


26  WILLIAM  SHAKESPEARE 

servir  de  fourriers  :  mais  il  chevauche  grand  train, 
et  son  fort  amour,  acéré  comme  son  éperon,  l'a 
mené  au  gîte  avant  nous.  Noble  et  belle  hôtesse, 
nous  nous  remettons  à  votre  hospitalité  cette  nuit. 

Lady  Macbeth.  —  Nous  sommes  vos  serviteurs, 
à  jamais  ;  nos  gens,  nos  corps,  nos  biens,  ne  sont 
qu'un  dépôt  dont  nous  devons  compte  au  gré  de 
Votre  Altesse  pour  les  lui  rendre  comme  siens. 

Duncan.  —  Veuillez  me  donner  votre  main  et 
me  conduire  vers  mon  hôte  ;  nous  l'aimons  au  plus 
haut  point  et  nous  lui  continuerons  nos  grâces. 
Par  votre  permission,  notre  hôtesse...  (  Ils  sortent.  ) 


SCENE  VIT 

Le  château  de  Macbeth 

Joueurs  de  hautbois  et  porteurs  de  torches.  Entrent  un 
écuyer  servant  et  autres  officiers  de  table  avec  de  la 
vaisselle  plate  et  des  pièces  de  service.  Ils  traversent 
la  scene.  Ensuite  entre  Macbeth. 

Macbeth.  —  Si  une  fois  fait,  quand  ce  sera  fait, 
c'était  fait  pour  toujours...  Ce  serait  fait  vite  ;  si  le 
meurtre  entravait  ses  conséquences  et  son  accomplis- 
sement agrippait  le  succès  ;  si  ce  coup  seulement 
était  commencement  et  fin  de  tout,  rien  qu'ici, 
rivage  et  fleuve  du  temps,  je  me  précipiterais  dans 
la  vie  à  venir.  Mais  dans  ces  cas-là  nous  trouvons 
toujours  ici-bas,  sentence  ;  ainsi  nous  enseignons 
de  sanglantes  leçons  qui  retournent  enseignées  frap- 
per leur  inventeur.  Cette  justice,  à  la  main  pondérée, 
présente  à  nos  propres  lèvres  les  mixtures  de  notre 


MACBETH  27 

calice  empoisonné.  Ici  double  sauvegarde  ;  d'abord 
je  suis  son  proche  et  vassal,  deux  fortes  choses 
contre  l'aétion  ;  puis  la  qualité  d'hôte.  Ainsi  je 
devrais  verrouiller  la  porte  contre  le  meurtrier,  ne 
pas  porter  moi-même  le  couteau.  En  outre  ce  Dun- 
can a  si  doucement  exercé  son  pouvoir,  il  fut  si 
candide  dans  son  haut  miniftère,  que  ses  vertus 
clameront  comme  des  anges,  sonneurs  de  trompettes, 
contre  la  profonde  damnation  de  le  faire  disparaître  ; 
et  Pitié,  semblable  à  l'enfant  nouveau -né  enfour- 
chant tout  nu  l'ouragan,  au  céleste  chérubin  qui 
chevauche  les  invisibles  coursiers  de  l'air,  souffle- 
ra l'horrible  aftion  dans  tous  les  yeux  et  jusqu'à 
noyer  de  larmes  le  vent.  Je  n'ai  pas  d'éperons 
pour  piquer  les  flancs  de  mon  vouloir,  mais  seule- 
ment l'ambition  qui  bondit,  se  surpasse  et  retombe. 
(  Entre  Ladj  Macbeth.  )  Eh  bien,  quelles  nouvelles  ? 

Lady  Macbeth.  —  Il  a  presque  fini  de  souper... 
pourquoi  avez-vous  quitté  la  salle  ? 

Macbeth.  —  M'a-t-il  demandé  ? 

Lady  Macbeth.  —  Ne  le  savcz-vous  pas  ? 

Macbeth.  —  Nous  n'irons  pas  plus  loin  dans 
cette  affaire.  Récemment,  il  m'a  fait  honneur  ; 
j'ai  acquis  les  opinions  dorées  de  toutes  sortes  de 
gens  qu'il  convient  maintenant  de  porter  dans  leur 
jeune  éclat  et  non  de  rejeter  si  vite. 

Lady  Macbeth.  —  Etait-elle  ivre  l'espérance  dans 
laquelle  vous  vous  drapiez  ?  A-t-elle  dormi  depuis 
pour  s'éveiller  maintenant  verte  et  blafarde  au  regard 
de  ce  qu'elle  a  volontairement  décidé  ?  maintenant 
je  ferai  tel  cas  de  ton  amour.  Crains-tu  dans  tes 
aâ:es  et  résolutions  d'être  le  même  que  dans  ton 
désir  ?  Voudrais-tu  posséder  ce  que  tu  estimas  l'orne- 
ment de  la  vie,  et  vivre  lâchement  dans  ta  propre 


28  WILLIAM  SHAKESPEARE 

eSlime,  laissant  \mje  n'ose  pas  suivre  un  je  voudrais^ 
tel  le  pauvre  chat  de  l'adage  : 

Minet  aime  les  poissons  mais  rfose  se  mouiller  les  pattes. 

Macbeth.  —  Paix,  je  t'en  prie.  J'ose  tout  ce  qui 
convient  à  un  homme  ;  qui  ose  au-delà  n'en  t§t 
plus  un. 

Lady  Macbeth.  —  Quelle  était  donc  la  bête  qui 
vous  força  jadis  à  me  confier  cette  entreprise  ? 
Quand  vous  l'avez  osé,  alors  vous  étiez  un  homme  ; 
maintenant  pour  être  plus  que  vous  n'étiez,  vous 
seriez  d'autant  plus  homme.  Ce  n'était  ni  le  temps 
ni  le  lieu  ;  cependant  vous  vouliez  les  créer  tous 
deux.  Ils  se  sont  faits  d'eux-mêmes  et  leur  concor- 
dance vous  annihile.  J'ai  donné  le  sein  et  je  sais 
combien  c'e^  tendre  d'aimer  l'enfançonnet  qui  me 
tette  ;  j'aurais,  tandis  qu'il  souriait  à  mon  visage, 
arraché  de  ses  gencives  molles  la  pointe  de  mon 
sein,  fait  jaillir  la  cervelle,  si  j'avais  ainsi  juré  comme 
vous  avez  juré  en  cela. 

Macbeth.  —  Si  nous  allions  échouer  ? 

Lady  Macbeth.  —  Nous,  échouer  !  Vissez  seu- 
lement votre  courage  à  fond  et  nous  n'échouerons 
pas.  Lorsque  Duncan  sera  endormi  (  à  quoi  sa  dure 
étape  l'invitera  vite  et  profondément  )  je  convaincrai 
bientôt  ses  deux  suivants  de  chambre  avec  vin  et 
hypocras  en  sorte  que  mémoire,  gardienne  de  leur 
cervelle,  ne  sera  que  fumée  et  le  récipient  de  leur 
raison  un  alambic.  Quand  dans  le  sommeil  du  porc 
leurs  personnes  tomberont  submergées,  comme  dans 
la  mort,  que  ne  pourrons-nous,  vous"  et  moi,  para- 
chever sur  Duncan  sans  gardes  ?  De  quoi  ne  pas 
charger  ses  officiers  spongieux  ?  Qui  portera  mieux 
le  faix  de  notre  grand  meurtre  ? 


MACBETH  29 

Macbeth.  —  Enfante  seulement  des  enfants 
mâles  !  car  le  coin  de  ta  matrice  intrépide  ne  doit 
frapper  que  des  mâles...  Sera-t-il  pas  patent,  quand 
nous  aurons  marqué  de  sang  les  deux  dormeurs  de 
sa  chambrée  et  usé  de  leurs  propres  dagues,  que  ce 
sont  eux  qui  firent  la  chose  ? 

Lady  Macbeth.  —  Qui  l'admettrait  autrement 
quand  sur  sa  mort  nous  rugirons  griefs  et  clameurs  ? 

Macbeth.  —  C'e§t  décidé  et  je  tendrai  chaque 
ressort  de  mon  corps  vers  ce  terrible  exploit.  Allons 
et  trompons  notre  monde  par  la  plus  nette  appa- 
rence. Un  faux  visage  doit  cacher  ce  que  sait  un 
-faux  cœur.  (  Ils  sortent.  ) 


Rideau 


Ade  Deuxième 


SCENE  PREMIERE 
Inverness.  Une  cour  du  château  de  Macbeth 

'Entre  Banqvo,  précédé  de  Fleance,  qui  porte  me  torche 

Banquo.  —  Où  en  e§t  la  nuit,  mon  gars  ? 

Fleance.  —  La  lune  e^t  couchée.  Je  n'ai  pas 
entendu    sonner    l'heure. 

Banquo.  —  Et  elle  se  couche  sur  la  minuit. 

Fleance.  —  Pour  moi,  il  eft  plus  tard,  mon  père. 

Banquo.  —  Tiens,  prends  mon  épée.  —  On  rogne 
la  dépense,  au  ciel  :  ils  ont  soufflé  toutes  leurs  chan- 
delles. —  Tiens,  ceci  encore  ;  prends.  Une 
lourde  contrainte  pèse  sur  moi  comme  un  plomb  ; 
et  pourtant  je  voudrais  ne  pas  dormir.  Pouvoirs 
céleftes,  réfrénez  en  moi  les  infernales  idées  aux- 
quelles la  nature  se  livre,  pendant  le  repos  !  {Entre 
Macbeth,  et  un  serviteur,  qui  porte  une  torche^  Donne- 
moi  mon  épée  !  Qui  va  là  ? 

Macbeth.  —  Ami. 

Banquo.  —  Quoi,  messire,  debout  encore  ?  Le 


34  WILLIAM  SHAKESPEARE 

roi  e§t  au  lit  ;  il  a  montré  un  extraordinaire  plaisir, 
et  fait  envoyer  grandes  largesses  à  tous  vos  officiers  ; 
voici  un  diamant  qu'il  offre  à  votre  femme,  laquelle 
il  déclare  sa  très  douce  hôtesse.  Bref  il  s'e^  retiré 
en  un  contentement  inimaginable. 

Macbeth.  —  Surpris  à  l'improvi^te,  nos  soins- 
ont  subi  la  loi  de  nécessité,  sans  quoi,  plus  libres,, 
ils  eussent  pu  faire  davantage. 

Banquo.  —  Tout  fut  parfait.  J'ai  rêvé  la  nuit 
dernière  des  trois  mornes  sœurs.  Pour  vous,  elles 
ont  montré  quelque  vérité. 

Macbeth.  —  Je  ne  songe  pas  à  elles.  Pourtant, 
quand  vous  pourrez  perdre  une  heure  à  notre  ser- 
vice, nous  voudrions  l'employer  à  parler  plus  à 
plein  de  cette  affaire,  si  vous  daignez  en  trouver  le 
temps . 

Banquo.  —  Au  gré  de  votre  loisir. 

Macbeth.  —  Tenez-vous  à  notre  entente,  quand 
l'heure  viendra,  et  vous  n'y  trouverez  que  bien 
honorable. 

Banquo.  —  Pourvu  que  je  n'en  perde  point,  cher- 
chant à  l'accroître,  mais  que  je  puisse  garder  ma 
franchise  de  cœur,  ma  pureté  d'allégeance,  je  me 
laisserai  conseiller. 

Macbeth.  —  Bon  repos,  en  attendant. 

Banquo.  —  Merci,  messire,  à  vous  de  même. 
{Banquo  et  Fleance  sortent.) 

Macbeth.  —  Va,  prie  ta  maîtresse,  quand  mon 
vin  sera  prêt,  qu'elle  frappe  sur  la  cloche.  Va-t-en 
au  lit.  (Le  serviteur  sort.)  Eft-ce  une  dague  que  je 
vois  là,  devant  moi,  la  poignée  vers  ma  main  ?  Ça, 
que  je  t'agrippe.  Je  ne  te  tiens  pas,  et  je  te  vois 
toujours.  N'es-tu  pas,  vision  fatale,  sensible  aux 
mains  ainsi  qu'aux  yeux  ?  Ou  n'es-tu  qu'une  dague 


MACBETH  35 

de  la  fantaisie,  une  création  fausse,  engendrée  par 
l'échauffement  de  la  cervelle  ?  Je  te  vois  encore,  en 
forme  aussi  palpable  que  celle-ci  qu'à  cette  heure  je 
tire.  Tu  es  la  maréchale  de  la  route  que  j'allais 
prendre  ;  c'e^  d'un  tel  in^rument  que  j'allais  user. 
Mes  yeux  sont  les  dupes  de  mes  autres  sens...  ou 
bien  ils  les  valent  tous  !  Je  te  vois  toujours  ;  et  sur 
ta  lame  et  ta  rouelle,  des  gouttes  de  sang  —  qui 
n'y  étaient  pas  tout  à  l'heure.  —  Non,  tout  cela 
n'eft  pas  ;  c'eSt  l'œuvre  sanglante  qui  veut  prendre 
forme  devant  mes  yeux.  A  cette  heure,  par  la 
moitié  de  notre  monde,  la  nature  semble  morte, 
et  les  mauvais  rêves  se  glissent  aux  courtines  du 
sommeil  ;  le  Sortilège  célèbre  ses  oiSfrandes  à  la 
pâle  Hécate  ;  et  le  Crime  maigre,  au  cri  d'alarme  du 
Loup,  sa  sentinelle,  qui  hurle  aux  veillées  de  la  nuit, 
rampe  ainsi  cauteleux,  comme  Tarquin  en  son  rapt, 
et  vers  son  but  glisse  comme  un  speâire.  O  toi,  terre 
fixe  et  certaine,  n'écoute  point  mes  pas,  ni  où  ils 
vont,  crainte  que  tes  pierres  mêmes  ne  crient  : 
*'  Il  e§t  là  "  et  ne  troublent  l'horreur  qui  entoure 
cette  heure.  Pendant  que  je  h  able,  il  e^  vivant  ! 
Les  mots  soufflent  une  haleine  froide  sur  la  chaleur 
d'agir.  (  Coup  de  cloche.  )  J'y  vais  —  et  c'en  e§t  fait  — 
la  cloche  m'appelle.  Ne  l'écoute  pas  Duncan  ;  elle 
t'envoie  au  ciel  ou  à  l'enfer  :  car  c'e^  ton  glas.  (  Il 
sort.  ) 

SCENE    II 

'Entre  Lady  Macbeth 

Lady  Macbeth.  —  Ce  qui  leur  a  donné  l'ivresse, 
m'a  donné  la  force  ;  ce  qui  leur  a  ôté  la  soif,  m'a 
versé   du   feu.    Ecoute  !    Paix  !    C'était   le   cri    du 


36  WILLIAM  SHAKESPEARE 

hibou,  le  sonneur  fatal,  qui  dit  bonne  nuit  à  jamais... 
Il  e§t  en  train  :  les  portes  sont  ouvertes,  et  les  valets, 
gorgés,  ronflent  et  narguent  leur  office  ;  j'ai  drogué 
leur  vin  chaud  tant  que  mort  et  nature  sont  en  lutte 
à  qui  vivra  mourra. 

Macbeth,  à  T intérieur.  —  Qui  e§t  là  ?  Quoi,  ho  ! 

Lady  Macbeth.  —  Hélas,  j'ai  peur...  s'ils  se 
sont  éveillés...  si  rien  n'eét  fait  —  la  tentative  nous 
perd  —  non  la  chose.  Ecoute  !  J'ai  placé  leurs 
dagues,  toutes  prêtes  ;  il  ne  peut  les  avoir  manquées. 
S'il  n'avait  pas  ressemblé  à  mon  père,  là,  endormi, 
je  l'aurais  fait,  mon  mari.  (  'Entre  Macbeth.  ) 

Macbeth.  —  Je  l'ai  fait.  C'e§t  fait.  N'as-tu  pas 
entendu  un  bruit  ? 

Lady  Macbeth.  —  J'ai  entendu  la  chouette  qui 
chouait  et  les  grillons  qui  criaient. 

Macbeth.  —  N'as-tu  pas  parlé  ? 

Lady  Macbeth.  —  Quand  ?  Là  ? 

Macbeth.  —  Comme    je    descendais... 

Lady  Macbeth.  —  Oui. 

Macbeth.  —  Ecoute...  Qui  couche  dans  la 
seconde  chambre  ? 

Lady  Macbeth.  —  Donalbain. 

Macbeth.  —  Voilà  un  triste  speftacle.  (  Il  regarde 
ses  mains.  ) 

Lady  Macbeth.  —  Sotte  pensée  que  de  dire 
"  triste  spectacle  ". 

Macbeth.  —  Il  y  en  avait  un  qui  riait  en  dor- 
mant et  qui  criait  :  "  A  l'assassin  "  tant  qu'ils  se 
réveillèrent  l'un  l'autre  ;  j'étais  là,  debout,  et  je  les 
entendais .  Et  puis  ils  se  mirent  à  faire  leurs  prières 
et  se  tournèrent  pour  se  rendormir. 

Lady  Macbeth.  —  Ça  en  fait  deux  logés  à  la 
même  enseigne. 


MACBETH  37 

Macbeth.  —  Il  y  en  avait  un  qui  criait  :  "Dieu 
nous  fasse  grâce  ",  l'autre  répondait  :  "  Amen  '% 
on  eût  dit  qu'ils  me  voyaient  là,  avec  ces  mains  de 
bourreau,  l'oreille  tendue  à  leur  terreur.  Je  n'ai  pas 
pu  dire  :  "  Amen  "  quand  ils  disaient  :  "  Dieu  nous 
fasse  grâce  ". 

Lady  Macbeth.  —  N'ayez  donc  pas  des  scru- 
pules si  profonds. 

Macbeth.  —  Mais  pourquoi  n'ai-je  pas  pu  pro- 
noncer le  mot  "  Amen  "  —  moi  qui  avais  tant  besoin 
de  grâce  —  et  1'  *'  Amen  "  t§t  re^é  là,  collé  au  fond 
de  ma  gorge. 

Lady  Macbeth.  —  Ces  choses-là,  il  ne  faut  pas 
y  penser  comme  tu  fais  ;  il  y  aurait  de  quoi  nous 
rendre  fous. 

Macbeth.  —  Il  me  semblait  entendre  une  voix 
qui  criait  :  "  Le  sommeil  e§t  mort  ",  "  Macbeth 
assassine  le  sommeil  ",  le  sommeil  innocent,  qui 
va  ravaudant  la  robe  trouée  de  la  Peine,  qui  fait 
mourir  notre  vie  quotidienne,  bain  de  repos  du  dur 
labeur,  baume  de  l'âme  blessée,  rafraîchissement  de 
la  grande  nature,  sub^tantifique  moelle  du  banquet 
de  la  vie... 

Lady  Macbeth.  —  Que  veux-tu  dire? 

Macbeth.  —  Et  la  voix  criait  toujours  :  "  Le 
sommeil  eft  mort  ",  à  tous  ceux  de  la  maison  : 
*'  Glamis  vient  d'assassiner  le  sommeil  :  par  ainsi 
le  sommeil  de  Cawdor  e§t  mort  ;  le  sommeil  de 
Macbeth  eft  mort  *'. 

Lady  Macbeth.  —  Qui  criait  tout  cela  ?  Voyons, 
fier  captai,  vous  ôtez  le  nerf  à  votre  force  altière  si 
vous  vous  écœurez  l'âme  dans  ces  méditations  ! 
Va  chercher  de  l'eau  ;  lave  tes  mains  souillées,  qui 
t'accuseraient...  Pourquoi  as-tu  emporté  de  là-bas 


38  WILLIAM  SHAKESPEARE 

les  dagues  ?  Il  faut  qu'elles  y  restent.  Va  les  reporter 
€t  barbouille  de  sang  les  rustres  qui  ronflent. 

Macbeth.  —  Je  n'y  retournerai  pas  ;  j'ai  peur, 
quand  je  pense  à  ce  que  j'ai  fait,  aller  le  revoir...  je 
je  n'ose  pas. 

Lady  Macbeth.  —  Ah,  volonté  infirme  ! 
Donne-moi  les  dagues  ;  les  morts,  les  endormis, 
ce  ne  sont  que  des  images  ;  il  faut  des  yeux  d'en- 
fant pour  avoir  peur  du  diable  en  peinture.  S'il 
a  du  sang,  j'en  grime  les  figures  des  valets,  et  j'en 
fais  leur  crime.  (  £//?  sort.  Coups  frappés  au  dehors.  ) 

Macbeth.  —  D'où  viennent  ces  coups  ?  Où 
en  suis-je,  que  tout  bruit  m'épouvante  l!  Quelles 
mains  ce  sont  là...  ah...  elles  me  crèvent  les  yeux. 
Tout  le  vaSte  Océan  de  Neptune  pourra-t-il  laver  ce 
sang  net  de  ma  main  ?  Non,  cette  mienne  main 
plutôt  empourprera  la  multitude  des  mers,  et  fera 
la  grande  verte,  rouge.  (  L.adj  Macbeth  rentre.  ) 

Lady  Macbeth.  —  Mes  mains  sont  couleur 
des  vôtres,  mais  j'aurais  honte  de  porter  un  cœur 
si  blême.  (  Coups  frappés  au  dehors.  )  J'entends  frapper 
à  la  porte  du  Sud.  Rentrons  dans  notre  chambre. 
Un  peu  d'eau  pour  laver  tout  ceci  et  après,  comme 
c'eft  facile  !  Votre  couraçe  vous  avait  déserté  ! 
(  Coups  frappés  au  dehors.)  Chut,  on  frappe  encore. 
Mettez  votre  robe  de  nuit,  crainte  que  le  hasard 
nous  surprenne  et  révèle  notre  veillée.  Ne  vous  perdez 
pas  si  misérablement  dans  vos  pensées  ! 

Macbeth.  — ^  Connaître  ce  que  j'ai  fait...  mieux 
vaudrait  ne  pas  me  connaître  moi-même.  (  Coups 
frappés  au  dehors.  )  Réveille  donc  Duncan  par  tes 
coups,  ah  !  comme  je  le  voudrais  !  (  Us  sortent.  ) 


MACBETH  39 

SCENE   III 

Entre  Le  Portier.  Coups  frappés  au  dehors. 

Voilà  un  beau  tapage,  ma  foi  !  Un  qui  serait  por- 
tier d'enfer,  il  en  aurait  son  soûl  de  tourner  la  clef. 
(  Nouveaux  coups.  )  Pan  !  Pan  !  Pan  !  qui  tel  là,  au 
nom  de  tous  les  diables  !  C'est  un  fermier  qui  s'e^ 
pendu  au  grenier  d'abondance.  Allons,  entrez  à  la 
bonne  heure,  et  apportez  force  torchons  ;  on  va 
vous  faire  suer.  (  Nouveaux  coups.  )  Pan  !  Pan  !  qui 
va  là,  au  nom  de  tous  les  autres  diables  ?  Parbleu, 
c'e^t  un  tartufe,  fort  habile  à  jurer  par  tous  les  deux 
plateaux  de  la  balance  de  ju^ice,  selon  l'occasion, 
qui  a  su  truffer  assez  pour  l'amour  de  Dieu,  mais 
non  s'entartufier  jusqu'en  Paradis.  Allons,  entre, 
tartufe.  (  Nouveaux  coups.  )  Pan  !  Pan  !  Pan  !  Qui 
va  là  ?  Parbleu,  c'eSt  un  tailleur  anglais  qu'on  envoie 
ici  pour  avoir  volé  un  pan  de  chausse  à  la  française  ; 
entre,  compère  tailleur,  voici  bon  feu  à  rôtir 
ton  oie.  {Nouveaux  coups.)  Pan  î  Pan  !  N'aurai-je 
pas  la  paix  ?  Qui  êtes-vous  ?  Brrr  !  Il  fait  trop  froid 
ici  pour  une  cour  d'enfer.  Je  ne  veux  plus  être 
démon-portier  :  j'ai  pensé  faire  entrer  certaines 
gens  de  tous  métiers  qui  vont  par  les  sentiers  fleuris 
aux  flammes  éternelles.  (  Nouveaux  coups.  )  On  y  va  ! 
On  y  va  !  Messieurs,  n'oubliez  pas  le  portier.  {Il 
ouvre  la  porte.  Entrent  Macduff  et  Lennox.  ) 

Macduff.  —  Il  était  donc  bien  tard,  l'ami,  quand 
vous  vous  êtes  mis  au  lit,  que  vous  êtes  encore  couché 
"à  cette  heure  ? 

Le  Portier.  —  Ma  foi,  monsieur,  nous  trin- 
quions encore  au  second  chant  du  coq,  et  le  vin, 
monsieur,  es't  grand  excitateur  de  trois  choses. 


40  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Macduff.  —  Et  quelles  trois  choses  le  vin 
excite-t-il    spécialement  ? 

Le  Portier.  —  Pardi,  monsieur,  l'enluminure 
du  nez,  le  sommeil,  et  l'urine.  Pour  la  paillardise, 
monsieur,  il  l'excite  et  l'abat  ;  il  excite  le  désir, 
mais  il  ôte  l'exécution  ;  si  bien  que  le  vin  en  quan- 
tité, pour  ainsi  dire,  e§t  pipeur  de  paillardise  ;  il 
la  fait,  mais  il  la  défait  ;  il  lui  donne  le  vol  et  la  met 
en  cage,  lui  donne  courage  et  lui  ôte  le  cœur,  la 
redresse  et  puis  la  couche,  et  en  somme,  la  pipe 
en  un  certain  sommeil  qui  de  mensonge  fait  songe. 

Macduff.  —  Je  crois  que  le  vin  t'a  pris  de 
mensonge  cette  nuit. 

Le  Portier.  —  Oui-dà,  monsieur,  jusque  dans 
la  gorge  ;  mais  je  le  lui  ai  bien  rendu  ;  et  m'e^  avis 
que  j'ai  été  le  plus  fort  ;  il  a  eu  beau  me  tirer  les 
pieds,  j'ai  fini  par  écorcher  le  renard. 

Macduff.  —  Ton  maître  e^-il  levé  ?  (  Macbeth 
entre.  )  Nos  coups  l'ont  éveillé  ;  le  voici. 

Lennox.  —  Bonjour,    noble    seigneur. 

Macbeth.  —  Messieurs,  bonjour. 

Macduff.  —  Le  roi  e§t-il  levé,  sire  captai  ? 

Macbeth.  —  Pas  encore. 

Macduff.  —  Il  m'avait  donné  l'ordre  de  venir 
tôt  à   son  lever  ;   j'ai  failli  laisser  passer  l'heure. 

Macbeth.  —  Je  vais  vous  mener  vers  lui. 

Macduff.  —  Vous  vous  donnez  une  peine  qui, 
je  le  sais,  vous  charme  ;  mais  c'e^  une  peine. 

Macbeth.  —  L'ouvrage  où  nous  nous  plaisons 
enchante  la  douleur.  Voici  la  porte. 

Macduff.  —  Je  prendrai  donc  sur  moi  d'en- 
trer :  c'est  ma  charge  et  mon  office.  (  Il  sort.  ) 

Lennox.  —  Le  roi  part  aujourd'hui  ? 

Macbeth.  —  Il  part,  ainsi  avait-il  décidé. 


MACBETH  41 

Lennox.  —  Nous  avons  eu  une  nuit  de  tem- 
pête ;  à  notre  logement  les  cheminées  ont  été  empor- 
tées par  le  vent  ;  on  a  ouï,  paraît-il,  des  plaintes 
aériennes,  des  cris  étranges  de  mort,  des  voix  ter- 
ribles qui  annonçaient  le  bouleversement  de  toutes 
choses,  révolutions  écloses  en  des  jours  lugubres  ; 
l'oiseau  de  malheur  s'eft  lamenté  toute  la  longue 
nuit  ;  d'aucuns  disent  que  la  terre  tremblait  la 
fièvre - 

Macbeth.  —  C'eft  vrai  :  xme  mauvaise  nuit. 

Lennox.  —  Dans  mes  jeunes  souvenirs  je  ne 
trouve  pas  la  pareille.  (  Macduff  rentre.  ) 

Macduff.  —  O  horreur  !  horreur  !  horreur  ! 
Pas  de  langue  ni  de  cœur  qui  ose  te  concevoir,  qui 
ose  te  nommer  ! 

Macbeth,  Lennox.  —  Qu'y   a-t-il  ? 

Macduff.  —  Le  chaos  t§t  maître  des  choses. 
Un  meurtre  très  sacrilège  a  forcé  le  san6hiaire  du 
Seigneur  et  y  a  volé  la  lampe  de  la  vie. 

Macbeth.  —  Que  dites-vous...  de  la  vie? 

Lennox.  —  Vous  parlez  de  Sa  Majesté  ? 

Macduff.  —  Approchez  de  la  chambre  et  que 
votre  vision  s'anéantisse  en  cette  nouvelle  Gorgone  ! 
Ne  me  faites  pas  parler  ;  allez  voir,  et  parlez  vous- 
mêmes.  (  Sortent  Macbeth  et  hennox.  )  Alerte  !  Alerte  ! 
Sonnez  la  cloche  d'alarme  !  — Meurtre  et  trahison  !  — 
Banquo  et  Donalbain  !  Malcolm,  alerte  !  Secoue  ce 
mol  duvet  de  sommeil,  cette  mort  peinte,  et  regarde 
la  mort  elle-même  !  debout,  debout  et  vois  l'image 
du  dernier  jugement  !  Malcolm  !  Banquo  I  Surgissez, 
comme  hors  d'une  tombe,  paraissez  en  spedlres  pour 
contempler  l'Horreur  !  Sonnez  la  cloche  d'alarme  ! 
(  Lm  cloche  sonne.  ) 

Lady  Macbeth.  —  Qu'y  a-t-il,  qu'une  si  hideuse 


42  WILLIAM  SHAKESPEARE 

fanfare  sonne  l'appel  des  dormeurs  de  la^maison  ? 
Parlez  !  Parlez  ! 

ML\CDUFF.  —  O  tendre  dame,  ce  n'e^t  pas  à  vous 
d'entendre  mes  paroles  ;  dans  une  oreille  de  femme, 
leur  écho  serait  assassin.  (  Entre  Banquo.  )  O  Banquo  ! 
Ban  quo  !  Notre  royal  maître  eêt  assassiné. 

Lady  Macbeth.  —  Pitié  !  Hélas  !  Quoi,  dans 
notre  maison  ? 

Banquo.  —  Trop  affreux,  même  ailleurs  !  DuflF, 
bon  Duff,  je  t'en  prie,  démens-toi  et  dis  que  ce  n'e^ 
pas  vrai  !  (  Macbeth  et  Eennox  rentrent.  ) 

Macbeth.  —  Ah,  si  j'avais  pu  mourir  une  heure 
avant  ce  coup  fatal,  j'aurais  vécu  un  temps  béni  ; 
car  désormais  rien  de  grave  n'e§t  plus  en  nos  choses 
périssables  ;  tout  n'eSt  que  babioles,  grâce  et  renom- 
mée sont  mortes.  Le  vin  de  la  vie  eS  tiré  ;  et  sous 
cette  voûte,  il  ne  nous  re^te  pour  tout  bien  que  de  la 
lie,  de  la  lie  !  (  Malcolm  et  Donalbain  entrent.  ) 

DoNALBAiN.  —  Quel    malhcur    e§t    survenu  ? 

Macbeth.  —  Le  vôtre,  et  vous  ne  le  savez  pas. 
L'origine,  la  fontaine  jaillissante  de  votre  sang  e^ 
tarie,  oui  la  source  vive  en  e§t  tarie. 

Macduff.  —  Votre  royal  père  vient  d'être  assas- 
siné. 

Malcolm.  —  Oh,   par  qui  ? 

Lennox.  —  Par  les  gens  de  sa  chambre,  à  ce  qu'il 
semble  ;  leurs  mains  et  leurs  figures  étaient  toutes 
marquées  de  sang,  aussi  bien  que  leurs  dagues  que 
nous  avons  trouvées,  non  essuyées,  sur  leurs  oreil- 
lers ;  ils  avaient  l'œil  fixe  ;  ils  étaient  hagards  ;  il 
n'aurait  pas  fallu  leur  confier  une  vie  humaine. 

Macbeth.  —  Ah,  pourtant,  je  me  repens  de  ma 
furie,  de  les  avoir  tués  ! 

Macduff.  —  Pourquoi  l'avez-vous  fait  ? 


MACBETH  43 

Macbeth.  —  Et  qui  donc  saurait  être  sage  et 
fou,  modéré  et  furieux,  loyal  et  neutre,  sur  le  coup 
du  moment  ?  Pas  un  homme  !  La  hâte  de  ma  vio- 
lente amour  a  passé  la  tardive  raison  !  Duncan  gisait 
là  :  sur  l'argent  de  sa  peau,  le  sang  avait  jeté  sa 
dentelle  d'or  ;  l'entaille  de  ses  plaies  semblait  la 
brèche  faite  a  la  nature  par  la  ruine  dévastatrice  ; 
auprès,  les  assassins,  tout  enluminés  des  couleurs 
du  crime,  avec  leurs  dagues  aux  hideuses  braies  de 
sang...  comment  se  retenir,  quand  on  a  le  cœur  qui 
aime,  et  dans  ce  cœur  le  courage  de  faire  voir  qu'on 
aime  ? 

Lady  Macbeth.  —  Soutenez-moi  !  Emmenez- 
moi  !   Oh! 

Macduff.  —  Prenez  garde  à  la  dame  ! 

Malcolm,  à  part^  à  Donalbain.  —  Pourquoi 
re^er  bouche  close  ?  Les  gens  pourront  dire  que  ce 
discours,  c'eSt  nous  qui  l'avons  fait. 

Donalbain,  à  part  à  Malcolm.  —  Et  que  dire 
ici,  où  de  la  gueule  d'une  trappe  notre  soudaine 
perte  peut  se  ruer  ?  Allons-nous  en  ;  nous  n'avons 
pas  cuvé  nos  larmes  1 

Malcolm,  à  part  à  Donalbain.  —  Et  notre  forte 
douleur  ne  sait  où  prendre  pied 

Banquo.  —  Prenez  garde  à  la  dame.  (0«  emporte 
Ladj  Macbeth.)  Messieurs,  ne  restons  pas  ainsi 
demi-nus,  à  souffrir  du  froid  ;  allons  nous  couvrir  ; 
puis  retrouvons-nous  pour  faire  enquête  de  cette 
œuvre  très  sanglante  et  tout  examiner  à  fond.  Les 
craintes,  les  scrupules  nous  agitent  ;  moi,  je  me 
remets  entre  les  mains  toutes  puissantes  de  Dieu,  et 
fort  de  là,  je  défie  toute  imputation  future  de  traîtrise 
-et  de  malice, 

Macduff.  —  Et  moi  de  même. 


44  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Tous.  —  Nous  tous,  de  même. 

Macbeth.  —  Allons  promptement  nous  équi- 
per ;  soyons  hommes  et  retrouvons-nous  dans  la 
grand'salle. 

Tous.  —  Très  volontiers.  (  Tous  sortent^  à  P ex- 
ception de  Malcolm  et  Donalbain.  ) 

Malcolm.  —  Qu'allez-vous  faire  ?  Ne  nous  joi- 
gnons pas  à  eux  !  Montrer  une  douleur  qu'on  ne 
sent  point,  c'eSt  l'office  propre  d'un  cœur  faux.  Moi 
je  pars  pour  l'Angleterre. 

Donalbain.  —  Et  moi,  pour  l'Irlande.  Sépa- 
rons nos  fortunes  ;  nous  y  trouverons  plus  de  sûreté 
tous  deux  ;  partout  où  nous  sommes  la  dague  reluit 
sous  le  sourire  :  celui  qui  e^t  proche  par  le  sang  se 
fait  sanglant,  plus  il  eSt  proche. 

Malcolm.  —  Le  coup  assassin  n'a  pas  encore 
pDrté  au  but  ;  le  plus  sûr  eét  de  nous  mettre  hors 
d'atteinte.  Donc,  à  cheval  ;  point  de  cérémonie  pour 
prendre  congé  ;  décampons.  Où  il  n'e^  plus  fait 
de  quartier,  on  a  le  droit  de  fuir.  (  Ils  sortent.  ) 

SCENE    IV 
Devant  le  château 

Entrent  Ross  et  un  Vieillard 

Le  Vieillard.  —  Voilà  bien  septante  années 
dont  j'ai  bonne  mémoire  ;  grande  longueur  de 
temps  où  j'ai  vu  des  heures  terribles  et  des  choses 
étranges,  mais  cette  nuit  cruelle  réduit  à  rien  mon 
expérience  passée. 

Ross.  —  Ah,  mon  bon  père,  tu  le  vois,  les  cieux 
mêmes,  troublés  des  œuvres  de  l'homme,  menacent 
son  drame  sanglant  ;  à  l'heure  de  l'horloge,  il  fait 


MACBETH  45 

jour  et  pourtant  la  nuit  noire  étouffe  la  grande  lampe 
errante.  Eft-ce  la  nuit  qui  règne  ?  e§t-ce  le  jour  qui 
a  honte  ?  mais  les  ténèbres  ensépulcrent  la  face  de 
la  terre,  et  la  vivante  lumière  lui  refuse  son  baiser. 

Le  Vieillard.  —  Chose  hors  nature,  comme 
celle  qui  a  étc  œuvrée.  Alardi  dernièrement  passé, 
un  faucon  en  plein  essor  fut  lié  et  déchiré  par  une 
chouette  ratière. 

Ross.  —  Et  les  chevaux  de  Duncan,  chose  très 
étrange  et  certaine,  ses  coursiers  favoris,  admirables, 
rapides,  soudain  hors  d'eux  et  furieux  ont  brisé 
leurs  stalles  à  grandes  ruades,  sans  rien  vouloir 
entendre  :  il  semblait  qu'ils  eussent  juré  la  guerre  à 
l'humanité . 

Le  Vieillard.  —  On  m'a  dit  qu'ils  s'étaient 
entredévorés . 

Ross.  —  Oui,  c'est  vrai,  à  la  Stupeur  de  mes 
propres  yeux  qui  les  contemplaient.  Voici  venir  le 
bon  Macduff.  (Macduff  entre.)  Que  se  passe-t-il, 
monsieur,  à  cette  heure  ? 

Macduff.  —  Quoi,  vous  ne  le  voyez  pas  ? 

Ross.  —  E^-ce  qu'on  sait  qui  a  commis  ce 
crime  si  san.^uinaire  ? 

Macduff.  —  Ceux  que  Macbeth  a  tués. 

Ross.  —  Hélas  !  jour  de  Dieu  !  quel  bien  pou- 
vaient-ils   prétendre  ? 

Macduff.  —  Ils  avaient  été  subornés.  Mal- 
colm et  Donalbain,  les  deux  fils  du  roi,  ont  disparu  ; 
ils  sont  en  fuite,  et  ceci  jette  sur  eux  le  soupçon  du 
forfait. 

Ross.  —  Hors  nature,  toujours  !  Dilapideusc 
ambition  qui  tarit  les  sources  de  sa  propre  vie  ! 
Alors  il  e^t  probable  que  la  souveraineté  reviendra 
à  Macbeth. 


46  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Macduff.  —  Il  e§l  nommé  déjà,  et  parti  pour 
Scone  où  a  lieu  le  sacre. 

Ross.  —  Où  eit  le  corps  de  Duncan  ? 

Macduff.  —  Transféré  à  Colmeskill,  sanânairc 
où  ses  prédécesseurs  reposent  et  où  l'on  veille  sur 
leurs  ossements. 

Ross.  —  Venez-vous  à  Scone? 

Macduff.  —  Non,  cousin,  je  pars  pour  Fifc^ 

Ross.  —  Eh  bien,  moi  j*y  vais. 

Macduff.  —  Allons,  et  que  tout  s'y  passe  à 
votre  gré.  Dieu  nous  garde  que  nos  vieilles  robes 
ne  nous  soient  plus  légères  que  les  nouvelles  ! 

Ross.  —  Adieu,  mon  bon  père. 

Le  Vieillard.  —  Que  Dieu  vous  protège,  et 
tous  ceux  qui  tâchent  à  muer  le  mal  en  bien,  la 
guerre  en  paix.  (  I/s  sortent,  ) 


Rideau 


Ade  Troisième 


SCENE    PREMIERE 
Forres,  Une  salle  du  Palais 

Entre  Banquo 

Banquo.  —  Tu  tiens  donc  tout  :  roi,  Cawdor, 
Glamis,  tout  ce  qu'avaient  promis  les  femmes 
mornes,  et  tu  as  gagné,  j'en  ai  peur,  à  dés  bien  hideu- 
sement pipés,  mais  il  a  été  dit  que  rien  ne  demeu- 
rerait en  ta  postérité,  et  que  ce  serait  moi  qui  ferais 
souche,  père  d'une  longue  lignée  de  rois.  S'il  y  a  en 
elles  quelque  vérité  —  et  en  toi  leurs  discours 
s'illustrent,  Macbeth,  —  pourquoi,  puisque  la 
parole  s'accomplit  pour  toi,  mes  oracles,  à  moi, 
n'exalteraient-ils  point  mon  espoir  ?  Mais  chut,  en 
voilà  assez...  (  Fanfare.  Entrent  Macbeth,  en  roi.  Lady 
Macbeth,  en  reine,  hennox,  Koss,  Seigneurs,  Dames  et 
Serviteurs^ 

Macbeth.  —  Voici  notre  hôte  d'honneur. 

Lady  Macbeth.  —  Si  nous  avions  pu  le  négli- 


50  WILLIAM  SHAKESPEARE 

ger,  quel  vide  se  serait  fait  en  notre  grande  fête, 
et  que  tout  aurait  manqué  d'harmonie  ! 

Macbeth.  —  Nous  tenons  cette  nuit  souper 
d'apparat,   messire,   et    j'y    désire    votre   présence. 

Banquo.  —  Que  Votre  Altesse  dispose  de  moi, 
ainsi  que  je  me  sens  à  jamais  lié  à  Elle  par  les  plus 
indissolubles  nœuds . 

Macbeth.  —  Vous  faites  route,  cette  après  dînée  ? 

Banquo.  —  Oui,    mon   cher   Seigneur. 

Macbeth.  —  C'e§t  fâcheux  ;  nous  vous  eus- 
sions demandé  vos  bons  avis,  si  sages  et  si  heureux 
d'ordinaire,  au  conseil  de  ce  jour  ;  mais  nous  les 
prendrons  demain.  E§t-ce  loin  que  vous  allez  ? 

Banquo.  —  Assez,  monseigneur,  pour  que  j'y 
doive  employer  tout  le  temps  qui  passera  d'ici  à 
souper  ;  si  mon  cheval  tarde,  et  que  la  nuit  me  gagne, 
il  me  faudra  prendre  une  heure  ou  deux  à  la  brune. 

Macbeth.  —  Ne    manquez  pas  à  notre  fe^in. 

Banquo.  —  Monseigneur,  je  n'y  manquerai  pas. 

Macbeth.  — •  Nous  avons  ouï  que  nos  sanglants, 
cousins  sont  réfugiés  en  Angleterre  et  en  Irlande, 
qu'ils  ne  confessent  nullement  leur  cruel  parricide, 
et  qu'ils,  content  à  tout  venant  les  plus  étranges 
inventions  ;  là-dessus  plus  à  plein  demain  nous 
aurons  à  délibérer,  aussi  sur  les  affaires  de  l'Etat. 
Sus  donc,  à  cheval,  adieu  :  jusqu'à  votre  retour, 
cette  nuit.  E§t-ce  que  Fleance  vous  accompagne  ? 

Banquo.  —  Oui  bien,  monseigneur,  et,  le  temps 
nous  presse. 

Macbeth.  —  Allons,  vos  chevaux  soient  rapides 
et  de  pied  sûr  ;  je  vous  remets  à  leur  bonne  échine. 
Portez-vous  bien.  (  Banqm  sort.  )  Que  chacun  soit 
maître  de  son  temps  jusqu'à  sept  heures,  ce  soir  ; 
nous  mêmes,  afin  que  votre  compagnie  nous  apporte 


MACBETH  51 

plus  de  douceur,  nous  désirons  demeurer  en  notre 
privé,  jusqu'au  temps  du  souper  ;  d'ici  là.  Dieu 
soit  avec  vous  !  (  Tous  sortent^  à  l^ exception  de  Macbeth 
et  d'un  serviteur.  )  Holà  ;  ici,  un  mot.  Les  hommes 
sont  là,  à  notre  plaisir  ? 

Le  Serviteur.  —  Ils  attendent.  Monseigneur, 
devant  la  porte  du  palais. 

Macbeth.  —  Fais-les  venir  devant  nous.  {Le 
sénateur  sort.  )  Etre  où  je  suis  n'e^  rien  ;  il  faut  y 
être  avec  sûreté  ;  nos  craintes  s'enracinent  dans 
Banquo,  profondes  ;  en  sa  loyale  nature  règne  ce 
que  je  dois  craindre  ;  elle  va  loin,  son  audace,  et  à 
cette  effrontée  hardiesse  d'esprit  il  joint  de  la  raison 
qui  guide  son  courage  et  protège  ses  aâiions.  C'eft 
le  seul  être  au  monde  dont  j'ai  peur  ;  sous  lui,  mon 
génie  e^t  maté,  ainsi  que,  dit-on,  celui  de  Marc 
Antoine  l'était  par  César.  Il  reprocha  les  trois  sœurs, 
quand  d'abord  elles  m'imposèrent  le  nom  de  roi  ; 
il  leur  ordonna  de  lui  parler,  à  lui  ;  c'eét  alors, qu'en 
prophetesses,  elles  le  glorifièrent  père  d'une  lignée 
de  rois.  Sur  ma  tête,  à  moi,  elles  placèrent  une  cou- 
ronne inféconde;  elles  me  mirent  au  poing  un  sceptre 
stérile,  qu'une  main  usurpatrice  devra  m'arracher, 
si  je  n'ai  point  de  fils  pour  me  succéder.  S'il  en  eft 
ainsi,  c'eât  pour  la  descendance  de  Banquo  que  je 
me  suis  souillé  l'âme,  pour  eux  que  j'ai  assassiné 
le  gracieux  Duncan  ;  le  calice  de  ma  paix,  je  l'ai 
rempli  d'amertume,  sensément  pour  eux  ;  mon 
joyau  éternel,  je  l'ai  livré  à  l'ennemi  commun  de 
l'homme,  pour  qu'ils  soient  rois,  eux,  la  graine  de 
Banquo,  rois  !  Ah  non,  plutôt.  Destin,  entre  dans 
la  lice,  et  sonne  contre  moi  le  défi  au  combat  ! 
(  lientre  le  serviteur  avec  deux  assassins.)  C'eSt  bien. 
Va  à  la  porte  et  attends  qu'on  t'appelle.  (  Le  serviteur 


5  2  WILLIAM  SHAKESPEARE 

jort.  )  E^-ce  point  hier  que  nous  avons  parlé  en- 
semble ? 

Premier  Assassin.  —  Flier,  plaise  à  Votre 
Altesse. 

Macbeth.  —  Eh  bien,  à  cette  heure,  avez-vous 
réfléchi  à  mes  paroles  ?  Sachez  que  c'e§t  lui,  au  temps 
passé,  qui  vous  a  maintenu  si  fort  sous  la  fortune, 
quand  vous  croyiez  que  c'était  nous,  qui  en  étions 
bien  innocents.  Ceci,  je  vous  l'ai  montré,  à  notre 
dernière  assemblée,  je  vous  ai  prouvé,  comment 
vous  aviez  été  joués,  toutes  les  traverses,  les  ins- 
truments, celui  qui  s'en  servait,  tout  ce  qui  suffirait 
en  somme  à  faire  dire  à  la  pauvre  âme  de  la  cervelle 
la  plus  estropiée  :  "  C'eft  Banquo  qui  faisait  tout  ". 

Premier  Assassin.  —  Vous  nous  l'avez  fait 
connaître. 

Macbeth.  —  Oui,  je  l'ai  fait  ;  et  je  suis  allé 
plus  loin,  qui  fait  le  point  maintenant  de  notre 
seconde  entrevue.  Vous  trouvez-vous  une  patience 
si  prédominante  en  votre  nature,  que  de  pouvoir 
laisser  passer  ceci  ?  Etes-vous  si  dévotement  evan- 
gelises, que  de  prier  pour  cet  homme  de  bien,  et 
sa  lignée,  lui  dont  la  lourde  main  vous  a  courbés 
jusqu'à  la  tombe  et  fait  de  tous  les  vôtres  des  men- 
diants   à    jamais  ? 

Premier  Assassin.  —  Nous  sommes  des  hommes, 
mon  lige. 

Macbeth.  —  Oui,  vous  entrez  dans  la  classe 
qu'on  appelle  "  hommes  "  :  ainsi  lévriers,  limiers, 
mâtins,  épagneuls,  dogues,  braques,  baudes  et 
chien-loups,  tous  passent  sous  le  nom  de  chiens  ; 
mais  c'e^  le  rang  qui  diftingue  le  chien  de  course, 
le  prudent,  le  subtil,  le  chien  de  garde  ou  de  chasse, 
chacun  selon  le  don  que  la  générosité  de  la  nature  y 


MACBETH  55 

a  enclos  ;  voilà  ce  qui  le  dénote  spécialement  sur 
la  liste  où  ils  sont  tous  inscrits  ;  ainsi  va-t-il  des 
hommes.  Eh  bien  voyons,  si  vous  tenez  une  place 
dans  ce  rang,  si  vous  ne  venez  pas  en  queue  de  l'hu- 
manité, dites-le  :  et  je  vous  mets  au  cœur  de  quoi 
exécuter  votre  ennemi,  et  vous  lier  au  for  de  notre 
intime  amour,  nous  que  sa  vie  tient  en  si  pauvre 
santé,  quand  sa  mort  la  ferait  parfaite. 

Second  Assassin.  —  Moi,  je  suis  un  homme, 
mon  lige,  que  les  coups  et  les  viles  batures  du  m-onde 
ont  enflammé  si  fort  que  je  défierai  ce  monde  en 
désespéré. 

Premier  Assassin.  —  Et  moi  un  autre,  si  las 
de  désaftres,  si  harcelé  de  fortune  que  je  coucherais 
ma  vie  en  mise,  pour  enfin  gagner,  ou  la  perdre  ! 

Macbeth.  —  Vous  savez  tous  les  deux  que 
Banquo  était  votre  ennemi... 

Les  deux  Assassins.  —  C'eSt  bien  vrai,  monsei- 
gneur. 

Macbeth.  —  Il  e^  aussi  le  mien,  et  d'une  si 
sanglante  haine  que  chaque  minute  de  son  existence 
cSt  un  coup  qui  me  frappe  près  du  cœur.  Sans  doute 
je  pourrais  de  mon  seul  et  nu  pouvoir  le  balayer  de 
ma  vue  et  ne  m' avouer  que  de  mon  bon  plaisir  ; 
mais  il  ne  le  faut  pas,  à  cause  de  certains  de  nos  amis 
qui  sont  ensemble  les  siens,  et  dont  je  ne  puis  perdre 
l'aifedion  ;  tant  e^  que  je  devrai  pleurer  sa  chute, 
moi  qui  l'aurais  abattu  !  De  là  vient  que  j'ai  recours 
à  vos  offices,  et  que  pour  certaines  graves  raisons, 
je  masque  la  chose  aux  yeux  de  la  foule. 

Second  Assassin.  —  Nous  exécuterons.  Mon- 
seigneur, ce  que  vous  ordonnerez. 

Premier  Assassin.  —  Quand  nous  devrions  y 
perdre... 


54  WILLIAM  SHAKESPEAUE 

~  Macbeth.  —  Votre  courage  luit  dans  vos  yeux. 
Dans  une  heure  au  plus  je  vous  fais  savoir  où  vous 
poster,  je  vous  instruis  du  moment  précis  du  guet, 
de  l'instant  :  il  faut  que  tout  soit  fait  cette  nuit,  et 
loin  du  palais  ;  regardant  toujours  qu'il  me  faut 
laisser  en  toute  pureté.  Et  avec  lui  —  à  seule  hn 
que  l'œuvre  soit  sans  taches  ni  tares  —  Fleance,  son 
fils,  qui  l'accompagne,  dont  la  disparition  ne  m'im- 
porte pas  moins  que  celle  de  son  père,  subira  le 
sort  de  la  même  heure  noire.  Tirez-vous  là,  et  décidez- 
vous,  je  vous  rejoins  dans  l'inâtant. 

Les  Deux  Assassins.  —  Nous  sommes  décidés. 
Monseigneur. 

Macbeth.  —  Je  viens  vous  retrouver  ;  demeurez 
là  dehors.  (Les  assassins  sortent.)  C'e^  conclu. 
Banquo,  si  ton  âme  en  son  vol,  trouve  le  ciel,  qu'elle 
le  trouve  cette  nuit.  (  Il  sort.  ) 


SCENE   II 
Forres.  —  Une  autre  salle  du  Palais 

Entrent  Lady  Macbeth  et  un  serviteur 

Lady  Macbeth.  —  Banquo  a  quitté  la  cour  ? 

Le  Serviteur.  —  Oui,  madame,  mais  il  revient 
à  la  nuit. 

Lady  Macbeth.  —  Va  dire  au  roi  que  s'il  eft 
de  loisir,  je  voudrais  lui  parler. 

Le  Serviteur.  —  Madame,  j'y   vais. 

Lady  Macbeth.  —  Nous  ne  tenons  rien,  tout 
nous  échappe,  tant  que  le  désir  se  réalise  sans  conten- 
tement. Ah  mieux  vaudrait  périr  avec  ce  que  nous 
détruisons  que  de  vivre  par  ce  que  nous  détruisons 


MACBETH  55 

en  une  joie  douteuse  !  (  Rntre  Macbeth.  )  Eh  quoi. 
Monseigneur,  vous  demeurez  tout  seul  ;  vous  tenez 
hantise  aux  plus  triées  fantaisies  ;  vous  vivez  tou- 
jours avec  des  méditations  qui  auraient  dû  mourir 
avec  ceux  sur  qui  elles  méditent.  Aux  choses  sans 
remède,  il  ne  faut  avoir  regard.  Ce  qui  eft  fait,  t§t 
fait. 

Macbeth.  —  La  vipère  eft  tronçonnée,  elle 
n'eSl  pas  morte  :  elle  va  se  réunir  et  se  dresser  ;  et 
nous,  avec  notre  pauvre  ruse,  nous  restons  au  péril 
de  ses  crochets  d'antan.  Mais  que  l'orbe  de  l'univers 
craque,  que  les  deux  mondes  croulent,  plutôt  que 
de  manger  notre  pain  dans  la  terreur,  que  de  dormir 
sous  le  poids  des  rêves  horribles  qui  nous  font  frémir 
la  nuit  ;  j'aimerais  mieux  être  couché  avec  les  morts, 
ceux  à  qui  nous  donnâmes  la  paix  pour  gagner  la 
paix,  que  me  sentir  étiré  à  la  torture  de  l'âme  dans 
l'angoisse  qui  jamais  ne  cesse.  Duncan  eft  dans  sa 
tombe  ;  après  les  sautes  fiévreuses  de  la  vie,  paisible, 
il  dort  ;  la  trahison  a  parachevé  son  œuvre  ;  ni  le  fer, 
ni  le  poison,  ni  haine  domeftique,  ni  coalition  étran- 
gère, rien  ne  peut  plus  le  toucher. 

Lady  Macbeth.  —  Allons,  allons,  mon  cher 
seigneur,  adoucissez  cette  rudesse  d'humeur,  soyez 
gai  et  jovial  parmi  vos  invités,  cette  nuit. 

Macbeth.  —  Oui,  j'y  tâcherai,  mon  amour  ; 
€t,  je  t'en  prie,  toi,  sois  de  même  ;  que  toutes  tes 
attentions  aillent  à  Banquo,  fais-lui  honneur,  des 
lèvres  et  des  yeux...  Quelle  inquiétude,  d'être 
contraints  de  noyer  notre  dignité  en  ces  flots  de 
flatteries,  de  nous  déguiser  ainsi,  et  de  faire  de  nos 
visages  les  faux-visac^es  de  nos  cœurs  ! 

Lady  Macbeth.  —  Il  n'y  faut  plus  songer. 

Macbeth.  —  Oh  j'ai  l'âme  pleine  de  scorpions, 


56  WILLIAM  SHAKESPEARE 

m'amie  !  Tu  sais  bien  que  Banquo  et  son  Fleance 
sont  toujours  là  ! 

Lady  Macbeth.  —  Mais  leur  bail  avec  la  vie 
n'est  pas  perpétuel  ! 

Macbeth.  —  C'eSt  juSte.  Voilà  le  consolant. 
Ils  sont  attaquables.  Allons,  sois  donc  joyeuse  ; 
avant  que  la  chauve-souris  tourne  au  cloître  de  son 
vol,  avant  qu'au  cri  de  la  noire  Hécate  le  scarabée 
de  son  bourdon  monotone  appelle  le  bâillement 
no6hirne,  il  sera  œuvré  une  œuvre  solennelle. 

Lady  Macbeth.  —  Quelle  œuvre  ? 

Macbeth.  —  Sois  innocente,  re^e  ignorante, 
m'amie,  ma  colombe,  jusqu'à  ce  que,  par  toi,  cette 
œuvre  soit  applaudie.  Viens,  nuit,  cilleuse  de  pau- 
pières, leurre  les  tendres  yeux  du  jour  piteux,  et, 
de  ta  main  sanglante  et  invisible,  cancelle  et  déchire 
les  toutes  puissantes  lettres  qui  me  font  pâle  !  La 
lumière  se  trouble,  et  la  corneille  s'envole  au  creux 
du  bois  ;  les  bonnes  choses  de  clarté  se  referment 
et  s'ensommeillent  et  les  noirs  suppôts  de  la  nuit  vont 
à  l'affût  de  leur  proie.  Tu  t'émerveilles  de  mes 
paroles  ;  mais  demeure  en  silence.  Bien  mal  acquis 
se  maintient  par  le  mal  ;  ainsi  donc,  s'il  te  plait, 
laisse-moi   faire.    (  Ils   sortent.  ) 


SCENE    III 

Un  parc  près  du  Palais 

Entrent  Trois  Assassins 

Premier  Assassin.  —  Mais  qui  t'a  dit  de  venir 
avec  nous  ? 

Troisième  Assassin.  —  Macbeth. 

Second   Assassin.  —  On  peut  se    fier  en  lui  ; 


MACBETH  J  7 

puisqu'il  nous  marque  nos  rôles,  et  ce  que  nous 
ayons  à  faire,  juSte  comme  l'or. 

Premier  Assassin.  —  Alors  mets-toi  là,  avec 
nous.  Au  couchant  luisent  encore  des  barres  de 
lumière  ;  voici  l'heure  que  le  voyageur  attardé 
donne  de  l'éperon  pour  gagner  l'auberge  ;  voici  que 
s'approche  la  cause  de  notre  guet. 

Troisième  Assassin.  —  Chut  !  j'entends  des 
chevaux. 

Banquo,  au  dehors.  —  Eclaire-nous  par  là,  ho  ! 

Second  Assassin.  —  Alors,  c'e§t  lui;  tous  les 
autres,  qu'on  avait  l'ordre  d'attendre,  sont  rendus 
déjà  à  la  cour. 

Premier  Assassin.  —  Ses  chevaux  font  le  grand 
tour. 

Troisième  Assassin.  —  Une  lieue  de  chemin, 
presque  ;  mais  d'ordinaire,  comme  tout  le  monde, 
il  descend  ici,  et  jusqu'à  la  porte  du  palais  on  va  à 
pied.   (  dirent  Banquo   et  Fleance  avec  une   torche.  ) 

Second  Assassin.  —  Une  lumière  lune  lumière  ! 

Troisième  Assassin.  —  C'e§t  lui. 

Premier  Assassin.  —  Tiens  bon. 

Banquo.  — ■  Il  y  aura  de  la  pluie,  cette  nuit. 

Premier  Assassin.  —  La  voilà  qui  tombe.  (  Il 
s'élance  sur  Banquo.  ) 

Banquo.  —  Oh,  trahison  !  Fuis,  cher  Fleance, 
cours,  cours,  fuis  !  Tu  pourras  venger...  Oh, 
esclave  !  (  Il  meurt.  Fleance  s^ enfuit.  ) 

Troisième  Assassin  .  —  Qui  a  éteint  ? 

Premier  Assassin.  —  Ce  n'était  donc  pas  à 
faire  ? 

Troisième  Assassin.  —  Il  n'y  en  a  qu'un  par 
terre,  le  fils  e5t  parti. 


WILLIAM  SHAKESPEARE 


Second  Assassin.  —  Nous  avons  perdu  le  meil- 
leur de  la  besogne. 

Premier  Assassin.  —  Tant  pis  ;  allons  dire  ce 
qui  e§l  fait  (  Ils  sortent.  ) 


SCENE  IV 

Une  salle  du  Palais .  —  Banquet  préparé 

E/îtrent  Macbet H,  Lady  Macbeth,  Ross,  Lennox, 
Seigneurs  et  Serviteurs. 

Macbeth.  —  Messieurs,  vous  connaissez  vos 
préséances.  Prenez  place.  Du  premier  au  dernier, 
très  chère  bienvenue  ! 

Les  Seigneurs.  —  Grand  merci  à  Votre  Majesté. 

Macbeth.  —  Nous  entendons  nous  mêler  à 
votre  société  sans  nulle  cérémonie,  en  bonne  sim- 
plesse  d'hôte.  La  dame  de  céans  tiendra  état  ;  en 
temps  et  lieu,  nous  lui  demanderons  de  nous  faire 
accueil. 

Lady  Macbeth.  —  Que  votre  bouche  prononce 
pour  moi  sire,  à  tous  nos  amis  :  mon  cœur  les  dit 
très  bien  venus.  (Entre  le  premier  assassin.  A.  la 
porte.  ) 

Macbeth.  —  Et  vois,  ils  viennent  te  rendre 
grâce  aussi  de  tout  leur  cœur.  Nombre  égal  des 
deux  parts...  Là...  je  me  placerai  au  centre.  Allons, 
que  la  joie  soit  ample.  Un  moment,  nous  viderons 
le  hanap,  et  il  fera  le  tour  de  la  table.  (  //  s'approche 
de  la  porte.  )  Tu  as  du  sang  sur  la  figure. 

Premier  Assassin.  —  Le  sang  de  Banquo,  alors. 

Macbeth.  —  Mieux  vaut  sur  toi  qu'en  lui. 
E5t-il  dépêché  ? 


MACBETH  59 

Premier  Assassin.  —  Monseigneur,  il  a  la  gorge 
coupée  ;  j'ai  fait  cela  pour  lui. 

Macbeth.  —  Tu  es  le  prince  des  coupe-gorge  ; 
fort  aussi,  celui  qui  en  a  fait  autant  à  Fleance.  Si 
c'est  toi,  tu  es  le  non  pareil. 

,    Premier  Assassin.  —  Très   royal   sire,   Fleance 
a  échappé. 

Macbeth,  à  part.  —  Alors  je  retremble  :  autre- 
ment j'étais  parachevé,  massif  comme  un  marbre, 
solide  comme  un  roc,  ample  et  universel  comme 
l'air  qui  nous  enferme  ;  mais  me  voici  muré,  cham- 
bré, confiné,  ligoté  par  les  misères  du  doute  et  de  la 
crainte.  (  Haut.  )  Mais  Banquo,  en  suis-je  sûr  ? 

Premier  Assassin.  —  Oui,  mon  bon  seigneur, 
sûr  ;  il  e^  tranquille  dans  un  fossé  avec  vingt  boimcs 
«ntailles  au  crâne,  la  moindre  mortelle  à  tout  être. 

Macbeth.  —  Merci  sur  ce  point  là  {à  part.) 
La  grosse  vipère  e§t  écrasée  ;  la  petite  qui  s'eft 
faufilée  garde  en  elle  de  quoi  plus  tard  distiller  son 
venin  ;  pour  l'inStant,  elle  n'a  pas  de  crochets. 
Allons  va-t-en  ;  nous  reparlerons  demain.  {Le  pre- 
mier assassin  sort.  ) 

Lady  Macbeth.  —  Mon  royal  seigneur,  vous 
ne  nous  faites  pas  bonne  chère  ;  c'e^t  un  festin  de 
commande  que  celui  où  l'on  ne  s'empresse  d'assurer 
ses  convives  qu'on  les  traite  à  cœur  ouvert.  Mieux 
leur  vaudrait  manger  chez  eux,  si  vous  ne  relevez 
leurs  mets  de  vos  bonnes  grâces  ;  sans  elles,  cette 
fête  semblera  pauvre. 

Macbeth.  —  Tendre  admoneétatrice  !  Allons 
messieurs,  faites  honneur  à  vos  appétits  et  buvons 
à  vos  santés. 

Lennox.  —  Plaise  à  Votre  Majesté  s'asseoir.  (  Le 
jpectre  de  Manqua  entre  et  s'assied  à  la  place  de  Macbeth.  ) 


6o  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Macbeth.  — •  Nous  verrions  mettre  ici  le  comble 
à  rhonneur  de  notre  royaume  si  notre  gracieux, 
aimé  et  féal  Banquo  fût  présent  ;  j'aime  mieux  l'ac- 
cuser de  négligence  que  le  plaindre  d'un  contre- 
temps fâcheux. 

Ross.  —  Son  absence.  Sire,  fait  tortàsa  promesse. 
Plaise  à  Votre  Majesté  nous  donner  la  grâce  de  sa 
royale   compagnie. 

Macbeth.  —  La  table  eit  pleine. 

Lennox.  —  Sire,  voici  une  place  réservée. 

Macbeth.  —  Où    donc  ? 

Lennox.  —  Ici,  mon  cher  Seigneur.  Qu'e§^t-ce 
qui  trouble  Votre  Majesté  ? 

Macbeth.  —  Qui  de  vous  a  fait  ceci  ? 

Les  Seigneurs.  —  Quoi,  très  cher  Sire  ? 

Macbeth.  —  Tu  ne  peux  pas  dire  que  c'eft 
moi:  ne  me  menace  pas  de  tes  mèches  sanglantes, 
pas  moi  ! 

Ross.  —  Messeigneurs,  debout  :  Sa  Majesté  se 
trouve  mal. 

Lady  Macbeth.  —  Restez  assis.  Messieurs  nos 
amis  ;  Monseigneur  e^  souvent  saisi  de  la  sorte, 
et  l'a  été  depuis  son  enfance  ;  je  vous  en  prie, 
demeurez  à  vos  places.  L'accès  ne  dure  qu'un  mo- 
ment ;  le  temps  de  se  reprendre,  il  va  être  remis.  Si 
vous  y  portez  trop  d'attention  vous  allez  l'irriter, 
et  augmenter  son  humeur.  Mangez  et  ne  prenez 
pas  garde  à  lui.  Etes-vous  un  homme  ? 

Macbeth.  —  Oui,  et  un  rude,  qui  ose  regarder 
en  face  une  chose  qui  glacerait  Satan. 

Lady  Macbeth.  —  Oh,  la  belle  affaire  !  Voilà 
encore  la  peinture  même  de  votre  peur;  voilà  encore 
cette  dague  sortie  de  l'air,  que  vous  disiez  qui  vous 
menait  vers  Duncan  !  Ah  ces  sursauts,  ces  surprises. 


MACBETH  6i 

ces  fantasmagories  de  la  peur  vraie,  feraient  jolie 
matière  pour  des  contes  de  femme,  au  feu  de  la  veil- 
lée, authentiqués  par  la  mère  grand.  C'e^  la  honte 
même  !  Pourquoi  faites-vous  toutes  ces  grimaces  ? 
Quand  vous  aurez  fini,  vous  ne  regardez  qu'un  fau- 
teuil. 

Macbeth.  —  Je  t'en  prie,  vois,  là  !  Regarde  ! 
Tiens  !  Là  !  Qu'est-ce  que  tu  dis  ?  Ah,  qu'est-ce 
que  cela  me  fait  ?  Puisque  tu  croules  la  tête,  parie 
donc  !  Si  nos  charniers  et  nos  tombes  revomissent 
ceux  que  nous  y  enterrons,  les  sépulcres  ne  seront 
plus  que  des  jabots  de  vautours  !  (  Le  spectre  sort.  ) 

Lady  Macbeth.  —  Quoi,  si  peu  homme,  dans 
votre  folie  ! 

Macbeth.  —  Aussi  vrai  que  je  suis  ici,  je  l'ai  vu. 

Lady  Macbeth.  —  Fi,  la  honte  ! 

Macbeth.  —  On  a  versé  du  sang,  avant  nos 
jours,  dans  le  vieux  temps,  avant  que  les  humaines 
lois  aient  poli  la  société  ;  certes,  et  depuis  sans 
doute,  des  assassinats  ont  été  commis,  plus  horribles 
qu'on  ne  saurait  ouïr  ;  il  y  a  eu  un  temps  où  quand 
on  écrasait  la  cervelle,  l'homme  mourait,  et  c'était 
la  fin.  Mais  maintenant,  les  voilà  ressurgir,  vingt 
entailles  mortelles  aux  tempes,  et  qui  nous  poussent 
de  nos  chaises  ;  ah,  c'eét  plus  étrange  même  que 
l'assassinat. 

Lady  Macbeth.  —  Mon  honoré  seigneur,  vos 
nobles  amis  attendent. 

Macbeth.  —  J'oubliais.  Ne  vous  étonnez  pas 
de  moi,  mes  très  dignes  amis.  J'ai  une  étrange  infir- 
mité qui  n'eft  rien  à  ceux  qui  me  connaissent.  Allons, 
bonne  amour,  santé  à  vous  tous.  Après,  je  prendrai 
place.  Donnez-moi  du  vin,  rouge  bord.  Je  bois  à 
la  générale  joie  de  toute  cette  table,  et  à  notre  cher 


6z  WILLIAM  SHAKESPEARE 

ami  Banquo  qui  nous  fait  défaut.  Quel  malheur  qu'il 
ne  soit  ici  !  A  tous,  à  lui,  nous  buvons  ;  en  tout,  à 
tous. 

Les  Seigneurs.  —  Nos  devoirs,  nos  souhaits 
en  retour.  (Le  spectre  rentre^ 

Macbeth.  —  Arrière  !  Sors  de  ma  vue  !  Que  la 
terre  te  couvre  !  Tes  os  sont  vides  de  moelle,  ton  sang 
est  froid  ;  tu  n'as  pas  de  vision  dans  ces  yeux  à  la 
vitre  morne  ! 

Lady  Macbeth.  —  Croyez,  messieurs  les  pairs, 
croyez  que  tout  ceci  e^  chose  d'habitude  ;  point 
autre  ;  elle  ne  fait  que  gâter  la  joie  du  moment. 

Macbeth.  —  Ce  que  l'homme  ose,  je  l'ose  : 
approche  en  ours  féroce  de  Russie,  monstrueux 
comme  Behemoth,  en  tigre  d'Hyrcanie,  prends 
toute  forme,  sauf  celle-là  et  mes  fermes  nerfs  sau- 
ront ne  pas  trembler  :  ou  bien  revis,  et  défie-moi 
jusqu'au  desert  de  ton  épée  et  si  je  tremble  alors, 
tu  diras  que  je  suis  une  poupée  d'enfant.  Arrière, 
ombre  horrible  !  Mascarade  de  l'irréel,  arrière  1... 
Là,  là...  Il  eSt  parti  ;  je  redeviens  homme.  Asseyez- 
vous,  je  vous  en  prie  ! 

Lady  Macbeth.  —  Vous  avez  troublé  toute 
gaîté,  rompu  notre  bonne  compagnie  par  cet 
extravagant    d  es  ordre . 

Macbeth.  —  De  telles  choses  sont,  s'abattent 
sur  nous  comme  un  nuage  noir,  et  nous  ne  serions 
pas  frappés  de  Stupeur  ?  Vous  me  faites  douter  de 
moi-même,  quand  je  songe,  là,  que  vous  pouvez 
contempler  ces  visions  et  garder  du  vermillon  aux 
joues,  quand  les  miennes  sont  blanches  de  peur  ! 

Ross.  —  Quelles  visions,  monseigneur? 

Lady  Macbeth.  —  Ne  parlez  pas,  je  vous  en 
supplie  ;  il  va  de  mal  en  pire  ;  toute  question  l'en- 


MACBETH  6y 

rage  ;  vite,  bonne  nuit  ;  ne  regardez  pas  à  l'ordre 
de  vos  sorties,  mais  partez  vite. 

Lennox.  —  Bonne  nuit,  et  meilleure  santé  k 
Sa  Maje^é  ! 

Lady  Macbeth.  —  Repos  et  bonne  nuit  à  tous  ! 

Macbeth.  —  Le  passé  veut  du  sang  ;  c'eSt  ce 
qu'on  dit,  le  sang  veut  le  sang.  Cela  s'e^  vu  :  des 
pierres  qui  marchent,  des  arbres  qui  parlent,  des 
devins  par  certaines  combinaisons,  des  pies,  des 
grues,  des  corneilles  qui  découvrent  le  sang  sur 
l'homme  le  plus  secret.  Où  en  e§t  la  nuit  ? 

Lady  Macbeth.  —  Presque  au  point  du  jour, 
l'heure   indécise. 

Macbeth.  —  Qu'en  dis-tu  ?  MacdufF  refuse  sa 
présence,  sur  notre  ordre  formel. 

Lady  Macbeth.  —  Vous  l'avez  fait  mander. 
Seigneur  ? 

Macbeth.  —  On  me  l'a  dit  ;  mais  je  l'envoie 
mander;  pas  un  d'eux,  que  je  n'aie  chez  lui  un 
homme  à  gages.  Je  vais  aller  demain,  et  j'irai  de 
bonne  heure,  trouver  les  sœurs  mornes.  Elles  m'en 
diront  plus  long  ;  à  cette  heure,  par  les  moyens  les 
pires,  il  faut  que  je  sache  le  pire.  A  mon  intérêt, 
je  veux  que  tout  cède  ;  je  baigne  dans  le  sang  si 
profond  que  j'ai  perdu  pied  ;  la  peine  de  retourner 
serait  aussi  forte  que  de  passer  outre.  Mon  âme  e§t 
tendue  sur  d'étranges  pensées  qui  prennent  forme 
et  il  faut  agir  avant  que  de  scruter. 

Lady  Macbeth.  —  Vous  avez  besoin  de  ce  qui 
nous  ravive  tous  ;  il  faut  dormir. 

Macbeth.  —  Viens,  allons  dormir.  Mon  m.alaise, 
ma  défiance  de  moi,  c'e^  la  peur  du  débutant,  que 
n'a  pas  durci  la  coutume.  Nous  sommes  encore 
jeunes  dans  le  travail.  (  I/s  sortent.  ) 

Rideau 


Ade  Quatrième 


SCENE     PREMIERE 

Une  caverne 
Au  milieu  un  chaudron  bouillonnant.  —  Tonnerre 

Entrent  les  Trois  Sorcières 

Première  Sorcière.  —  Trois  fois  le  chat  bringi 
a  miaulé. 

Deuxième  Sorcière.  —  Trois  fois.  Le  hérisson 
a  grogné. 

Troisième  Sorcière.  —  Harpie  crie  :  c'e^ 
l'heure  !    c'eêt  l'heure  1 

Première  Sorcière.  —  Autour  du  chaudron 
formons  ronde.  Dedans  les  entrailles  immondes. 
Crapaud,  qui  sous  pierre  gelée,  jour  et  nuit  as 
mitonné,  que  ta  venimeuse  sueur  bouille  dans  le 
chaudron  charmé. 

Toutes.  —  Double,  double,  travail  et  trouble  ; 
flambe  feu  ;  chaudron  bous. 

Deuxième  Sorcière.  —  Tronçon  de  guivre  de 


68  WILLIAM  SHAKESPEARE 

marais,  dans  le  chaudron  cuis  et  bous  ;  œil  d'aspic, 
palme  de  grenouille,  crochets  de  vipère,  dents  de 
couleuvre,  main  de  lézard,  aile  de  chouette,  pour 
un  charme  au  pouvoir  troublé  comme  bouillon 
d'enfer  bouillez. 

Toutes.  —  Double,  double,  travail  et  trouble  ; 
flambe  feu  ;  chaudron  bous. 

Troisième  Sorcière.  —  Ecaille  de  dragon, 
dents  de  loup,  baume  de  momie,  ventrée  de  requin 
•deftruâeur,  mandragore  enciUée  de  nuit,  foie  de 
juif  blasphémateur,  fiel  de  chèvre  et  brin  d'if  taillé 
sous  éclipse  de  lune,  nez  de  turc,  lèvres  tartarines, 
doigt  d'enfant  étranglé  vivant,  déposé  par  la  gour- 
gandine, faites  un  grommelis  gruant;  du  tigre  prenez 
les  couillons,  ingrédients  à  notre  chaudron. 

Toutes.  —  Double,  double,  travail  et  trouble  ; 
flambe  feu  ,  chaudron  bous  . 

Deuxième  Sorcière.  —  Rafraîchi  du  sang  de 
babouin  le  charme  sera  ferme  et  plein...  par  les 
pouces  qui  me  démangent  quelque  chose  de  méchant 
vient.  Ouvrez-vous  verroux  à  quiconque  choque. 
(  Entre  Macbeth.  ) 

Macbeth.  —  Eh  bien,  mystérieuses  et  noires 
sorcières  de  minuit  que  faites-vous  là  ? 

Toutes.  —  Œuvre  sans  nom. 

Macbeth.  —  Je  vous  en  conjure,  par  la  science 
que  vous  professez  (  peu  importe  d'où  vous  tiriez 
votre  divination)  répondez-moi  !  Dussiez-vous 
déchaîner  les  vents  et  les  lancer  à  l'assaut  des  églises  ; 
quand  bien  même  les  vagues  blanches  d'écume 
devraient  confondre  et  anéantir  toute  navigation  ; 
quand  bien  même  les  blés  verts  seraient  couchés  à 
terre  et  les  arbres  rués  bas  ;  quand  bien  même  les 
châteaux  s'écrouleraient  sur  la  tête  de  qui  les  occupe  ; 


MACBETH  69 

quand  bien  même  palais  et  pyramides  glisseraient 
de  leur  sommet  jusqu'à  leur  base  ;  quand  tout 
le  trésor  des  germes  de  nature  devrait  s'abîmer 
ensemble  jusqu'au  complet  épuisement  de  la 
deftruâiion  elle-même,  répondez  à  ma  demande  ! 

Première  Sorcière.   —  Parle. 

Deuxième  Sorcière.  —  Que^ionne. 

Troisième  Sorcière.  —  Il  te  sera  fait  réponse. 

Première  Sorcière.  —  Dis,  veux-tu  l'entendre 
de  notre  bouche  ou  de  celle  de  nos  maîtres  ? 

Macbeth.  —  Appelez-les  ;  faites-moi  les  voir... 

Première  Sorcière.  —  Versez  dedans  sang  de 
pourceau  qui  dévora  neuf  marcassins  ;  de  la  graisse  qui 
suinta  de  la  potence  d'assassin,  jetez  dans  la  flamme. 

Toutes.  —  Viens  petit  et  grand  ;  ton  office 
montre  droitement.  (  Tonnerre ^  première  apparition. 
Une  tête  casquée.  ) 

Macbeth.  —  Dis-moi,  puissance  inconnue... 

Première  Sorcière.  —  Il  sait  ta  pensée  ;  entends 
son  discours  sans  rien  ajouter. 

Première  Apparition.  —  Macbeth,  Macbeth, 
Macbeth,  garde-toi  de  Macduff;  garde-toi  du  captai 
de  Fife.  Renvoyez-moi.  Assez.  (La  tête  descend) 

Macbeth.  —  Qui  que  tu  sois  pour  ton  salutaire 
avertissement,  merci...  Par  toi  mon  être  a  vibré 
comme  la  corde  d'une  harpe  sous  les  doigts  de  la 
terreur...    Encore   un   mot... 

Première  Sorcière.  —  Il  ne  souffre  pas  d'être 
commandé  ;  vois,  cet  autre  encore  plus  puissant 
que  le  premier.  (  Tonnerre ^  deuxième  apparition,  un 
enfant  ensanglanté.  ) 

Deuxième  Apparition.  —  Macbeth,  Macbeth, 
Macbeth... 

Macbeth.  —  Je  t'écouterais  de  trois  oreilles. 


70  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Deuxième  Apparition.  —  Sois  rouge  de  sang  ; 
montre  toi  hardi  et  ferme  dans  tes  résolutions. 
Méprise  et  dédaigne  toute  puissance  d'homme  ;  nul 
né  de  femme  ne  peut  nuire  à  Macbeth.  (B//?  descend.) 

Macbeth.  —  Tu  vivras  donc  Macduff.  Que 
craindre  maintenant  de  toi  ?  Cependant  je  veux 
faire  dDuble  et  sûre  assurance,  engager  le  destin 
par  contrat  mutuel.  Tu  ne  vivras  donc  pas  Macduff. 
Car  je  veux  dire  qu'elle  a  menti  la  peur  au  visage 
blême,  et  dormir  en  dépit  de  tout  tonnerre.  {Tonnerre  ; 
un  enf:int  couronné  portant  un  rameau  d'arbre  à  la  main,  ) 
Mais  quel  e§t  celui-là  qui  grandit  et  s'élève  comme 
progéniture  royale  et  porte  sur  son  front  d'enfant 
le  cercle  d'or  de  souveraine  domination. 

Toutes  —  Ecoute,  mais  ne  lui  parle  pas. 

Troisième  Apparition.  —  Aie  de  l'audace  ;  aie 
le  cœur  d'un  lion  ;  ne  prends  souci  de  qui  s'agite 
et  s'irrite  ;  ne  crains  pas  les  conspirateurs-  Macbeth 
sera  seulement  vaincu  quand  la  grande  forêt  de 
Birnim  mirchera  à  sa  rencontre  vers  la  haute  colline 
de  Dunsinane. 

Macbeth.  —  Cela  n'arrivera  jamais  !  Qui  pour- 
rait enrôler  de  force  une  forêt  ?  Qui  commandera 
aux  arbres  de  délier  leurs  terrestres  racines  ?  Douces 
et  bonnes  prédirions  !  La  rebellion  ne  peut  donc 
dresser  la  tête  avant  que  Birnam  ne  se  dresse  !  Et 
notre  Macbeth,  en  haute  et  suprême  place,  vivra 
tout  le  congé  de  nature,  rendant  paisiblement  son 
souffla  à  l'heure  coutumière  marquée  par  la  mort. 
Et  cependant  mon  cœur  sursaute  de  connaître  encore 
une  chose.  Oh,  dites-moi,  si  votre  art  e§t  assez  puis- 
sant pour  le  savoir,  la  postérité  de  Banquo  régnera 
t-elle  jamais  sur  ce  royaume  ? 

Toutes.  —  Ne  cherche  pas  plus  avant. 


MACBETH  71 

Macbeth.  —  Je  veux  que  Ton  me  satisfasse... 
accordez-moi  de  le  comiaître  ou  qu'une  éternelle 
malédiélion  tombe  sur  vous  !  Laissez-moi  savoir 
encore...  mais  pourquoi  le  chaudron  s'abaisse-t-il, 
et  quel  e§t  ce  bruit  ?  (  Hautbois.  ) 

Première  Sorcière.  —  Montrez. 

Deuxième  Sorcière.  —  Montrez. 

Troisième  Sorcière.  —  Montrez. 

Toutes.  —  Montrez  à  ses  yeux  et  grevez  son 
cœur  ;  apparaissez  comme  ombres  légères  et,  comme 
elles,  évanouissez-vous.  (  Une  vision  de  huit  rois  dont 
le  dernier  porte  un  miroir  dans  sa  main  ;  le  spectre  de 
Banquo  les  suit.  )  Pas  toi...  tu  es  trop  pareil  au  speftre 
de  Banquo;  à  bas  !  ta  couronne  brûle  mes  prunelles. 
Et  tes  cheveux,  autre  front  cerclé  d'or,  ressemblent 
trop  à  ceux  du  premier.  Le  troisième  e§t  de  semblable 
apparence...  Horribles  sorcières  pourquoi  me  mon- 
trer cela?  Un  quatrième...  désorbitez-vous  mes 
yeux...  Cette  lignée  s'étendra  donc  jusqu'au  cra- 
quement final  du  jugement?  Encore  un  autre... 
Un  septième...  je  n'en  veux  plus  voir...  Et 
cependant  un  huitième  apparaît  ;  il  tient  dans  sa 
main  un  miroir,  et  j'y  vois  se  dérouler  un  cortège 
sans  fin  où  certains  portent  des  globes  géminés  et 
des  sceptres  à  trois  fleurons...  Horrible  vision  ! 
oh,  maintenant  je  comprends...  C'e^  donc  vrai  ; 
car  voici  venir  Banquo  tout  éclaboussé  de  sang  : 
il  me  sourit  et  me  les  désigne  comme  siens...  Que 
cette  heure  mauvaise  soit  à  jamais  maudite  dans  la 
suite  des  heures...  (  L,es  sorcières  ont  disparu.  )  Entrez, 
vous  qui  êtes  là  dehors.  (  Rntre  Lennox.  ) 

Lennox.  —  Quel  e§t  le  vouloir  de  votre  grâce  ? 

Macbeth.  —  Avez-vous  vu  les  sœurs  mornes  ? 

Lennox.  —  Non,  Monseigneur. 


72  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Macbeth. — Ne  passèrent-elles  point  près  devous  ? 

Lennox.  —  Non  en  vérité.  Monseigneur. 

Macbeth.  —  Empesé  soit  l'air  par  lequel  elles 
chevauchent  ;  damnés  tous  ceux  qui  se  fient  en 
elles...  J'ai  entendu  le  galop  d'un  cheval  :  qui 
cheminait  de  ce  côté  ? 

Lennox. — Deux  ou  trois,  Monseigneur,  vous  por- 
tant des  nouvelles  :  Macduff  s'eS  enfui  en  Angleterre. 

Macbeth.  —  En  Angleterre  ? 

Lennox.  —  Oui,  mon  bon  Seigneur. 

Macbeth.  —  Temps,  tu  préviens  de  terribles 
exploits.  Le  dessein  n'e^  jamais  atteint  si  tout  de 
suite  l'aâiion  ne  le  rejoint  dans  son  vol.  Dorénavant 
que  le  premier  mouvement  né  dans  mon  cœur  soit 
le  premier  mouvement  de  ma  main.  Pour  couronner 
ma  pensée  par  des  aâ:es,  que  raâ;e  s'identifie  main- 
tenant à  la  résolution.  Je  veux  surprendre  le  château 
de  Macduff,  m'emparer  de  Fife,  passer  au  fil  de  l'épée 
sa  femme,  ses  petits  enfants,  et  tous  les  êtres  infor- 
tunés qui  le  suivent  dans  sa  postérité.  Pas  de  folle 
vantardise  !  Cet  aâe,  je  veux  l'exécuter  avant  que 
mon  dessein  n'ait  eu  le  temps  de  se  refroidir.  — 
Mais,  assez  de  pensées  spéculatives.  —  Où  sont  ces 
gentilshommes  ;  allons,  conduisez-moi  là  où  ils 
sont...  {Ils  sortent.) 


SCENE  II 

Fife.  Le  château  de  MacduflF 
Entrent  Lady  Macduff,  son  Fils  et  Ross 

Lady  Macduff.  —  Qu'avait-il  fait  qui  l'obli- 
ge ât  à  fuir  le  pays  ? 


MACBETH  73 

Ross.  —  Il  vous  faut  avoir  patience.  Madame. 

Lady  Macduff.  —  Il  n'en  eut  aucune  :  sa  fuite 
n'était  que  folie.  Lorsque  nos  allions  ne  nous 
rendent  tels,  de  pareilles  terreurs  font  de  nous  des 
traîtres . 

Ross.  —  Vous  ne  pouvez  savoir  si  ce  fut  frayeur 
ou  sagesse. 

Lady  Macduff.  —  Sagesse  !  Abandonner  sa 
femme,  abandonner  ses  enfants,  sa  maison,  tous  les 
titres  à  la  place  que  lui-même  déserte  ?  Certes,  il  ne 
nous  aime  pas  et  manque  de  sentiments  les  plus 
humains  ;  le  pauvre  passereau,  le  moindre  des 
oiseaux  défendra  ses  jeunes  dans  leur  nid  contre 
le  busard.  Non,  tout  cela  n'e^  que  frayeur,  et  rien 
n'e^t  amour.  Comme  elle  e^  petite  cette  sagesse 
où  se  rue  la  fuite  contre  toute  raison  ! 

Ross.  —  Très  chère  cousine,  je  vous  en  prie, 
faites  à  vous-même  la  leçon.  Pour  ce  qui  e§t  de  votre 
mari,  c'e§t  une  noble,  sage  et  prudente  personne  ; 
il  connaît  parfaitement  les  sursauts  et  les  variations 
de  l'heure  présente.  Je  n'ose  vous  en  dire  plus  ; 
mais  ces  temps  sont  cruels  où  nous  sommes  tenus 
pour  traîtres  sans  le  savoir  nous-mêmes,  lorsque  par 
commune  renommée  nous  apprenons  que  nous 
sommes  menacés,  tout  en  ignorant  précisément  ce 
qui  nous  menace  ;  oui,  nous  flottons  sur  une  mer 
sauvage  et  démontée  qui  nous  balotte  de  ci  de  là  et 
nous  entraîne  à  la  dérive.  Je  prends  congé  de  vous, 
mais  je  ne  tarderai  guère  avant  de  revenir  ici  ;  les 
événements  arrivés  au  pire  doivent  s'arrêter  ou 
remonter  leur  cours.  Mon  gentil  cousin.  Dieu 
vous  garde. 

Lady  Macduff.  —  Il  a  un  père  et  cependant  il 
eSt  sans  père. 


74  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Ross.  —  Je  serais  bien  véritablement  fou  en 
demeurant  plus  longtemps  ici  ;  ce  séjour  serait  ma 
disgrâce  et  votre  déconfort.  Encore  une  fois,  congé 
et  adieu.  (  //  sort.  ) 

Lady  Macduff.  —  Petit  malheureux,  votre  père 
e5t  mort.  Comment  fere2-vous  pour  vivre  main- 
tenant ? 

L'Enfant.  —  Comme  les  oiseaux,  maman. 

Lady  Macduff.  —  Comment  cela,  de  vers  et 
de  mouches  ? 

L'Enfant.  —  De  ce  que  je  trouverai,  je  pense  ; 
ainsi  font-ils. 

Lady  Macduff.  —  Pauvre  oiseau,  tu  ne  crain- 
dras donc  jamais  filet,  ni  glu,  piège  ou  trébuchet  ? 

L'Enfant.  —  Pourquoi,  maman  ?  Pour  les  pau- 
vres oiseaux  on  ne  les  a  pas  mis.  Mon  papa  n'e^ 
pas  mort  malgré  ce  que  vous  dites. 

Lady  Macduff.  —  Si,  il  eSt  bien  mort.  Comment 
feras-tu  pour  avoir  un  autre  papa  ? 

L'Enfant.  —  Mais,  comment  ferez-vous  pour 
avoir  un  autre  mari  ? 

Lady  Macduff.  —  Je  puis  m'en  acheter  une  ving- 
taine à  n'importe  quel  marché. 

L'Enfant.  —  Alors  vous  voulez  en  acheter 
pour  revendre  ? 

Lady  Macduff.  —  Tu  parles  avec  tout  ton  esprit  ; 
en  vérité  c'e^  assez  d'esprit  pour  im  enfant  comme 
toi. 

L'Enfant.  —  Maman,  était-il  traître  mon  papa  ? 

Lady  Macduff.  —  Certes,  il  l'était. 

L'Enfant.  —  Qu'est-ce  un  traître  ? 

Lady  Macduff.  —  Mais  celui  qui  a  juré  et  menti. 

L'Enfant.  —  Sont-ils  tous  des  traîtres  ceux 
qui  l'ont  fait  ? 


MACBETH  75 

Lady  Macduff.  —  Qui  fait  cela  e§t  traître  et 
doit  être  pendu. 

L'Enfant.  —  Doivent-ils  tous  être  pendus  ceux 
qui  jurent  et  mentent  ? 

Lady  Macduff.  —  Tous. 

L'Enfant.  —  Qui  doit  les  pendre  ? 

Lady  Macduff.  —  Eh  bien,  les  honnêtes  gens. 

L'Enfant.  —  Alors  ceux  qui  jurent  et  mentent 
sont  fous  ;  car  menteurs  et  jureurs  sont  bien  assez 
pour  battre  les  honnêtes  gens  et  les  pendre. 

Lady  Macduff.  —  Dieu  te  garde,  pauvre 
Marmot  !  Mais  comment  feras-tu  pour  avoir  un 
père  ? 

L'Enfant.  —  S'il  était  mort  vous  pleureriez  sur 
lui  et  si  vous  ne  le  faisiez  pas,  ce  serait  bon  signe  que 
j'aurais  un  nouveau  papa. 

Lady  Macduff.  —  Pauvre  jaseur,  comme  tu 
babilles  !  (  Enfre  un  messager.  ) 

Le  Messager.  —  Dieu  vous  bénisse,  belle  dame  ! 
Je  ne  suis  pas  connu  de  vous,  bien  que  je  sois  instruit 
de  votre  honorable  état.  Je  crains  que  quelque 
danger  n'approche  de  votre  personne  ;  si  vous  vou- 
lez prendre  l'avis  d'un  simple  homme,  faites  en 
sorte  de  ne  pas  être  trouvée  ici.  Eloignez-vous  avec 
vos  petits.  De  vous  apeurer  de  la  sorte  je  me  sens 
tout  sauvage,  et  faire  plus  serait  féroce  cruauté  ; 
mais  elle  n'e^t  que  trop  près  de  votre  personne.  Le 
ciel  vous  protège  !  Je  n'ose  re^er  plus  longtemps. 
(  Il  sort.  ) 

Lady  Macduff.  —  Où  fuir  ?  Je  n'ai  pourtant 
fait  tort  à  personne  ;  mais  je  dois  me  souvenir  que 
je  suis  dans  ce  terre^re  monde  où  faire  mal  c§t 
souvent  récompensé,  faire  bien  réputé  parfois 
dangereuse  folie.  Pourquoi  alors  dresser  ma  défense 


76  WILLIAM  SHAKESPEARE 

de  femme  et  dire  :  je  n'ai  pourtant  fait  tort  à  per- 
sonne ?  Mais  quels  sont'  ces  visages  ?  (  Des  assassins 
entrent.  ) 

L'Assassin.  —  Où  e§t  votre  mari  ?w^ 

Lady  Macduff.  —  Je  l'espère  en  aucun  lieu  assez 
profané  où  tels  que  toi  puissent  le  trouver. 

L'Assassin.  —  C'eSt  un  traître  ! 

L'Enfant.  —  Tu  mens,  vilain  poilu. 

L'Assassin.  —  Comment?  (L^  poignardant.) 
Prends  ça,  avorton,  graisse  de  trahison  ! 

L'Enfant.  —  Il  m'a  tué;  maman,  courez  au 
loin  !  (  Sort  'Lady  Macduff,  criant  au  meurtre  ;  les 
assassins  la  poursuivent .  ) 


Rideau 


Ade  Cinquième 


SCENE  PREMIERE 

Duns  inane.  Salle  d'entrée  du  château 

Entrent  un  Docteur  en  médecine  et  une  dame  du  ser- 
vice de  la  reine. 

Le  Docteur.  —  Voici  deux  nuits  que  je  veille 
avec  vous,  mais  je  ne  puis  du  tout  voir  de  vérité 
en  vos  rapports.  Quand  e^-ce,  la  dernière  fois 
qu'elle  a  marché  dans  son  sommeil  ? 

La  Dame.  —  C'eft  depuis  que  Sa  Majeété  e§t 
entrée  en  campagne,  je  l'ai  vue  se  lever  de  son  lit, 
jeter  sa  robe  de  nuit  sur  elle,  tourner  la  clef  de  son 
secrétaire,  y  prendre  du  papier,  le  plier,  y  écrire,  le 
lire,  et  après  le  sceller,  et  puis  se  remettre  au  lit, 
et  tout  cela  étant  plongée  dans  un  très  profond 
sommeil. 

Le  Docteur.  —  C'eSt  une  grande  perturbation 
en  la  nature  que  de  recevoir  tout  ensemble  le  béné- 
fice du  sommeil  et  d'accomplir  les  effets  de  la  veille. 
En   cette   somnolente   agitation,   parmi   ce    qu'elle 


8o  WILLIAM  SHAKESPEARE 

marchait,  et  autres  aftions  véritables,  que  lui  avez- 
vQus,  en  aucun  temps,  ouï  dire  ? 

La  Dame.  —  Des  paroles,  monsieur,  que  je  ne 
veux  point  rapporter  sur  elle. 

Le  Docteur.  —  Vous  le  pouvez,  à  ma  personne, 
et  il  convient  bien  que  vous  le  fassiez. 

La  Dame.  —  Ni  à  vous,  ni  à  personne  d'autre, 
n'y  ayant  point  de  témoin  pour  confirmer  mon 
langage.  (  Entre  L,ady  Macbeth,  un  flambeau  à  la  main.  ) 
Hélas  !  la  voici  venir.  Tenez,  c'eét  tout  juSte  ainsi, 
et,  sur  ma  vie,  elle  e§t  dans  le  plus  profond  sommeil. 
Notez-la  ;  tenez-vous  près. 

Le  Docteur.  —  D'où  a-t-elle  cette  lumière  ? 

La  Dame.  —  Mais  c'e§t  celle  qui  était  auprès 
d'elle  ;  elle  a  une  lumière,  auprès  d'elle,  toujours  ; 
c'est  son  ordre. 

Le  Docteur.  —  Vous  voyez  bien  qu'elle  a  les 
yeux  ouverts. 

La  Dame.  —  Oui,  mais  leur  sens  e^  clos. 

Le  Docteur.  —  Qu'eft-ce  donc  qu'elle  fait 
maintenant  ?  Voyez,  conmie  elle  se  frotte  les  mains. 

La  Dame.  —  C'eSt  toute  son  aâion  habituelle, 
d'ainsi  sembler  se  laver  les  mains  ;  je  l'ai  vue  conti- 
nuer de  la  sorte  bien  un  quart  d'heure. 

Lady  Macbeth.  —  Encore  une  tache...  là. 

Le  Docteur.  —  Chut.  La  voilà  qui  parle.  Je  veux 
noter  tout  ce  qui  sort  de  sa  bouche,  afin  d'assurer 
plus  fortement  ma  mémoire 

Lady  Macbeth.  —  Va-t-en,  infernale  tache  I 
Va-t-en  !  Entends-tu?  Une...  Deux...  Quoi... 
Eh  bien,  c'eSt  l'heure...  allons...  L'enfer  e§t  obscur. 
Fi,  Monseigneur,  fi  !  Pour  un  soldat...  et  avoir 
peur  ?  Pourquoi  aurions-nous  peur,  qui  le  saura  ? 
Quand  personne  ne  peut  demander  compte  à  notre 


MACBETH  8 I 

autorité.  Ah,  qui  aurait  cru  qu'un  si  vieil  homme 
avait  tant  de  sang  dans  les  veines  ? 

Le  Docteur.  —  Remarquez-vous  ceci  ? 

Lady  Macbeth.  —  Le  captai  de  Fife  avait  une 
femme...  où  eft-elle  maintenant?  Quoi,  jamais  ces 
mains  ne  seront-elles  blanches  ?  Jamais  plus  !  Monsei- 
gneur !  Jamais  plus  !  Vous  perdez  tout  par  ces  sursauts . 

Le  Docteur.  —  Allez,  allez.  Vous,  vous  avez  su 
ce  que  vous  n'auriez  point  dû. 

La  Dame.  —  Elle  a  dit  ce  qu'elle  n'aurait  point  dû, 
cela,  j'en  suis  bien  sûre.  Le  ciel  sait  ce  qu'elle  a  su  ! 

Lady  Macbeth.  —  Voilà  l'odeur  du  sang... 
toujours...  A  cette  petite  main  tous  les  parfums  de 
l'Arabie  ne  pourront  donner  leur  senteur.  Oh  ! 
oh  !  oh  ! 

Le  Docteur.  —  Quel  grand  soupir  c'eSt  là.  Le 
cœur  c§t  grièvement  chargé.  %.  f-i  :• 

La  Dame.  —  Je  ne  voudrais  pas  avoir  ce  cœur-là 
dans  mon  sein  pour  l'honneur  de  tout  mon  corps. 

Le  Docteur.  —  C'eSt  bien...  c'eft  bien...  c'eSt 
bien. 

La  Dame.  —  Il  faut  en  prier  Dieu,  Monsieur. 

Le  Docteur.  —  Cette  souffrance-là  passe  mon 
expérience  ;  pourtant  j'ai  vu  des  personnes  qui 
marchaient  dans  leur  sommeil,  et  qui  sont  mortes 
dans  leurs  lits,  bien  saintement. 

Lady  Macbeth.  —  Lavez  vos  mains  ;  mettez 
votre  robe  de  nuit  ;  ne  prenez  pas  l'air  si  pâle. 
Puisque  je  vous  le  dis  encore,  Banquo  e§t  en  terre  ; 
il  ne  peut  pas  venir  sur  sa  tombe. 

Le  Docteur.  —  C'eSt  donc  cela  ! 

Lady  Macbeth.  —  Au  lit  !  au  lit  !  On  frappe  à  la 
porte  :  allons,  allons,  allons,  allons,  donnez-moi 
la  main.  Ce  qui  e§t  fait,  eSt  fait.  Au  lit,  au  lit,  au  lit. 


82  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Le  Docteur.  —  Et  maintenant,  elle  va  se  mettre 
au  lit  ? 

La  Dame.  —  Dans  l'instant. 

Le  Docteur.  —  Le  monde  e§t  plein  de  bruits 
siniftres  ;  d'œuvres  hors  nature  naissent  des  maux 
hors  nature  ;  l'âme  touchée  de  contagion  veut 
confesser  son  secret  à  l'oreiller  qui  eSt  sourd.  Elle 
a  plus  besoin  de  prêtre  que  de  médecin.  Mon  Dieu  ! 
Mon  Dieu,  pardonne-nous,  à  tous  !  Veillez  sur  elle. 
Otez-lui  tous  moyens  de  se  nuire,  gardez  sur  elle 
les  yeux  ouverts.  Et  donc  bonne  nuit.  Elle  a  maté 
ma  raison  et  Stupéfait  mes  yeux.  J'ai  ma  pensée, 
mais  je  n'ose  la  dire. 

La  Dame.  —  Bonne  nuit,  bon  dodeur.  (Us 
sortent.  ) 

SCENE  II 

Le  pays  près  de  Dunsinane 

Entrent^  avec  tambours  et  étendards,  Menteth,  Cath- 
ness,  Angus,  Lennox  et  des  soldats. 

Menteth.  —  Les  forces  anglaises  sont  proches, 
conduites  par  Malcolm,  son  oncle  Siward  et  le 
brave  Macduff.  Vengeance  brûle  en  eux.  Pour  leur 
chère  cause,  l'homme  mort  à  toutes  passions  serait 
lui-même  poussé  à  la  sanglante  et  hideuse  charge. 

Angus.  —  Proche  la  forêt  de  Birnam  nous  les 
rencontrerons  bien  ;  c'eSt  par  ce  chemin  qu'ils 
viennent. 

Cathness.  —  Qui  sait  si  Donalbain  e^  avec  son 
frère  ? 

Lennox.  —    C'e^  certain,  Messire,  il  n'y  e§t  pas. 


MACBETH  85 

J'ai  le  rôle  de  tous  les  gentilshommes  ;  il  y  a  le 
fils  de  Siward  et  beaucoup  d'autres  jeunes  barbes 
qui,  pour  la  première  fois,  prouveront  leur  virilité. 

Menteth.  —  Que  fait  le  tyran  ? 

Cathness.  —  Il  empare  fortement  le  grand  Dun- 
sinane.  Quelques-uns  disent  que  c'est  folie  ;  d'autres, 
qui  le  haïssent  moins,  appellent  cela  vaillante  furie  ; 
mais  pour  certain,  il  ne  peut  boucler  sa  cause  désem- 
parée dans  le  ceinturon  de  règle, 

Angus.  —  Maintenant  il  sent  ses  meurtres  secrets 
coller  à  ses  mains  ;  maintenant,  à  chaque  minute, 
des  révoltes  réprouvent  sa  foi  brisée.  Ceux  qu'il 
commande  se  meuvent  seulement  par  commande- 
ment, nullement  par  amour.  Il  sent  maintenant  sa 
dignité  relâchée  pendre  autour  de  lui  com.me  la 
robe  d'un  géant  sur  les  épaules  d'un  voleur  pygm.ée. 

Menteth.  —  Qui  donc  blâmerait  le  recul  et 
l'éveil  de  ses  sens,  quand  tout  son  être  se  condamne 
de  se  retrouver  en  lui  ? 

Cathness.  —  Allons,  marchons  pour  prêter 
obéissance  là  où  e^  due  féauté  ;  trouvons  le  médecin 
de  notre  siècle  malade  et  avec  lui,  pour  purger  notre 
pays,  versons  toutes  les  gouttes  de  notre  sang. 

Lennox.  —  Du  moins  le  nécessaire  pour  arroser 
la  fleur  souveraine  et  noyer  l'herbe  maligne.  Mar- 
chons sur  Birnam.  (  Ils  sortent  en  troupe.  ) 


SCENE    III 

Dunsinane.  —  Une  salle  du  château 

Entrent  Macbeth,  le  Médecin  et  serviteurs 

Macbeth.  —  Qu'on  ne  m'apporte  plus  de  nou- 
velles ;  laissez  aller.  Tant  que  la  forêt  de  Birnam 


«4  WILLIAM  SHAKESPEARE 

ne  marchera  contre  Dunsinane,  nulle  peur  ne  sau- 
rait me  faire  blêmir.  Qu'e^-ce  que  l'enfant  Malcolm  ? 
N'e§t-il  pas  né  d'une  femme  ?  Les  esprits  qui 
connaissent  toutes  conséquences  mortelles  ont 
prononcé  sur  moi  :  "  N'aie  crainte,  Macbeth;  jamais 
homme  né  d'une  femme  n'aura  puissance  sur  toi  '*. 
Fuyez  donc,  faux  capitaines  et  mêlez- vous  aux  syba- 
rites anglais  ;  jamais  le  doute  ne  ruera  bas,  jamais  la 
peur  n'ébranlera  l'âme  qui  m'emplit  et  le  cœur  que 
je  porte  !  (  Entre  un  serviteur.  )  I.e  diable  puisse  noircir 
ta  face  de  crème,  brute  !  Que  veut  cet  air  d'oie 
effarée  ? 

Le  Serviteur.  —  Il  y  a  dix  mille... 

Macbeth.  —  Oisons,   coquin  ? 

Le   Serviteur.  —  Soldats,   sire. 

Macbeth.  —  Allons,  le  couteau  à  la  figure  I 
Mets  un  pouce  de  rouge  à  ta  peau,  pauvret  au  foie 
blanc!  Quels  soldats,  chiffe  molle?  Mort  de  ton 
âme  !  Les  joues  de  linge  pâle  que  tu  portes  sont 
conseillères  de  peur.  Quels  soldats,  visage  de  farine  } 

Le  Serviteur.  —  Les  forces  anglaises,  plaise 
à  Votre  Grâce... 

Macbeth.  —  Ote  ta  figure  d'ici.  (  l^e  serviteur 
sort.  )  Seyton,  je  me  sens  percé  au  cœur,  Seyton, 
ai-je  dit,  ce  coup  me  remet  à  jamais,  ou  me  défait. 
J'ai  assez  vécu  ;  la  route  de  ma  vie  tourne  vers 
l'automne  et  se  jonche  de  feuilles  mortes  ;  toutes 
choses  de  l'âge  mûr,  honneur,  amour,  obéissance, 
compagnie  d'amis,  ne  seront  plus  pour  moi  ;  mais, 
à  la  place,  des  malédiftions,  non  point  à  voix  haute 
mais  profondes,  l'honneur  rendu  des  lèvres  et  du 
souffle,  en  dépit  du  pauvre  cœur  qui  n'ose  le  dénier. 
(  'Rntre  Seyton.  ) 

Seyton.  —  Quel  e^  votre  gracieux  plaisir  ? 


MACBETH  85 

Macbeth.  —  Quoi   d'autre? 

Seyton.  —  Tout  se  confirme,  monseigneur,  sur 
les  premiers  rapports. 

Macbeth.  —  Je  me  battrai  jusqu'à  ce  qu'on 
me  hache  la  chair  des  os.  Donne-moi  mon  armure. 

Seyton.  —  Il  n'en  e§t  poiat  besoin  encore. 

Macbeth.  —  Je  veux  la  mettre.  Qu'on  envoie 
des  chevaux,  qu'on  batte  la  contrée  à  la  ronde  ; 
qu'on  pende  tous  ceux  qui  parlent  de  peur.  Donne- 
moi  mon  armure.  Comment  va  votre  malade, 
dofteur  ? 

Le  Docteur.  —  Ce  n'eSt  point  tant  la  maladie, 
sire,  que  l'inquiétude  des  fantaisies  qui  l'oppressent, 
et  empêchent  son  repos. 

Macbeth.  —  Alors,  guéris-la  1  Ne  sais-tu  pas 
traiter  le  mal  de  l'esprit,  arracher  de  la  mémoire 
les  racines  de  la  peine,  effacer  les  soucis  gravés  au 
cerveau,  et  par  un  doux  contre-poison  d'oubli 
nettoyer  la  poitrine  de  ce  bourrage  dont  le  cœur 
étouffe  ? 

Le  Docteur.  —  Il  faut,  là-dessus,  que  le  malade 
s'aide  lui-même. 

Macbeth.  —  Les  potions  aux  chiens  !  Je  n'en 
veux  pas.  Allons,  mets-moi  mon  armure  !  Mon 
bâton  de  commandement  !  Seyton,  les  éclaireurs. 
Dofteur,  les  capitaines  m'abandonnent.  Allons, 
monsieur,  hâtez-vous.  Si  tu  pouvais,  doâieur, 
mirer  le  purin  de  mon  royaume,  diagnostiquer  son 
mal,  le  purger  et  lui  rendre  son  antique  santé,  je 
clamerais  ta  gloire  aux  échos  qui  la  clameraient 
encore.  Allons,  voyons,  tire  plus  fort.  Quelle 
rhubarbe,  quel  séné,  ou  quelle  drogue  purgative 
ferait  bien  place  nette  des  Anglais  ?  On  te  l'a  dit 
qu'ils  sont  là  ? 


86  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Le  Docteur.  —  Oui  bien,  mon  bon  seigneur  ; 
vos  royaux  préparatifs  nous  en  disent  quelque  chose. 

M.\CBETH.  —  Tu  l'apportes  derrière  moi.  Je  ne 
crains  ni  mort  ni  charma,  jusqu'à  ce  que  la  forêt 
de  Birnam  marche  vers  Dansinane.  {Il  sort.) 

Le  Docteur.  —  Si  je  pouvais  me  tirer  sauf  de 
Dunsinane,  ni  or  ni  argent  ne  m'y  feraient  revenir 
jamais  !  (//  sort) 

SCENE  IV 

La  région  proche  Dunsinane 
Une  forêt  à  l'horizon 

Entrent,  avec  tambours  et  étendards,  Malcolm,  le  vieux 
SiwARD  et  son  fils,  Macduff,  Menteth,  Cath- 
NESS,  Angus,  Lennox,  Ross  et  soldats  en  marche. 

Malcolm.  —  Cousin,  j'espère  proches  ces  jours 
où  nos  demeures  seront  sauves. 

Manteth.  —  Nous    n'en    doutons    nullement. 

SiwARD.  —  Quelle  forêt  e§t  devant  nous  ? 

Manteth.  —  La  forêt  de  Birnam. 

Malcolm.  —  Que  chaque  soldat  y  taille  une 
branche  d'arbre  et  la  porte  devant  lui  ;  ainsi  nous 
ombragerons  le  nombre  de  notre  ost  et  introdui- 
rons en  erreur  les  épieurs  ennemis. 

Les  Soldats.  —  Ainsi  soit  fait. 

SiWARD.  —  Nous  sommes  instruits  que  le 
confiant  tyran  tient  toujours  Dunsinane  et  prêt  à 
subir  notre  siège. 

Malcolm.  —  C'eSt  son  suprême  espoir  ;  là  où 
l'occasion    s'offrait    avantageuse,    petits    et    grands 


MACBETH  87 

lui  ont  fait  défeftion.  Et  nul  ne  le  sert  que  des  êtres 
contraints  dont  les  cœurs  sont  absents. 

Macduff.  —  Nos  ju^es  censures  attendront  l'in- 
faillible événement  ;  usons  d'abord  de  l'art  indus- 
trieux de  guerre. 

SiwARD.  —  Le  temps  approche  dont  l'inéluc- 
table décision  nous  fera  connaitre  notre  doit  et 
avoir.  Les  pensées  spéculatives  reflètent  d'incer- 
taines espérances  ;  l'issue  certaine  eét  arbitrée  par 
les  coups.  Et  pour  ce,  précipitons  la  guerre.  {Ils 
sortent^  en  marche.  ) 


SCENE    V 
Dunsinane.  —  Dans  Je  château 

Entrent^  avec  tambours  et  étendards^  Macbeth,  Seyton 
et  des  soldats. 

Macbeth.  —  Déployez  nos  bannières  sur  les 
courtines  extérieures  ;  le  cri  eft  toujours  :  ils 
viennent  !  Notre  château  fort  se  rit  d'un  siège. 
Qu'ils  couchent  ici  jusqu'à  ce  que  faim  et  fièvre  les 
dévorent  !  S'ils  n'étaient  grossis  de  ceux  qui  de- 
vraient être  des  nôtres,  nous  aurions  pu  les  rencontrer 
hardiment,  barbe  à  barbe,  les  pousser  jusque  chez 
eux...  Quel  eft  ce  bruit  ? 

Seyton.  —  Cri  de  femme,  mon  bon  seigneur. 
(  Il  sort.  ) 

Macbeth.  —  J'ai  presque  oublié  la  saveur  des 
craintes.  Un  temps  fut  où  mes  sens  se  seraient 
glacés  ouïssant  quelque  cri  nofturne,  011  mes  che- 
veux se  dressaient  au  moindre  récit  d'épouvante, 
comme  si  une  vie  intérieure  les  agitait.  J'ai  mon  soûl 


88  WILLIAM  SHAKESPEARE 

d'horreurs.  Et  terreur  familière  à  mes  pensées  san- 
glantes, ne  peut  plus  m'ébranler...  Pourquoi  ce  cri  ? 
(  Seyton  rentre.  ) 

Seyton.  —  La   reine   t§t   morte.   Monseigneur, 

Macbeth.  —  Elle  aurait  dû  mourir  plus  tard. 
Il  y  aurait  toujours  eu  un  temps  pour  un  tel  mot... 
Demain,  puis  demain,  demain  encore  se  glisse  à 
petits  pas,  un  jour  après  l'autre,  jusqu'à  l'ultimr 
syllabe  du  livre  de  vie  ;  et  tous  nos  hiers  ont  seule- 
ment éclairé  pour  des  fous  le  chemin  de  la  poussié- 
reuse mort.  Eteins-toi,  éteins-toi,  petite  flamme. 
La  vie,  une  ombre  errante  ;  un  pauvre  comédien 
qui  se  gonfle  et  s'agite,  un  inétant,  sur  l'eétrade  et 
qu'on  n'écoute  déjà  plus  ;  un  conte  débité  par  un 
idiot  plein  de  bruit  et  de  furie,  un  conte  dénué  de 
sens.  {Entre  un  messager.)  Tu  viens  pour  user  ta 
salive  ?  ton  histoire,  vite  ! 

Le  Messager.  —  Mon  gracieux  seigneur,  je 
devrais  bien  rapporter  ce  que  j'affirme  avoir  vu, 
mais  je  ne  sais  comment  le  faire. 

Macbeth.  —  Et    bien    parlez,    monsieur. 

Le  Messager.  —  Comme  je  montais  ma  garde 
sur  la  colline,  je  regardais  vers  Birnam  ;  et  tout 
à  coup  il  me  sembla  que  la  forêt  se  prenait  à 
remuer. 

Macbeth.  —  Menteur  et  esclave  !  {Il  le  bat.) 

Le  Messager.  —  Que  je  souffre  votre  colère 
si  cela  n'eSl  pas  !  A  trois  mille  d'ici  vous  pouvez  la 
voir  venir  :  je  le  dis,  une  forêt  qui  marche... 

Macbeth.  —  Si  tu  parles  faussement,  à  l'arbre 
le  plus  proche  tu  seras  attaché  vivant  jusqu'à  ce  que 
la  faim  te  dessèche  ;  si  ton  rapport  e§t  véritable, 
je  n'ai  cure  que  tu  me  rendes  la  pareille.  Ma  résolu- 
tion se  brise  ;  je  commence  à  douter  de  l'équivoque 


MACBETH  89- 

du  démon  menteur  lorsqu'il  dit  en  vérité  :  "  N'aie 
crainte  jusqu'à  ce  que  la  forêt  de  Bimam  vienne  à 
Dunsinane  ".  Et  maintenant  une  forêt  marche  vers 
Dunsinane...  Aux  armes  !  aux  armes  !  Tout  le 
monde  dehors  !  Si  ce  qu'il  affirme  e§t  vérifié,  il  n'y 
a  plus  ici  ni  fuite  ni  séjour.  Que  je  suis  las  de  ce 
soleil  ;  et  comme  je  voudrais  le  monde  anéanti  à 
cette  heure.  Sonnez  la  cloche  d'alarme.  Souffle 
tempête  !  Accours  deétrudion  !  Mais  s'il  faut  mourir, 
♦T^ourons  le  harnois  au  dos  ! 


SCENE  VI 

Une  plaine  devant  le  château 

hntrent  avec  tambours  et  étendards^  Malcolm,  Mac- 
duff, etc..  et  leurs  soldats  portant  des  branches  1 

Malcolm.  —  Maintenant,  c'e§t  assez  près;  à 
terre  vos  écrans  feuillus,  et  montrez-vous  ce  que 
vous  êtes...  Vous,  digne  oncle,  devez,  avec  votre 
très  noble  fils,  mon  cousin,  conduire  notre  pre- 
mière bataille  ;  le  digne  Macduff  et  nous-mêmes 
prenons  sur  nous  le  re§te,  ainsi  sera  fait  selon  notre 
ordonnance. 

SiWARD.  —  Adieu  !  Ce  soir  nous  rencontre- 
rons les  forces  du  tyran  :  soyons  défaits  si  nous  ne 
savons  le  combattre. 

Macduff.  —  Faites  clamer  toutes  nos  trom- 
pettes ;  et  qu'elles  sonnent  toutes,  retentissants 
hérauts  de  sang  et  de  mort.  (7/f  sortent  ;  alarmes 
prolongées.  ) 


90  WILLIAM  SHAKESPEARE 


SCENE  VII 

Une  autre  partie  de  la  plaine 
LES  MÊMES  —  Entre  Macbeth 

Macbeth.  —  Ils  m'ont  fiché  à  un  pieu  ;  impos- 
sible de  fuir  ;  comme  l'ours  acculé  dans  la  lice,  je 
dois  combattre...  Quel  eft  celui  qui  n'eft  pas  né 
de  femme  :  celui-là  je  dois  le  redouter  en  personne. 
(  Entre  le  jeune  S'nvard.  ) 

Le  jeune  Siward.  —  Quel  eft  ton  nom  ? 

Macbeth.  —  Tu  serais  effrayé  de  l'entendre. 

Le  jeune  Siward.  —  Non  pas,  quand  tu  t'ap- 
pellerais d'un  nom  plus  brûlant  que  tous  les 
noms  de  l'enfer. 

Macbeth.  —  Mon  nom  eft  Macbeth. 

Le  jeune  Siward.  —  Le  diable  lui-même  ne 
pourrait  prononcer  un  titre  plus  odieux  à  mon 
oreille. 

Macbeth.  —  Ni    plus    redoutable. 

Le  jeune  Siward.  —  Tu  mens,  déteftable  tyran  I 
de  mon  épée  je  ferai  la  preuve  du  mensonge  que  tu 
profères .  (  Us  se  battent  et  le  jeune  Siward  eH  tué.  ) 

Macbeth.  —  Tu  étais  né  de  femme...  je  souris 
aux  épées  et  me  moque  d'armes  brandies  par  tout 
homme  né  de  femme.  (  Il  sort  ;  alarmes  ;  entre  Mac- 
duff.  ) 

Macduff.  —  La  noise  eft  de  ce  côté...  Tyran 
montre  ta  face  !  Si  tu  es  tué  d'une  autre  main  que 
de  la  mienne,  les  spedres  de  ma  femme  et  de  mes 
enfants  me  hanteront  toujours.  Je  ne  puis  frapper 
de  misérables  goujats  dont  les  bras  sont  bons  à  porter 
seulement  des  vouges;  que  ce  soit  toi,  Macbeth, 


MACBETH  91 

autrement  je  rengainerai  mon  épée  inutile  avec  son 
tranchant  vierge.  Tu  dois  être  par  ici...  ce  grand 
cliquetis  dénonce  très  notable  personne.  Que  je  le 
trouve.  Fortune,  je  ne  demande  rien  de  plus.  {Il 
sort^  alarmes.  Entrent  Malcolm  et  le  vieux  Siward,  ) 

SiWARD,  —  Par  ici.  Monseigneur.  Le  château 
s'eSt  rendu  sans  rési^ance  ;  les  gens  du  tyran 
combattent  des  deux  côtés  ;  les  nobles  capitaines  se 
conduisent  bravement  ;  déjà  la  journée  s'annonce 
d'elle-même   vôtre  ;    c'eSt  peu    de  la    parachever. 

Malcolm.  —  Nous  avons  rencontré  des  enne- 
mis qui  frappent  à  côté  de  nous. 

SiwARD.  —  Entrons,  Seigneur,  dans  le  château. 
(7/f  sortent  ;  alarmes.  Kentre  Macbeth.) 

Macbeth.  —  Pourquoi  jouer  au  fou  Romain  ? 
pourquoi  mourir  sur  ma  propre  épée  ?  Tant  que  je 
verrai  des  hommes,  j'estime  les  estafilades  de  plus 
certain  effet  sur  eux.  (  Rentre  Macduff.  ) 

Macduff.  —  Retourne-toi,  chien  d'enfer,  re- 
tourne-toi. 

Macbeth.  —  De  tous  les  hommes,  c'eft  toi  seul 
que  j'ai  voulu  éviter.  Hors  de  ma  route  !  mon  âme 
e§t  déjà  trop  lourde  du  sang  des  tiens. 

Macduff.  —  Assez  bavardé  ;  mon  épée  par- 
lera pour  moi,  scélérat  plus  sanglant,  scélérat  que 
les  mots  ne  peuvent  dire  !  (  Ils  se  battent.  ) 

Macbeth.  —  Temps  perdu.  Il  serait  plus  facile 
pour  toi  de  marquer  l'air  insaisissable  de  l'empreinte 
de  ton  épée  que  de  verser  mon  sang.  Ta  lame  peut 
s'abattre  sur  des  cimiers  vulnérables  ;  moi  je  porte 
une  vie  enchantée  qui  ne  doit  pas  céder  au 
pouvoir  d'homme  né  de  femme. 

Macduff.  —  Désespère  de  ton  charme.  Que 
l'ange  que  tu  as  toujours  servi  te  l'apprenne  :  Mac- 


92  WILLIAM  SHAKESPEARE 

duff  fût  arraché  avant  terme  du  ventre  de  sa  mère. 

Macbeth.  —  Maudite  la  langue  qui  parle  ainsi  ! 
Elle  a  ruiné  le  meilleur  de  moi-même  ;  qu'ils  de- 
meurent sans  créance  ces  dupeurs  de  diables  qui 
équivoquent  à  mots  doubles  et  couverts,  gardant 
pour  notre  oreille  parole  de  promesse,  et  la  violant 
pour  notre  espoir...  Je  ne  me  battrai  pas  avec  toi. 

Macduff.  —  Alors,  rends-toi,  lâche,  et  vis  pour 
être  le  spedacle  et  l'étonnement  du  siècle.  Nous 
verrons,  comme  de  nos  plus  insignes  montres,  ton 
effigie  peinte  au  sommet  d'un  poteau,  et  dessous 
l'inscription  :  Ici  on  peut  voir  le  tyran. 

Macbeth.  —  Me  rendre,  jamais  !  Je  ne  baiserai 
pas  la  terre  devant  les  pieds  du  jeune  Malcolm, 
poursuivi  des  malédiftions  harcelantes  de  la  canaille. 
Bien  que  la  forêt  de  Birnam  soit  venue  à  Dunsinane 
et  que  n'étant  pas  né  de  femme,  tu  te  dresses  mon 
adversaire,  je  risquerai  mon  dernier  coup.  J'étends 
mon  écu  de  guerre  devant  moi  :  charge  Macduff  et 
damné  qui  le  premier  criera  :  "  Arrête  !  Assez  !  " 
(  Ils  sortent  en  se  battant.  Ketraite.  Fanfares.  Entrent 
avec  tambours  et  étendards  Malcolm,  le  vieux  Siward, 
Roj-j-,  hennox,  Angus,  Cathness,  Menteth  et  soldats.  ) 

Malcolm.  —  Si  les  amis  qui  nous  manquent 
pouvaient  être  saufs  ! 

SiwARD.  —  C'e^  nécessité  d'en  perdre.  Cepen- 
dant, par  ceux  que  je  vois  ici,  j 'estime  un  si  grand 
jour  acheté  à  bon  compte. 

Malcolm.  —  Macduff  manque  et  votre  noble 
fils. 

Ross,  à  Siward.  —  Votre  fils.  Milord,  a  payé  la 
dette  de  soldat.  Il  a  assez  vécu  pour  être  un  homme  ; 
aussitôt  sa  prouesse  l'eut-elle  confirmé  dans  cet 
intrépide  état  qu'en  homme  il  mourut. 


MACBETH  93 

S I  WARD.  —  Il  e§t  donc  mort? 

Ross.  —  Oui,  et  emporté  du  champ  de  bataille. 
Votre  cause  de  douleur  ne  peut  être  mesurée  à  sa 
valeur,  car  elle  serait  alors  sans  limite. 

SiwARD.  —  Ses  blessures  du  moins  les  a-t-il 
leçues  par  devant  ? 

Ross.  —  Oui,  de  front. 

SiWARD.  —  Qu'il  soit  alors  soldat  de  Dieu  I 
Eussé-je  autant  de  fils  que  j'ai  de  cheveux,  je  ne  leur 
souhaiterais  pas  plus  belle  mort.  Et  voilà  son  glas 
sonné. 

Macduff.  —  Il  mérite  plus  de  regrets  ;  il  les 
aura  de  moi. 

SiwARD.  —  Il  ne  mérite  pas  plus.  Comme  on 
dit  :  il  e^  bien  parti  et  a  payé  son  écot.  Et  ainsi 
Dieu  soit  avec  lui...  mais  voilà  venir  un  nouveau 
réconfort.  (  Rendre  Macduff  avec  la  tête  de  Macbeth 
jur  un  pieu.  ) 

Macduff.  —  Salut,  roi,  car  tu  l'es  !  Voyez 
où  se  dresse  la  tête  maudite  de  l'usurpateur.  Notre 
ère  e§t  libre.  Je  te  vois  entouré  des  perles  de  ta  cou- 
ronne ;  et,  tandis  que  tous  répètent  mon  salut  dans 
leurs  cœurs,  moi  je  les  invite  à  crier  bien  haut  : 
"*'  Salut,  roi  d'Ecosse  ". 

Tous.  —  Roi  d'Ecosse,  salut  !  {Fanfares.) 

Malcolm.  —  Il  ne  convient  pas  de  faire  grand 
délai  sans  reconnaître  dûment  vos  fidélités  parti- 
culières et  nous  acquitter  envers  vous.  Mes  capi- 
taines et  cousins,  soyez  comtes  :  les  premiers  que 
jamais  l'Ecosse  nomme  à  tel  honneur.  Que  refte-il 
encore  pour  rétablir  dans  son  principe  notre  état  ? 
rappeler  les  bannis,  fuyant  au  loin  les  pièges  d'une 
soupçonneuse  tyrannie  ;  procéder  contre  les  mi- 
llilitres du  défunt  boucher  et  de  sa  démoniaque  reine, 


94  WILLIAM  SHAKESPEARE 

qui,  suivant  commune  renommée,  s'eSt  de  ses  propres 
mains  arraché  violemment  la  vie.  Ces  choses  et 
autres  nécessaires  nous  sollicitant,  nous  les  accompli- 
rons par  la  grâce  de  Dieu,  avec  mesure,  en  temps  et 
lieu.  Sur  ce,  merci  à  tous  et  à  chacun.  Nous  vous 
invitons  à  notre  couronnement  à  Scone.  (  Fanfares  ; 
ils  sortent.  ) 


RJdeau 


La  Tragique 
HiSloire    d' Hamlet 


LES   ŒUVRES   COMPLETES 
de 

Marcel  Schwob 
1867-1905) 


Théâtre 

II 

La  Tragique 
Histoire   d'  Hamlet 

traduEîion  nouvelle  par 
Eugène  Morand  et  Marcel  Schwob 


Typographie 
FRANÇOIS    BERNOUARD 
73,   Rue  des  Saints-Pères,   73 

A     PARIS 


4 


Poetae 

William  ErneSl  Henley 

d.  d. 


Introdudion 


i 


La  plus  ancienne  allusion  à  la  légende  ^'Hamlet  se 
trouve  dans  la  seconde  partie  de  /'Edda  de  Snorri  Sturla- 
son  {vers  1230),  mais  on  rencontre  le  nom  dans  un  frag- 
ment de  texte  irlandais  des  l'année  919^.  A.u  courant 
du  XIII^  siècle  le  chroniqueur  Saxo  Grammaticus  inséra 
rhifîoire  d'Amlethus  aux  III^  et  IV^  livres  de  son 
Hiftoire  des  Danois.  L^  chronique  de  Saxo  fut  imprimée 
en  15 14;  et^  en  1570,  François  de  Belief  ore  st^  conti- 
nuateur de  Pierre  Boisîhuau,  traduisit  P épisode  d^Hamlet 
dans  le  V^  livre  des  HiSoires  tragiques.  Si  Shakespeare 
s'est  servi  de  cette  version,  c'est  dans  le  livre  des  Hi^oires 
tragiques  qu'il  l'a  lue,  et  dans  le  texte  français.  En 
ejfet,  l'adaptation  anglaise,  The  hi^orie  of  Hamlet, 
ne  fut  publiée  qu'en  1608  ;  et  le  cri  "  un  rat  !  un  rat  !  " 
que  pousse  Hamlet  en  tuant  l'espion  caché  dans  la  chambre 
de  la  reine,  semble  bien  être  un  emprunt  fait  au  drame.  En 
tout  cas,  cet  incident  n'exige  pas  dans  la  rédaction  de 
BelleforeB. 

Dès   1589,  r  hi  Hoir e  d' Hamlet  fut   transportée   sur 


X  WILLIAM  SHAKESPEARE 

la  scène  anglaise'^.  MM.  Fleay  et  Gregor  Sarra':(în 
ont  démontré  que  cette  piece  d^  Ham  let,  jouée  en  1589  et 
reprise  en  1594,  était  de  Thomas  Kyd^.  M.  Rdward 
Dowden  considère  comme  établi  qu'on  j  voyait  paraître  un 
spectre,  et  qu'on  y  représentait  une  pièce  sur  ta  scène.  C'était 
l'avis  du  commentateur  Malone  ;  en  ejfet,  le  drame  popu- 
laire de  Kyd,  The  Spanish  tragedy,  contient  une  pièce 
enclavée  dans  la  pièce.  Il  y  a  aussi  des  allusions  de  hodgey 
de  Dekker,  etc.,  avant  1603,  au  spectre  d' Hamlet  qui 
criait  "  comme  une  vendeuse  d'huîtres  "  ;  Hamlet, 
revenge  ! 

Une  queBion  plus  délicate  et  sur  laquelle  on  n'eH  pas 
fixé,  c'eB  de  savoir  si  le  personnage  d'Ophélie  exiHait  dans 
la  pièce  de  Kyd.  Dans  la  version  de  Saxo  Grammaticus, 
l'usurpateur  Feng  essaye  de  surprendre  le  secret  d' Ha  m  let 
en  lui  envoyant  une  jeune  fille,  sa  belle-sœur  ;  dans  The 
hi^orie  of  Hamlet,  c'eft  une  complaisante  dame  de  la 
Cour  qui  joue  ce  rôle  de  tentatrice.  Mais  aucune  des  deux 
formes  de  la  légende  ne  laisse  supposer  qu'Hamlet  ait  été 
amoureux  ;  aucune  ne  contient  le  douloureux  et  amer  : 
*'  au  couvent  !  " 

Ce  H  ici  qu'intervient  une  source  nouvelle  qu'il  e§t 
nécessaire  d'examiner.  M.  Anatole  France,  au  volume  IV 
de  La  Vie  littéraire,  l'a  indiquée  en  étudiant  les  Contes 
populaires  de  la  Gascogne,  recueillis  et  publiés  par 
M.  Bladé"^.  Ce  patient  et  érudit  chercheur  a  écrit  sous 
la  dictée  de  Catherine  Suftrac,  de  Sainte-Eulalie,  canton 
de  L.aroque-Timbaut  (Lot-et-Garonne),  un  conte  qu'il 
a  intitulé  La  Reine  châtiée.  Catherine  Sufirac  avait 
quarante  ans  en  1886,  et  elle  était  illettrée.  Quatre  autres 
personnes,  habitantes  du  Gers,  nommées  par  M.  Bladéy 
lui  ont  narré  le  même  récit  sous  une  forme  moins  précise. 
Or,  La  Reine  châtiée  c'eft  une  variante  de  la  légende 
d'Hamlet. 


HISTOIRE  D'HAMLET  XI 

Un  roi  et  une  reine  n'ont  qu'un  fils.  Un  soir  le  roi  dit  à 
son  fils  :  *'  Rcoute. . .  demain^  tu  auras  vingt  et  un  ans 
sonnés.  Je  suis  vieux.  Bientôt^  je  te  ferai  roi  à  ma  place... 
Dans  six  mois  /entends  que  tu  te  maries.  Choisis  une 
brave  fille  à  ton  goût.  Je  ne  serai  content  que  lorsque  je 
la  verrai  commander  en  maîtresse  au  château  " . 

Lm  reine  y  "  qui  écoute  sans  rien  dire  ",  craint  d'être 
dépossédée  ;  elle  conseille  à  son  fils  de  "  prendre  des 
maîtresses  :  les  jolies  filles  ne  manquent  pas  ".  Mais 
le  roi  s'impatiente,  et  invite  le  roi  d'un  pays  voisin  qui  a 
une  fille  "  belle  comme  le  jour  ".  —  "  La  princesse  chan- 
tait comme  une  sirène  toutes  sortes  de  chansons.  Alors  le 
fils  du  roi  oublia  la  chasse.  Du  matin  au  soir  il  refait 
assis  auprès  de  sa  belle  ".  Ses  fiançailles  vont  se  faire.  La 
reine  fait  apprêter  à  boire  au  roi.  "  Cinq  minutes  après  ^le 
roi  devint  vert  comme  l'herbe  " . 

—  Qu' ave':(^-vous ,  père  ? 

"  Le  roi  tomba  sous  la  table.  Il  était  mort  " . 

Le  soir,  le  prince  fait  dresser  son  lit  dans  la  chambre 
de  son  père.  A.  minuit,  un  spectre  lui  apparaît  :  '^^  Il 
prit  son  fils  par  la  main  et  le  mena  dans  la  nuit  à  l'autre  bout 
du  château.  Là  il  ouvrit  une  cachette,  et  montra  du  doigt 
une  fiole  à  moitié  pleine . 

—  Ta  mère  m'a  empoisonné.  Lu  es  roi.  Lais-moi 
juHice  " . 

Le  prince  ne  répond  rien.  Il  va  seller  son  meilleur  cheval 
et  part  au  galop  dans  la  nuit  noire. 

"  A  la  pointe  de  l'aube,  il  frappait  en  secret  à  la  porte 
de  son  plus  grand  ami. 

—  Ecoute.  Le  malheur  efi  sur  moi.  Je  m'en  vais  je 
ne  sais  où.  Demain,  va  trouver  ma  belle  dans  le  château 
de  son  père  et  dis -lui  :  "  Le  malheur  efî  sur  votre  ami.  Il 
s'en  eB  allé  je  ne  sais  où.  Sa  femme,  vous  ne  la  serez 
jamais,   jamais.   Pourtant,   il   a  fini  de  parler  aux 


XII  WILLIAM  SHAKESPEARE 

filles,  et  il  ne  vous  oubliera  pas.  Retirez-vous  dans 
un  couvent.  Prenez  le  voile  noir,  et  priez  Dieu  pour 
votre  ami,  jusqu'à  ce  qu'on  vous  porte  au 
cimetière  ". 

Puis  le  prince  repart^  se  fait  mendiant^  et  va  vivre 
comme  un  ermite  dans  une  cabane^  au  haut  d^une  montagne. 
Mais  un  soir^  à  minuit^  le  spectre  reparaît  er  lui  dit  : 

"  Ta  mère  m'a  empoisonné.  Tu  es  roi.  Fais-moi 
juHice  ". 

L,e  prince  s^ enfuit  de  nouveau.  Au  bout  d^un  an^  il 
revient  che^  son  plus  grand  ami. 

"  Bonsoir,  mon  ami.  Ne  me  reconnais-tu  pas  ? 

—  Vous  êtes  le  roi. 

—  Oui,  je  suis  le  roi.  Donne-moi  des  nouvelles  de  ma  belle, 

—  Votre  belle  eH  morte  dans  son  couvent. 

—  Donne-moi  des  nouvelles  de  ma  mere. 

—  Votre  mere  eH  toujours  dans  son  château,  et  elle 
s^eB  faite  maîtresse  pour  le  malheur  du  pays. 

—  y  en  sais  asse':(.  Mène-moi  dans  une  chambre.  Je 
suis  las  et  je  veux  dormir  " . 

Ta  nuit,  le  spectre  reparaît,  et  dit  au  prince  : 

"  Ta  mère  m'a  empoisonné.  Tu  es  roi.  Fais-moi  juHice. 

—  Père,  vous  sere:^  obéi  " 

Alors  le  prince  repart  dès  Vaube,  et  arrive  le  soir  au 
château. 

Sa  mère  demande  d''oà  il  vient. 

—  Ma  mère,  ma  pauvre  mère,  vous  voule^  savoir  d'où 
je  viens.   Je  viens  de  voir  du  pays.  Je  viens  d'épouser  ma 

maîtresse.  Demain,  vous  Vaure^  ici"". 

*'  Ta  reine  écoutait  sans  rien  dire.  File  sortit  et  revint 
un  moment  après. 

—  Ta  femme  arrive  demain.  Tant  mieux.  Trinquons 
à  sa  santé  ". 

"  Alors  le  roi  tira  son  épée  et  la  posa  sur  la  table. 


HISTOIRE  D'HAMLET  XIII 

—  'Exoute^^  ma  mère,  ma  pauvre  mère.  Vous  voulei(^ 
m* empoisonner.  Je  vous  pardonne.  Mais  mon  père  lui, 
ne  vous  pardonne  pas.  Par  trois  fois  il  efî  revenu  de 
r autre  monde  et  m'' a  dit  :  "  Ta  mère  m* a  empoisonné.  Tu 
es  roi.  Fais-moi  Justice  ".  Hier,  J'' ai  répondu  :  "  Père, 
vous  sere^  obéi  ".  Ma  mère,  ma  pauvre  mère,  prie^  Dieu 
qu'il  ait  pitié  de  votre  âme.  Regarde^  cette  épée.  Kegar- 
de^-la  bien.  Le  temps  de  dire  un  Pater,  et  Je  vous  tranche 
la  tête,  si  vous  n^ave^:^  point  bu  le  poison  que  vous  m^ave\ 
versé.  Buvet^,  buveq^  Jusqu'au  Jond,  ma  mère,  ma  pauvre 
mère  ". 

"  l-M  reine  vida  le  verre  Jusqu'au  fond.  Cinq  minutes  après 
elle  était  verte  comme  l'herbe. 

—  Pardonnez-moi,  ma  mère,  ma  pauvre  mère. 

—  Non. 

"  La  reine  tomba  sous  la  table.  Llle  était  morte. 

"  Alors  le  roi  s'agenouilla  et  pria  Dieu.  Puis  il  descen- 
dit doucement,  doucement  à  l'écurie,  sauta  sur  son  cheval, 
et  partit  au  grand  galop  dans  la  nuit  noire. 

"  On  ne  l'a  revu  jamais.  Jamais  " . 

Dans  cette  forme  de  la  légende,  on  le  voit,  le  mobile 
du  crime  de  la  reine  n'est  pas  le  même,  et  le  personnage 
de  Claudius  r^  existe  pas  ;  mais  en  revanche,  il  y  a  d'autres 
traits  projondément  tracés,  qu'on  chercherait  vainement 
ailleurs,  et  qui  lui  sont  communs  avec  le  drame  de  Sha- 
kespeare .  Le  spectre  y  Joue  un  rôle  semblable  ;  le  prince 
hésite,  comme-  Hamlet,  s'enjuit  et  recule  devant  la  tâche 
qui  lui  eB  imposée  ;  il  comprend  néanmoins  qu'il  lui  faut 
rompre  avec  les  usages  ordinaires  de  la  vie  et  abandonner 
tout  ce  qu'il  a  aimé  :  il  se  confie  à  son  ^^  grand  ami  ", 
comme  Hamlet  à  Horatio  ;  déclare  qu'il  ne  connaîtra  plus 
de  femme,  et  envoie  au  couvent  sa  "  belle  " ,  qui,  comme  la 
pauvre  Optjélie,  chante  à  voix  de  sirène,  et  meurt  de  cba- 


XIV  WILLIAM  SHAKESPEARE 

grin^  tri  He  esseulée.  Il  faut  remarquer  ici  que  Shakespeare 
a  hésité  sur  le  crime  de  Gertrude.  Dans  la  première  forme 
d' Ham  let  {le  quarto  de  1603),  la  reine  eB  innocente 
de  r empoisonnement^  elle  r ignore  ;  et  lorsque  Hamlet  le 
lui  a  révélé^  elle  devient  son  alliée.  OeB  une  des  profondes 
différences  de  la  piece  de  1605  et  de  celle  de  1604.  Veut- 
être  la  premiere  était-elle  conforme  sur  ce  point  à  r  intrigue 
du  drame  de  Kyd.  On  peut  croire  que  Shakespeare^  dans 
la  seconde,  suivit  une  légende  orale  dont  nous  possédons 
encore  cette  version  de  Gascogne. 

M.  Edivard  Doivden  n^eH  pas  d^avis  de  placer  La 
Reine  châtiée  dans  la  "'généalogie''''  ^'Hamlet.  Une 
attentive  considération  amène  à  une  opinion  contraire. 
Nulle  influence  de  la  chronique  danoise  ou  du  drame 
shakespearien  n'eB  intelligible  ici  ;  /'Hamlet  du  théâtre 
ou  le  récit  de  Saxo  Grammaticus  n'ont  pu  pénétrer  parmi 
des  paysannes  du  hot-et-Garonne  ou  du  Gers,  qui  parlent 
le  patois  gascon.  En  axaminant  la  collection  recueillie 
par  M.  Bladé,  on  s'aperçoit  que  r  hi  Hoir e  d*  Hamlet  n^efî 
pas  la  seule  légende  shakespearienne  qui  se  soit  conservée 
dans  cette  région. 

La  gardeuse  de  dindons,  dictée  par  Marianne 
Bense,  du  Passage-d'Agen  (Lot-et-Garonne)^,  représente 
une  forme  du  Roi  Lear.  On  y  retrouve  les  personnages 
de  Eear,  Kegan,  Goneril,  Cordelia  et  Kent.  La  fin 
du  conte  diffère  et  se  fond  dans  un  type  intermédiaire 
entre  Peau-d'Ane  et  Cendrillon.  Dès  lors  une  seule 
explication  devient  possible.  Lear  et  Hamlet  apparte- 
naient au  folk-lore  anglo-saxon  dès  le  XIII^  siècle,  et 
ces  récits  ont  été  transportés  en  France  par  les  Anglais. 
Ils  sy  sont  implantés  durant  V occupation  anglaise  de  la 
Guyenne  qui  n'a  pas  duré  moins  de  trois  siècles.  On  ne 
doit  point  s^ étonner  si  on  n^en  trouve  pas  trace  dans  le 
folk-lore  anglais  actuel.  De  très  bonne  heure,  en  Angle- 


HISTOIRE  D'HAMLET  XV 

terre  ^  les  légendes  qui  n'avaient  pas  m  caractère  hi  Bo- 
rique précis  de  temps  et  de  lieu  se  sont  effacées.  Il  y  a  un 
grand  nombre  d'allusions  à  des  contes  ou  à  des  fables  popu- 
laires dans  la  littérature  du  temps  d* 'Elisabeth  :  et  ces 
contes  ou  ces  fables,  on  ne  les  retrouve  plus  aujourd'hui.  Le 
récit  populaire  en  prose  eH  rare  dans  l' Angleterre  pro- 
prement dite  ;  la  plupart  des  traditions  demi-hiHoriques 
n'ont  même  dû  leur  conservation  qu'à  la  forme  de  ballades 
qui  leur  avait  été  donnée.  C'est  justement  le  cas  du  roi 
Lear.  La  ballade  a  été  conservée  en  Angleterre,  tandis  que 
le  conte  disparaissait. 

Nous  n'avons  pas  le  droit,  en  présence  d'une  version 
^'Hamlet  où  l'épisode  de  la  *'  belle  "  est  semblable  à 
l'épisode  d'Ophélie,  de  l'écarter  sans  examen,  et  l'examen 
nous  montre  qu'elle  ne  peut  pas  avoir  pour  origine  le  drame, 
tandis  que  sa  présence  en  Gascogne  dés  avant  le  XVI^  siècle 
eft  amplement  expliquée  par  les  événements  de  l'histoire.  FJle 
fait  donc,  sans  aucun  doute,  partie  de  la  généalogie  d' Hamlet^ . 

Le  16  iuillet  1602  les  "  Stationer's  Registers  "  portent 
l'indication  d'un  livre  imprimé  par  James  Roberts  et 
intitulé  :  "  La  Revanche  d'Hamlet,  prince  de  Dane- 
mark, telle  qu'elle  vient  d'être  représentée  par  les  serviteurs 
de  Monseigneur  le  Chambellan  ".  C'était  la  compagnie 
d'acteurs  à  laquelle  appartenait  Shakespeare.  U année 
suivante,  en  i(>oi, paraissait  che^  N.  L.  et  John  Trun- 
dell  "  La  Tragique  Hiftoire  d'Hamlet,  prince  de  Dane- 
mark, par  William  Shakespeare,  telle  qu'elle  a  été 
diverses  fois  représentée  par  les  Serviteurs  de  Son  Altesse 
dans  la  cité  de  Londres,  et  aussi  dans  les  deux  universités 
de  Cambridge  et  d'Oxford  et  ailleurs  ".  La  compagnie 
d'acteurs  de  Monseigneur  le  Chambellan  avait  passé,  à 
l'avènement  de  Jacques  I^^,  au  service  de  Son  Altesse.  La 
publication  de  1603  eft  ce  qu'on  appelle  le  Premier  Quarto. 
L'année  suivante  paraissait  che^  N.  L.,  à  Londres,  le 


XVI  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Second  Quarto  :  il  représente^  avec  le  texte  du  folio  de 
1623,  la  piece  <^'Hamlet,  telle  que  nous  la  possédons . 

De  profondes  dijférences  séparent  le  Premier  Quarto 
de  1603  du  Second  de  1604.  l^e  premier  eH  rempli  d'' erreurs 
et  de  coupures^  surtout  dans  la  seconde  partie  ;  il  contient 
environ  dix-huit  cents  lignes  de  moins  que  le  texte  admis. 
Mais  la  pièce  eB  bien  organisée  pour  la  scène  au  point  de 
vue  exclusif  du  drame.  Un  grand  nombre  de  différences 
et  dans  la  nomenclature  des  noms  propres  {Corambis 
et  Montano^  pour  Volonius  et  Keynaldo  ;  première  senti- 
nelle pour  ¥  ranci  SCO,  etc.),  des  transpositions  graves, 
enfin  une  autre  conception  du  role  de  Gertrude,  voilà  ce  qui 
difîingue  sérieusement  le  premier  Hamlet  du  second. 

Il  paraît  bien  certain  que  le  texte  de  1603  a  été  imprimé 
subrepticement .  Les  grossières  erreurs  qui  le  défigurent 
semblent  provenir  de  ce  qu'il  a  été  recueilli,  à  Vaide  de 
notes  Fténographiques ,  durant  les  représentations .  Mais 
les  différences  qui  viennent  d'hêtre  indiquées  ne  peuvent 
s"* expliquer  ni  par  un  défaut  d'' attention  du  sténographe,  ni 
par  une  mauvaise  interprétation  de  ses  notes. 

Il  faut  bien  conclure  que  la  pièce,  telle  qu'elle  se  jouait 
en  1602  et  1603  était  différente  de  la  pièce  jouée  en  1604. 
Les  éditeurs  d'' Oxford  affirment  que  la  pièce  de  1603 
contient  encore  une  part  considérable  de  r ancien  travail 
de  Kyd.  M.  Doivden,  au  contraire,  n^j  voit  rien  qui  rappelle 
la  versification  de  Fauteur  de  Jeronimo,  sauf  peut-être  cinq 
vers,  tandis  que  V ensemble  ne  lui  paraît  pas  différer  du 
Hyle  général  de  Shakespeare . 

IJ impression  de  AI.  Doivden  paraît  juHe .  V^oici,  dans 
le  quarto  de  1603,  les  vers  adressés  par  le  Duc-Comédien 
à  la  Duchesse-Comédienne  : 

Full  fortie  yeares  are  pa§t,  their  date  is  gone 
Since  happy  time  ioyn'd  both  our  hearts  as  one  : 


HISTOIRE  D'HAMLET  XVII 

Andjnow  the  blood  that  fill'd  my  youthfull  veines 
Runnes  weakely  in  their  pipes,  and  all  the  étraines 
Of  musicke,  which  whilome  pleasde  mine  eare 
Is  now  a  burthen  that  Age  cannot  beare  : 
And  therefore  sweete  Nature  rmi§t  pay  his  due, 
To  heaven  muft  I,  and  leave  the  earth  with  you. 

Ces  vers  musicaux  et  charmants  ont  été  remplacés 
dans  le  quarto  de  1604  par  rapoHrophe  du  Koi-Comédien 
à  la  Keine-Comédienne . 

Full  thirty  times  hath  Phœbus'  cart  gone  round 
Neptune's  salt  wash  and  Tellus'  orbed  ground, 
And  thirty  dozen  moons  with  borrow'd  sheen 
About  the  world  have  times  twelve  thirties  been, 
Since  love  our  hearts  ard  Hymen  did  our  hands 
Unite  commutual  in  moîït  sacred  bands. 

Si  c'était  la  dernière  période  qui  figurait  dans  le  Pre- 
mier Quarto,  on  serait  bien  tenté  de  V attribuer  à  Thomas 
Kvd.  Les  vers  sont,  à  la  différence  des  premiers,  pleins 
de  gongorisme.  Au  contraire,  la  Hrophe  de  1603  eB  entiè- 
rement digne  de  Shakespeare. 

U  étrange  té  de  cette  subHitution  appelle  P  examen. 
Pourquoi  Shakespeare  a-t-il  remplacé  de  jolis  vers  par  une 
Hrophe  pompeuse  et  vide  ?  C*e§î  ici  que  se  manifefîe  claire- 
ment le  délicat  travail  d'art  du  poëte.  Il  avait  à  faire  jouer 
une  pièce  dans  une  pièce,  et  il  fallait  que  sur  une  scène  des 
acteurs  parussent  être  des  acteurs.  Si  les  vers  qu'ils  pro- 
nonçaient étaient  du  même  fijile  que  le  langage  ordinaire  de 
la  pièce,  il  y  avait,  si  on  peut  dire,  une  faute  de  perspective  : 
le  texte  de  la  pièce  enclavée  devait  être  approprié  à  ses  tré- 
teaux, représentés  sur  d'autres  tréteaux.  Shakespeare 
n'hésita  donc  pas  à  supprimer  la  période  du  Premier 
Quarto,  pour  la  remplacer  par  des  vers  gongoriques  à 
dessein.  La  même  remarque  s'applique  au  resîe  des  vers 


XVIII  WILLIAM  SHAKESPEARE 

du  Meurtre  de  Gonzague,  et  sans  doute  aussi  au  mono- 
logue "  The  rugged  Pyrrhus  ",  dont  le  fîyle  eH  d'un 
archaïsme  marqué.  Ce  sont  là  des  remaniements  d^ auteur. 
Shakespeare  n^ aurait  pas  pratiqué  de  si  minutieuses 
transformations  sur  une  œuvre  de  Kyd. 

Nous  ne  comparerons  pas  le  texte  du  Premier  Quarto 
à  celui  du  Folio  de  1623.  Sur  certains  points  les  leçons  de 
1604  sont  plus  complètes  ;  sur  d^ autres,  ce  sont  celles  de 
1623.  Dans  cette  édition  publiée  sur  les  manuscrits  du 
théâtre,  quelques  coupures  ont  été  j ait  es  évidemment  pour 
la  représentation.  La  division  de  la  pièce  en  actes  efi 
arbitraire,  et,  en  somme,  asse^^  peu  satisfaisante  ;  mais 
les  modifications  proposées  ne  sont  pas  avantageuses. 

M.  Doivden  a  exposé,  d'après  M.  Hall  Griffin,  les 
nombreuses  contradictions  que  présente  l'action  (^'Hamlet 
au  point  de  vue  du  temps.  Nous  y  renvoyons  les  lecteurs. 
Elles  sont  si  nombreuses ,  et  d'une  nature  telle  qu'on  ne 
saurait  s'attacher,  pour  fixer  l'âge  d' Ham  let,  aux  dates 
indiquées  par  le  fossoyeur.  Ce  qui  eH  certain,  c'est  que, 
dans  le  Premier  Quarto,  le  père  d' Hamlet  a  vaincu 
Fortinbras  depuis  douze  ans,  non  trente  ;  et  c'eff  aussi 
depuis  douze  ans  que  le  crâne  d'Yorick  esî  dans  la  terre. 
Beaucoup  de  traits  des  actes  et  du  caractère  d'Hamlet 
s'opposent  à  ce  qu'il  soit  dans  la  trentaine.  La  manière 
dont  Laërtes  le  peint  à  Ophélie,  le  désir  qu'il  a  de  retourner 
à  l'université  de  Wittenberg  ',  la  faiblesse  physique 
dont  il  se  plaint,  surtout  des  idées  de  suicide  qui  le  hantent 
sans  motif  précis,  avant  l'apparition  du  spectre,  tout 
cela  indique  un  jeune  homme  de  vingt  à  vingt-cinq  ans. 
Le  taedium  vitae  dont  souffre  Hamlet,  cette  mauvaise 
accommodation  d'un  esprit  trop  noble  et  trop  délicat  aux 
platitudes  de  l'exiHence,  eH  un  mal  moral  de  la  jeunesse. 

Pour  ce  qui  eH  de  la  fameuse  légende  suivant  laquelle 
Hamlet  serait  gras  et  lymphatique,  il  y  a  longtemps  que 


HISTOIRE  D'HAMLET  XIX 

juHice  en  eB  faite.  Il  faut  lire  à  la  place  de  fat,  soit  faint, 
avec  Wyeth,  soit  hot  avec  Plehwe.  Cette  dernière  correction 
paraît  être  la  bonne.  En  effet  la  reine  conHate  pendant  le 
duel  ce  que  le  roi  a  prévu  {Acte  IV,  Se.  VII,  139)  : 
Hamlet  aura  chaud  et  soif.  Ai.  W.  J.  Craig,  qui  possède 
mieux  que  personne  le  vocabulaire  de  Shakespeare,  lit 
fat  et  explique  par  "  mal  entraîné  ",  expression  technique. 
Enfin  une  tradition  constante  établit  que  c''eB  Richard 
Burbage  qui,  le  premier,  joua  le  rôle  d''Hamlet.  Si  Shake- 
speare a  écrit  fat  ^Vi?  qu''il  aurait  prévu  l^ essoufflement  de 
Burbage  pendant  la  fatigante  scène  du  duel.  Burbage 
était  gros,  he  s  paroles  de  la  reine  seraient  alors  defîinées 
à  prévenir  les  rires  du  public.  En  aucun  cas  on  ne  saurait 
voir  en  Hamlet,  si  indigné  contre  l^ habitude  de  boire,  un 
étudiant  alourdi  par  la  bière.  C'eff  vraiment  transformer 
FauB  en  Siebel. 

Sur  la  portée  générale  du  drame,  une  page  admirable  a  été 
écrite  par  Stéphane  Mallarmé  dans  Divagations.  Ea 
pièce  y  apparaît  sous  sa  vraie  couleur  poétique,  île  désolée 
dont  les  grèves  s^ affaissent  incessamment  dans  r océan  de 
la  mort.  En  quelques  lignes  Stéphane  Mallarmé  a  évoqué 
**  ridée  "  qui  doit  surgir  d^Hamlet.  Ce  nUH  pas  une  ana- 
lyse, mais  une  vision. 

Quant  au  caractère  d^Hamlet,  il  présente  un  grand 
nombre  de  problèmes,  dont  la  solution  emplirait  une  biblio- 
thèque. On  ne  saurait  ici  en  indiquer  plus  de  trois  ou  quatre, 
choisis  parmi  ceux  qui  intéressent  surtout  les  rapports 
d^  Ham  let  avec  les  autres  personnages  et  avec  le  drame. 

Ea  première  difficulté,  c'eB  l^attitude  singulière 
d^  Ham  let  vis-à-vis  de  r  âme  de  son  père,  en  présence  de 
Marcellus,  Horatio  et  Bernardo.  On  en  trouvera  la  véri- 
table explication  dans  /'Histoire  de  la  Littérature 
anglaise  de  Taine.  Hamlet  efî  pâle  comme  sa  chemise  ; 
ses  genoux  s" entrechoquent  de  terreur  ;  et  il  essaie   de 


XX  WILLIAM  SHAKESPEARE 

plaisanter,  comme  un  enfant  chante  dans  rohscuriié, 
pour  ne  pas  avoir  peur.  La  sueur  coule  de  son  jr ont  quand 
il  murmure  true-penny  et  old  mole  ;  et  dans  son  angoisse, 
il  s' efforce  de  se  familiariser  à  l'idée  horrible  en  parlant 
son  langage  d'étudiant  :  "  Hic  et  ubique  ".  \  ■ 

Sur  la  folie  d' Hamlet,  il  y  a  peu  de  doutes  à  avoir.  Il 
efi  certain  que  Shakespeare  accepta  la  tradition  de  la  démence 
simulée,  introduite  dans  la  légende  par  Saxo  qui  y  mêla 
rhiBoire  de  Brutus  ;  que  le  poëte  la  fait  déclarer  par 
Hamlet  lui-même  à  la  fin  du  premier  acte  ;  il  n'eH  pas 
moins  certain  qu'Hamlet,  à  aucun  moment,  n'eH  atteint 
de  la  folie  très  caractérisée  que  Shakespeare  représente 
ailleurs.  Ophélie  eH  folle,  réellement  folle.  Compare^  ce 
qu'elle  dit  avec  ce  que  dit  Hamlet.  La  folie  d'Hamlet  ne 
peut  être  rapprochée  que  de  celle  de  Lear.  Et  jusqu'au 
dernier  acte,  Lear  n' eh  pas  vraiment  fou.  Tous  deux  ont 
les  nerfs  surtendus  ;  l'un  a  son  intelligence,  l'autre  sa 
sensibilité  exaspérée  au  delà  de  ce  qu'un  homme  peut 
supporter.  Leurs  paroles  font  des  dissonances,  des 
accords  inharmoniques  avec  la  musique  de  la  pièce  ; 
ils  sont  à  plusieurs  octaves  intellectuelles  ou  sensibles 
au-dessus  de  leurs  comparses  dans  le  d?-ame.  Ils  ont  des 
accès  d'hjsîérie.  Voye^  comme  leur  cœur  gonfle  et  les 
oppresse.  Hamlet,  après  sa  parade  avec  Osric,  se  trouve 
mal  et  il  ressent  une  violente  douleur  au  cœur.  Lear  sent 
le  cœur  lui  remonter  Jusqu'à  la  gorge,  et  étouffe  :  "  Hyste- 
rica passio  !  "  s'écrie-t-il. 

Pour  Edgar  Poe,  la  folie  efî  partielle  et  réelle  :  mais 
elle  efl  exagérée  par  la  simulation.  "  Shakespeare  devait 
bien  savoir,  dit-il  dans  les  Marginalia,  qu'un  des  traits 
dominants  de  certaines  espèces  très  intenses  d'ivresse 
{quelle  qu'en  soit  la  cause)  eH  l'impulsion  presque 
irrésiHible  de  simuler  un  plus  grand  degré  d'excitation 
qu'il  n'en  exilîe  réellement.  L'analogie  mènera  tout  esprit 


HISTOIRE  D'HAMLET  XXI 

réfléchi  à  soupçonner  la  même  impulsion  dans  la  jolie  ^ 
quand ^  sans  aucun  doute  ^  elle  eft  manijeHe.  Ceci,  Sha- 
kespeare Va  senti  —  //  ne  Va  pas  pensé.  Il  fa  senti  grâce 
à  son  merveilleux  pouvoir  (^'identification  avec  Inhuma- 
nité en  général  —  source  ultime  de  son  influence  magique 
sur  les  hommes.  Il  a  écrit  Hamlet,  comme  s'il  eût  été 
Hamlet  ;  et  ayant  d'abord  imaginé  son  héros  surexcité 
jusqu'à  une  insanité  partielle  par  les  révélations  du  spectre  ^ 
il  {le  poëte)  a  senti  qu'il  était  naturel  qu'Hamlet  jût 
poussé  à  exagérer  cette  insanité  " . 

Pénétrante  observation  qui  s'applique  avec  une  juHesse 
absolue  à  la  scène  d' Ham  let  avec  Ophélie  au  second  acte. 
Cette  entrevue  —  M.  Doivden  l'a  bien  dit  —  n'esî  pas 
sincère.  "  ha  seule  vraie  rencontre  d' Ha  m  let  et  d' Ophélie, 
c'efî  la  scène  muette  où  il  Ut  dans  son  âme,  désespère,  et  lui 
dit  un  adieu  silencieux  et  éternel".  Quand  il  la  revoit 
"  son  premier  mot  révèle  déjà  de  l'éloignement  : 
Nymphe".  Il  lui  répond,  comme  à  une  étrangère  ;  puis, 
soudain  entend  une  leçon  apprise  dans  les  paroles  d' Ophé- 
lie :  "  car  à  l' âme  noble  les  dons  riches  se  jont  pauvres, 
quand  les  donneurs  se  montrent  cruels  " .  —  Ophélie,  elle 
aussi,  eff  donc  chargée  d'épier  Hamlet,  comme  Rosen- 
crant:^  et  Guildenffern  !  Quelle  amertume  !  Elle  a  laissé 
jouer  de  sa  "  beauté"  contre  son  "  honnêteté".  Uamer 
écœurement  d'Hamlet  tourne  à  la  colère  —  //  va  s'en  aller  : 
"  Nous  sommes  de  fiejjés  coquins  tous  ;  ne  crois  pas  un 
de  nous.  Va  ton  chemin  dans  un  couvent".  Comme  il 
se  retourne  pour  partir,  il  aperçoit  Volonius  et  le  roi  dans 
leur  cachette.  Dernière  épreuve  :  Ophélie  le  sait-elle  ? 
Comme  dans  leur  entrevue  silencieuse,  celle  qu' Ophélie  a 
dite  à  Volonius,  il  la  regarde  longtemps  ;  enfin  il  lui 
demande  :  ""Où  efî  votre  père  ?  "  —  Le  trouble  de  la 
réponse  d' Ophélie  lui  en  dit  asseî^.  Hélas  !  elle  savait 
que  Volonius  était  là  :  elle  aussi  elle  a  menti  et  elle  l'épie. 


XXII  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Cette  fois  la  colère  éclate,  sincère  et  forte.  Mais  en  même 
temps  Hamlet,  qui  se  sent  observé  et  qui  doit  jouer  son 
rôle  de  jolie,  simule  une  colère  plus  grande.  Le  roi  ne  s^y 
trompe  pas  :  "  Amour?  ses  ajjections  ne  tendent  pas 
là.  £/  ce  qu^il  a  dit,  bien  que  manquant  un  peu  de 
forme  ne  semblait  point  à  la  jolie  " .  La  comédie  d^  Hamlet 
n'a  pas  réussi.  Et,  en  effet,  comme  l'indique  Poe,  il  a 
dépassé  le  but  dans  un  accès  de  simulation  —  nerveuse, 
celle-ci,  et  non  plus  jeinte  —  que  Shakespeare  a  critiquée 
lui-même  :  "  manque  de  j or  me  ".  Dans  la  colère  d*  Hamlet 
il  y  a  donc  quatre  degrés  :  1°  colère  à  la  vue  d'Ophélie 
qui  joue  un  rôle  ;  z^  fureur  d'être  épié  ;  30  simulation  de 
jolie  pour  le  roi  ;  4°  le  but  dépassé  par  Pénervement  de  la 
simulation  même,  simulation  à  la  jois jouée  et  impulsive  ^ . 

Une  nouvelle  difficulté  se  prése?ite  au  troisième  acte, 
pendant  la  pantomime  qui  précède  le  Meurtre  de 
Gonzague.  Comment  se  j  ait-il  que  le  roi  n'arrête  pas  la 
représentation,  puisque  la  mimique  des  acteurs  représente 
son  crime  ?  Qiie  fait  Hamlet  pendant  cette  scène  muette 
qu'Ophélie  regarde  et  qu'elle  ne  comprend  pas  ?  Halliivell 
suppose  que  le  roi  parle  bas  à  la  reine  et  que  le  spectacle 
lui  échappe. 

C*eB  un  expédient  pour  couvrir  une  faute  dramatique. 
Or,  cette  exposition  figurée,  on  a  voulu  l'expliquer  de 
deux  manières.  On  a  dit  que  c'était  une  tradition  du  théâtre 
anglais  avant  Shakespeare  de  représenter  en  mimique 
l'action  qui  allait  suivre.  Hunter  a  jait  juHice  de  cette 
erreur  :  les  pantomimes  de  Gorboduc  et  de  JocaSta  n'ont 
rien  d'analogue  à  celle-ci.  On  a  dit  alors  que  c'était  une 
tradition  du  théâtre  danois  ^ .  Shakespeare  qui  ne 
se  conjorme  jamais  aux  habitudes  antiques  ou  étrangères, 
aurait  donc  sacrifié  la  vraisemblance  à  une  curiosité  ? 
Hypothèse  absurde.  Uétonnement  d'Ophélie,  la  queHion 
du  roi  :  "  Ave^-vous  entendu  l'argument  ?  "  suffisent  à 


HISTOIRE  D'HAMLET  XXin 

démontrer  que  Shakespeare  a  voulu  que  l'épreuve  de  la 
pièce  fût  double.  £/  ceci  s'accorde  merveilleusement  au 
caractèm.J'Hamlefr^''  ~ 

Cari  Kohrbach  ^^  avec  une  ironie  outrée,  a  insiïîê  sur 
la  passion  de  '*  comédie  "  qui  possède  Hamlet.  Dès  le 
début,  Hamlet  porte  avec  ostentation  des  vêtements  de 
deuil,  et  songe  qu'on  peut  l'accuser  de  jouer  un  rôle.  Il 
aime  à  parler.  Il  fait  des  discours  à  ^^,sumrant\  et  à 
Guildenstern ,  aux  comédiens,  à  sa  mère,  à  lui-même  ;  il 
"  déballe  son  cœur  avec  des  mots  "  ;  il  bavarde  avec  le 
fossoyeur,  oppose  aux  hâbleries  de  Laërtes  des  hâbleries 
plus  grandes,  parade  avec  Osric,  et  meurt  sur  cette 
plainte  :  ^'^  Le  reHe  eft  silence  ".  //  connaît  les 
comédiens,  s'intéresse  à  leurs  aventures  ;  il  e0 
amateur  raffiné  de  théâtre  et  dans  la  préparation  même 
du  spectacle  tragique  qu'il  a  imaginé,  il  distribue  des 
conseils  de  diction.  Or,  pendant  ce  spectacle,  Hamlet  s'efî 
donné  un  rôle  ;  il  va  observer  son  oncle  :  ''''Je  le  tâterai 
au  vif.  Si  seulement  il  flanche,  je  sais  ce  qu'il  me  reHe  à 
faire  ".  Que  compte-t-il  faire  ?  Il  n'y  a  point  de  doute  : 
il  tuera  Claudius  à  son  premier  signe  d'ejfroi.  C'eH  un 
drame  vrai  que  prépare  le  faux  drame.  Dès  lors  la  nécessité 
de  la  pantomime  apparaît  :  on  ne  joue  pas  une  pièce  sans 
l'avoir  répétée.  La  pantomime,  c'efî  la  répétition  que  se 
donne  Hamlet,  acteur  du  drame  où  il  tuera  son  oncle. 

Mais  comme  en  toute  action  préparée  par  Hamlet, 
l'imagination  émousse  la  volonté  de  l'acte  :  Hamlet  n'agit 
jamais  que  soudain,  à  l' improviste,  dans  une  conjoncture 
qu'il  n'avait  pas  calculée.  La  pantomime  se  joue  ;  la  pièce 
avance,  arrive  au  point  fatal  ;  le  roi  se  trouble  —  et 
Hamlet,  dans  une  surexcitation  extrême,  ne  fait  rien.  Ici 
on  a  disposé  la  scène  suivant  une  indication  impliquée  dans 
le  texte.  Lorsque  le  roi  se  lève,  puisque  les  gens  de  sa  suite 
crient  :  "  Des  lumières  !  "  —  c'eH  que  la  nuit  a  été  faite. 


XXIV  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Cela  ressort  des  paroles  mêmes  du  meurtrier  I^ucianus  : 

Thoughts  black,  hands  apt,  drugs  fit,  and  time  agreeing 
Confederate  season,  else  no  creature  seeing... 

On  a  imaginé  qu'Hamlet  saisit  alors  une  des  torches 
qu^on  rallume  et  la  brandit  comme  dans  un  hallali  aux 
flambeaux,  lorsqu^il  crie  : 

Laisse  le  daim  pleurer  sa  blessure  profonde  ! 

Après  le  vers  : 
Les  uns  s'en  vont  veiller,  les  autres  vont  dormir. 

Hamlet  souffle  la  torche  et  la  jette,  pour  finir  : 
Ainsi  passe  le  monde. 

Il  efî  certain  qu^à  ce  moment  il  se  faisait  un  jeu  de  scene 
particulier.  Celui-ci  eH  juHifiê  matériellement  par  le  cri  : 
"  Des  lumières  !  "  —  moralement,  parce  que  Shakespeare, 
et  dans  Macbeth  (  Out,  out  brief  candle  !  )  et  dans 
Othello  (Put  out  the  light  and  then  put  out  the 
light  !  )  s^eH  servi  de  cette  métaphore  de  la  torche. 

Il  refte  à  expliquer  pourquoi,  au  dernier  acte,  nous 
retrouvons  Hamlet  dans  un  cimetière.  Ce  n'eH  pas  un 
artifice  grossier  qui  Vy  a  conduit,  pour  lui  faire  rencontrer 
le  cercueil  d^Ophélie.  Hamlet  vient  j  étudier  la  mort.  Jus- 
qu'ici, Hamlet  ne  la  connaît  pas,  au  moins  la  mort 
méditée  d"" avance.  Il  a  tué  Polomus,  mais  à  r improviHe , 
dans  un  coup  de  surprise,  à  travers  une  courtine,  sans  voir 
la  chose  en  face.  Maintenant  il  se  prépare  à  tuer  de  pro- 
pos délibéré,  à  faire  œuvre  de  mort.  Il  sera  ouvrier  de 
mort  ;  donc  il  vient  interroger  l'' ouvrier  de  la  mort.  Comme 
il  voudrait  avoir  f  habitude  de  ce  qu'il  veut  faire  !  Il  dit 
à  Horatio  : 


HISTOIRE  D'HAMLET  XXV 

Cet  homme  n'a-t-il  donc  pas  le  sentiment  de  son 
travail,  qu'il  chante  en  creusant  des  fosses  ? 
Horatio 
La  coutume  en  a  fait  pour  lui  un  exercice  machinal. 

Hamlet 
C'eSl  bien  cela.  La  main  qui  ne  travaille  guère 
a  le  sens  plus  délicat. 

Il  faut  qu*  Ham  let  parvienne  à  cette  insouciance.  **  Je 
veux  parler  à  cet  homme!'"  dit-il.  Il  lui  fait  des 
queHions  oiseuses,  il  bavarde  ;  il  ne  se  lasse  pas  ;  il 
interroge  longuement.,  comme  un  enfant  qui  redemande  cent 
fois  la  même  chose  à  une  grande  personne  ;  plutôt  comme 
un  amateur  pose  des  queHions  à  un  professionnel,  à  un 
technicien,  à  un  ouvrier  d^art  ;  plutôt  encore  comme  le 
malade  qu'on  va  opérer  interroge  son  chirurgien,  et  essaie  de 
retarder  r inHant .  Et  comme  avant,  Hamlet,  en  théorie,  était 
préoccupé  de  la  conscience  de  Fame  après  la  mort,  mainte- 
nant qu'il  va  passer  à  la  pratique,  il  e§î  préoccupé  de  la 
conservation  du  corps. 

Nous  devons  enfin  expliquer  notre  part  de  travail. 

QeH  ici  une  traduction  de  bonne  foi  en  dépit  du  pro- 
verbe italien  ;  ce  n^eft  pas  un  commentaire .  Les  mots 
sont  représentés  par  des  mots,  et  les  phrases  par  des 
phrases.  Nous  avons  fait  ainsi  beaucoup  ae  mécontents. 
On  nom  a  accusés  en  France  d^  avoir  recherché  F  archaïsme  ; 
et  en  Angleterre  on  nous  a  reproché  des  néologisme  s. 

Les  critiques  d'ici  n'ont  point  songé  que  le  Hyle  du 
Xl^^  siècle  n\H  plus  celui  d'à  présent.  Mettre  une  période 
de  Shakespeare  à  la  mode  d'aujourd'hui,  ce  serait  à  peu 
près  vouloir  traduire  une  page  de  Rabelais  dans  la  langue 
que  parlait  Voltaire.  Nous  avons  tâché  de  ne  pas  oublier 
que  Shakespeare  pensait  et  écrivait  sous  Henri  IV  et 
Louis  XIIL 


XXVI  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Les  critiques  d* outre-mer ,  en  premier  lieu  n^accordent 
pas  qu'on  puisse  traduire  Shakespeare.  La  grâce  de  sa 
poésie  disparaît^  disent-ils^  parmi  la  prose ^  et  un  vers 
français  ne  saurait  représenter  un  vers  anglais.  Oeff 
vrai  ;  mais  le  graveur  qui  fait  une  eau-forte  d'après  un 
tableau  n'y  transporte  pas  les  couleurs.  Il  les  transpose 
en  valeurs.  Si  on  peut  comparer  la  peinture  et  la  poésie, 
il  faut  accorder  qu'un  poëme  mis  en  prose  efî  comme  un 
tableau  mis  en  gravure.  Le  poëme  perd  le  mjHère  de  son 
harmonie  et  le  tableau  la  brume  de  ses  teintes  ;  en  échange 
la  prose  donne  la  gloire  du  verbe  et  Veau-forte  le  tranchant 
éclat  de  ses  lignes.  Tout  art  eH  interprétation  ;  et  si  la 
nature  peut  être  interprétée,  l'œuvre  du po'éte  ou  du  peintre 
sont-elles  plm  rebelles  ? 

Venons  aux  griefs  particuliers.  Nom  avons  traduit 
"  old  mole  "  par  "  vieille  taupe  "  et  "  wormwood  "  par 
"  absinthe  " .  Ces  mots  évoquent  à  l'imagination  anglaise 
le  boulevard,  ses  cafés  et  ses  passantes.  Mais  dans  la 
littérature  française.  Dieu  merci,  une  taupe  resle  une 
taupe,  et  l'absinthe  une  plante  d'amertume.  Quand 
Lucrèce  dit: 

Et  velut  pueris  absintbia  tetra  medentes 

nous  ne  songeons  pas  à  la  ''verte"  de  cinq  heures.  Ce 
sont  là  des  fautes  dont  les  mots  sont  innocents.  Dans 
peu  d'années,  quand  'W  apéritif"  ne  sera  plus  à  la  mode 
et  que  notre  argot  aura  changé,  même  en  Angleterre 
"  taupe  "  et  "  absinthe  "  signifieront  leur  objet  sub 
specie  aetemitatis  ^^ . 

Marcel  Schwob 
et  Eugène  Morand. 


Notes 


1  Gollancz.  Hani  let  in  Iceland  (  1898  ). 

2  En  1589,  Thomas  Nash  cite  cette  pièce  dans  une  lettre 
jointe  au  Menaphon  ou  Arcadia  de  Robert  Greene.  —  Henslowe 
note  dans  son  journal  des  représentations  ai  Hamlet  à  Newing- 
ton  Butts  en  juin  1 5  94  :  9  of  June  1 5  94,  Rd  at  hamlett. . .  VHP 
et  cette  entrée  d'une  recette  de  8  shillings  pour  Hamlet  n'eSt 
pas  précédée  de  l'indication  ne  que  Henslowe  inscrit  devant 
les  pièces  nouvelles. 

3  Fleay.  Chronicle  of  the  english  Drama  (1891).  Sarrazin, 
Thomas  Kyd  und  sein  Kreis  (  1892  ). 

4  Contes  populaires  de  la  Gascogne  (  Paris,  Maisonneuve, 
1886). 

5  Bladé.  Contes  populaires  de  la  Gascogne,  vol.  i,  p.  251. 

6  On  ne  saurait  en  dire  autant  de  la  pièce  allenande  Der 
Bestrafte  Brudermord,  trouvée  dans  un  ms.  de  1710.  (  Cf.  Cohn, 
Shakespeare  in  Germany,  1865  ).  M.  Corbin  y  voit  une  trans- 
cription de  VHamlet  de  Kyd.  (  The  Elizabethan  Hamlet,  1895). 
M.  Dowden  écarte  avec  raison  cette  hypothèse  tout  à  fait 
gratuite.  Der  Bestrafte  Brudermord  e§l  une  adaptation  au  goût 
allemand  de  VHamlet  de  1603. 

7  Le  professeur  Haies  cite  un  texte  de  Nash  d'où  il  paraît 
que  l'éducation  était  tardive  en  Danemark,  et  qu'un  homme  de 
trente  ans  passait  encore  sous  la  férule.  Mais  Shakespeare  n'a 


XXVIII  WILLIAM   SHAKESPEARE 


jamais  tenu  aucun  compte  du  changement  de  mœurs  suivant 
temps  et  lieu  ;  et  lorsqu'il  écrit  l'Université  de  Wittenberg, 
il  entend,  sans  aucun  doute,  une  éducation  et  une  université 
anglaises. 

8  "  Dans  la  scène  avec  Ophélie,  au  troisième  a£te,  Hamlet 
commence  avec  une  grande  et  sincère  tendresse  ;  mais  il 
remarque  sa  réserve  et  son  embarras,  s'imagine  qu'il  e§t  épié, 
et  alors,  pour  jouer  son  rôle,  éclate  en  toutes  ces  grossièretés  ". 
(Coleridge,  Tabletalk,  24  juin  1827). 

9  Hunter  cite  le  journal  manuscrit  d'Abraham  de  la  Pryme. 
en  1688,  où  l'auteur  rapporte  que,  cette  année,  des  Danois 
jouèrent  à  Hatfield,  et  que  les  pièces  étaient  précédées  d'un 
argument  mimé. 

10  Shakespeare^ s  Hamlet  erlautert  (  Berlin,  1859). 

1 1  Des  notes  placées  à  la  fin  de  ce  volume  fixent  le  ledteur 
sur  certaines  leçons  choisies,  sur  des  points  délicats  de  tra- 
duction et  sur  quelques  indications  de  mise  en  scène. 

Les  mots  imprimés  en  italique  n'existent  pas  dans  le  texte 
anglais. 


La  Tragique 
Histoire  d' Hamlet 


Personnages 

Création  au  théâtre  Sarah  Bernhardt 


Claudius,  roi  de  Danemark 

M. 

Brémont 

Hamlet,  fils  du  feu  roi  et  neveu 
du  présent  roi 

Mme 

Sarah  Bernhardt 

Polonius,  lord  chambellan 

MM. 

Chameroy 

Horatio,  ami  d'Hamlet 

Deneubourg 

Laé'rtes,  fils  de  Polonius 

Magnier 

Fortinbras,  prince  de  Norvège 

Jahan 

Voltimand,  courtisan 

Bary 

Cornélius,  courtisan 

Kosencratît^,  courtisan 

Jean  Dara 

Guildensiern,  courtisan 

Laurent 

Osric,  courtisan 

Scheler 

Un  Gentilhomme,  courtisan 

Bertaut 

Un  Prêtre 

Lahor 

Marcellus,  officier 

Krauss 

Bernardo,  officier 

Colas 

Francisco,  soldat 

Cauroy 

Kejnaldo,  serviteur  de  Polonius 

J-,es  Comédiens                            \ 

Mme 
MM. 

Boulanger 
Teste,  Caillère, 
Stebler 

Deux  Vilains,  fossoyeurs 

Schutz,  Lacroix 

Un  Capitaine 

Rabier 

U  Ambassadeur  Anglais 

Malard 

Gertrude,  reine  de  Danemark 
et  mère  d'Hamlet 

Mme 

Marcya 

Ophélie,  fille  de  Polonius 

Mlle 

Marthe  Mellot 

L-e  Spectre  du  père  d^ Hamlet 

M. 

Ripert 

Lords,  ladies,  officiers,  soldats,  marins,  messagers,  etc. 


Reprise  par  la  Compagnie  Pitoëff 

au  Théâtre  des  Mathurins 

(Saison  1927-1928) 


Claudius,  roi  de  Danemark        MM.  Henry  Vermeil 
Hamlet,  fils  du  feu  roi  et  neveu 

du  présent  roi 
Fortinbras,  prince  de  Norvège 
Horatio,  ami  d'Hamlet 
Polonius,  lord  chambellan 


L.aërtes,  fils  de  Polonius 

Voltimand,  courtisan 
Cornélius,  courtisan 
BL.osencrant^,  courtisan 
Guildenfîern,  courtisan 

Osric,  courtisan 

Un    Gentilhomme,   courtisan 

Un  Prêtre 

Marcellus,  officier 

Bernardo,  officier 

Francisco,  soldat 

Kejnaldo,  serviteur  de  Polonius 


L,es  Comédiens 


Deux  Vilains,  fossoyeurs 


Mme 
MM. 


Un  Capitaine 
U Ambassadeur  Anglais 
Gertrude,   reine   de   Danemark 
et  mère  d'Hamlet  y^mes 

Ophélie,  fille  de  Polonius 

L,e  Spectre  du  père  d'Hamlet        M. 


Georges  Pitoëff 
Etienne  Armand 
Alfred  Penay 
Léon    Larive    ou    Guy 

Favières 
Marcel       Herrand    ou 

Georges  de  Vos. 
Maurice  Larrive 
Norbert 
Jean-Hort 
Léonce      Detroyat  ou 

René  Leys 
Henri  Gaultier 
René     Nicolas 
René         Nicolas     ou 

Lucien  Vincy 
Paul  Courant 
Jean-Hort 
Adrien  Troussel 
Adrien  Troussel 
Alice   Reichen 
Carpentier    ou     Camille 

Corney,  Paul  Courant 
Carpentier 
Maurice  Larrive 
Henrv  de  Lanty 
Paul  Courant 

Nora  Sylvère  ou  Gréta 

Prozor 
Ludmilla  PitoëflF 
^  Henry  Gaultier 


Lords,  ladies,  officiers,  soldats,   marins,   messagers,  etc. 


Musique  de  scène  de  M.  Henry  BREITENSTEIN. 


Ade   Premier 


Premier    Tableau 

Elseneur 
Une  plate-forme  devant  le  Château 

SCENE  PREMIERE 
Francisco,  à  son  poHe  ;  entre  Bernardo 

Bernardo.  —  Qui  vive  ? 

Francisco.  —  Non,  toi,  réponds-moi.  Halte-là  ! 
Fais-toi  reconnaître. 

Bernardo.  —  Longue  vie  au  roi  ! 

Francisco.  —  Bernardo  ? 

Bernardo.  —  Lui-même. 

Francisco.  —  Vous  venez  très  soigneusement 
à  votre  heure. 

Bernardo.  —  11  e^t  minuit  sormé  ;  au  lit, 
Francisco. 

Francisco.  —  Vous  me  relevez,  mille  fois  merci. 
Le  froid  e^  âpre  et  j'ai  le  cœur  saisi. 


8  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Bernardo.  —  La  garde  a  été  tranquille? 

Francisco.  —  Pas  une  souris  qui  bouge. 

Bernardo.  —  Eh  bien,  bonne  nuit.  Si  tu  ren- 
contres Horatio  et  Marcellus,  mes  partenaires  de 
garde,  prie-les  de  se  hâter.  (  Entrent  Horatio  et 
Marcellus.  ) 

Francisco.  —  Je  crois  que  je  les  entends. 
Halte-là  !  Qui  vive  ? 

Horatio.  —  Amis  du  royaume. 

Marcellus.  —  Hommes-liges    du    Danois. 

Francisco.  —  Dieu  vous  donne  le  bonsoir  ! 

Marcellus.  —  Oh  !  salut,  honnête  soldat  ;  qui 
vous  a  relevé  ? 

Francisco.  —  Bernardo  a  pris  ma  place.  Dieu 
vous  donne  le  bonsoir.  (  Il  sort.  ) 

Marcellus.  —  Holà,  Bernardo  ! 

Bernardo.  —  Parle.  E§t-ce  Horatio  qui  e5t  là? 

Horatio.  —  C'en  e§t  un  morceau. 

Bernardo.  —  Bienvenue,  Horatio  ;  bienvenue, 
bon   Marcellus. 

Marcellus.  —  Eh  bien  !  la  chose  a-t-elle  encore 
apparu  cette   nuit  ? 

Bernardo.  —  Je  n'ai  rien  vu. 

Marcellus.  —  Horatio  dit  que  ce  n'e^t  qu'une 
imagination^  un  phantasme,  et  il  ne  veut  pas  se  laisser 
pénétrer  par  la  croyance  à  cette  vision  redoutée, 
deux  fois  vue  par  nous.  Aussi,  je  l'ai  prié  de  veiller 
avec  nous  les  minutes  de  cette  nuit,  afin  que,  si 
l'apparition  revient,  il  puisse  être  garant  de  nos 
yeux  et  lui  parler. 

Horatio.  —  Bah  !  bah  !  Elle  n'apparaîtra  pas. 

Bernardo.  —  Assieds-toi  un  temps,  et  rebat- 
tons encore  tes  oreilles,  si  fortifiées  contre  notre 
histoire,  de  ce  que  nous  avons  vu  deux  nuits. 


HISTOIRE  D'HAMLET  9 

Horatio.  —  Eh  bien,  asseyons-nous  donc,  et 
écoutons  parler  Bernardo. 

Bernardo.  —  La  dernière  nuit  de  toutes,  quand 
cette  même  étoile  qui  c§t  là,  à  l'oued  du  pôle,  fut 
arrivée  dans  son  cours  à  illuminer  la  partie  du  ciel 
où  maintenant  elle  flambe,  Marcellus  et  moi...  la 
cloche  sonnait  une  heure...  (Le  spectre  entre.') 

Marcellus.  —  Paix  !  arrête-toi.  Regarde,  la 
voici  qui  revient. 

Bernardo.  —  Dans  la  m.ême  figure  du  roi  qui 
e^  mort. 

Marcellus.  —  Tu  es  clerc,  parle-lui,  Horatio. 

Bernardo.  —  Est-ce  qu'elle  n'a  pas  l'air  du 
roi?  Remarque  bien,  Horatio. 

Horatio.  —  Tout  à  fait.  J'en  ai  l'angoisse  de 
peur  et  de  surprise. 

Bernardo.  —  Elle  a  envie  qu'on  lui  parle. 

Marcellus.  —  Que^tionne-là,  Horatio. 

Horatio.  —  Qui  es-tu,  toi  qui  usurpes  cette  heure 
de  la  nuit  tout  ensemble  avec  cette  forme  noble 
et  guerrière  en  laquelle  la  majesté  du  Danemark, 
ensevelie  naguère,  marchait  ?  Par  le  ciel  !  Je  te 
somme,  parle  ! 

Marcellus.  —  Elle  eSt  offensée. 

Bernardo.  —  Vois,  elle  s'en  va  fièrement. 

Horatio.  —  Arrête  I  Parle  !...  parle  !...  je  te 
somme  ;  parle,  {l.e  spectre  sort.) 

Marcellus.  —  Elle  e^t  partie  et  ne  veut  pas 
répondre. 

Bernardo.  —  Eh  quoi  !  Horatio,  tu  trembles, 
tu  es  tout  pâle.  Iî,^t-ce  que  ce  n'e§t  pas  plus  que  de 
l'imagination  ?  Qu'en  penses-tu  ? 


10  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Horatio.  —  Devant  mon  Dieu,  je  ne  le  croirais 
pas,  sans  le  sensible  et  véridique  témoignage  de  mes 
propres  yeux. 

Marcellus.  —  E^-ce  qu'elle  n'a  pas  Tair  du 
roi  ? 

HoRATio.  —  Comme  tu  as  l'air  de  toi-même. 
C'e^  l'armure  même  qu'il  avait  quand  il  combattit 
Norv^^'ège  l'ambitieux.  C'e^  le  même  sourcillemcnt 
que  le  jour  où,  dans  un  engagement  furieux,  il 
abattit  sur  la  glace  les  Polonais  meneurs  de  traî- 
neaux. C'e§t  bien  étrange. 

Marcellus.  —  Ainsi  donc  deux  fois  déjà  et, 
ju^e  à  cette  heure  morte,  martial,  il  a  passé  près  de 
notre  po§te. 

Horatio.  —  Quel  sens  spécial  fixer  ?  Je  n'en 
sais  rien.  Mais,  somme  toute,  en  mon  opinion,  ceci 
présage  quelque  étrange  éruption  dans  le  royaume. 

Marcellus.  —  Bon,  maintenant,  asseyons-nous 
—  et  dites-moi  —  celui  qui  sait  —  pourquoi  ces 
gardes  si  ^triâes,  si  rigoureuses,  noârurnes,  tour- 
mentent ainsi  les  sujets  de  cette  contrée  ?  Pourquoi 
ces  fonderies  journalières  de  canons  de  bronze, 
et  ces  marchés  étrangers  d'équipements  de  guerre  ? 
Pourquoi  ces  racolages  de  calfats  dont  la  tâche  amère 
ne  distingue  plus  les  dimanches  de  la  semaine  ? 
Qu'attend-on  pour  que  cette  hâte  fiévreuse  fasse  de 
la  nuit  la  sœur  de  travail  du  jour  ?  Qui  eft-ce  qui 
peut  bien  m' informer  ? 

Horatio.  —  Moi,  je  le  puis.  Du  moins,  voici 
le  bruit  qui  court  :  notre  feu  roi  —  dont  l'image  à 
l'instant  nous  a  apparu  —  fut,  vous  le  savez,  par 
Fortinbras,  de  Norwège,  sous  la  piqûre  d'un  orgueil 
très  jaloux,  défié  au  combat.  Auquel  combat  notre 
vaillant  Hamlet  (  car  tel  l'estimait  cette  partie  de 


HISTOIRE  D'HAMLET  ii 

notre  ancien  monde)  occit  ce  t'ortinbras.  Or, 
Fortinbras,  par  pacte  scellé,  dûment  ratifié  par  décret 
et  cri  de  héraut,  avait  engagé  au  conquérant,  avec 
sa  vie,  toutes  les  terres  dont  il  se  tenait  saisi,  en 
échange  desquelles  une  portion  équivalente  fut 
engagée  par  notre  roi,  laquelle  serait  revenue  au 
f>atrimoine  de  Fortinbras,  s'il  eût  été  vainqueur. 
Ainsi,  par  la  même  convention  et  teneur  de  l'article 
désigné,  la  sienne  revint  à  Hamlet.  Or,  monsieur, 
le  jeune  Fortinbras,  tout  bouillant  de  lave,  a  remor- 
qué sur  les  marches  de  Norvège,  de-ci,  de-là,  une 
bande  de  gens  sans  feu  ni  lieu,  prêts,  pour  le  pain 
et  la  solde,  à  toute  entreprise  qui  aura  de  TeStomac. 
Or,  la  présente  (  comme  bien  paraît  à  notre  Etat), 
serait  de  nous  reprendre,  par  main-forte  et  contrainte, 
ces  susdites  terres,  ainsi  perdues  par  son  père.  Et, 
voilà,  je  pense,  le  grand  motif  de  nos  préparations, 
la  raison  de  nos  présentes  gardes  et  la  cause  capi- 
tale de  ces  portes  ventre-à-terre  et  de  ce  branle-bas 
dans  le  pays. 

Bernardo.  —  je  crois  qu'elle  n'eSt  point  autre. 
Certes,  il  convient  que  cette  fatidique  figure  tra- 
verse notre  garde  en  armes,  si  semblable  au  roi  qui 
fut  et  qui  e^  l'objet  de  ces  guerres. 

HoRATio.  —  Poussière  dans  Toeil  de  la  pensée. 
Aux  temps  les  plus  hauts,  les  plus  laurés  de  Rome, 
un  peu  avant  que  le  grand  Julius  tombât,  on  vit 
les  tombes  désertées,  et  les  morts  enlinceuillés 
ululèrent  et  marmonnèrent  par  les  rues  romaines, 
les  étoiles  traînèrent  du  feu,  la  rosée  fut  de  sang, 
le  soleil  plein  de  désa^res,  et  la  planète  humide, 
dont  l'influence  régit  l'empire  de  Neptune,  parut 
frappée  de  l'cclipsc  du  jugement.  Ces  présages 
d'événements,  hérauts  des  destinées,  prologues  de 


iz  WILLIAM  SHAKESPEARE 

la  calamité,  déjà  ciel  et  terre  tout  ensemble  les  ont 
manifestés  à  nos  climats  et  à  nos  peuples.  (  Le  spectre 
reparaît.  )  Mais  chut  !  regarde  !  voilà  la  chose  qui 
revient.  Je  me  mets  en  travers,  dût-elle  me  fou- 
droyer. Arrête,  illusion  !  Si  tu  as  une  puissance 
sonore,  l'usage  de  la  parole,  parle-moi  !  Si  on  peut 
faire  une  bonne  œuvre  qui  te  donne  la  paix,  qui  me 
donne  le  salut,  parle-moi  !  Si  tu  as  le  secret  du  deftin 
de  ta  patrie,  et  si  un  avertissement  peut  détourner 
le  sort,  oh  !  parle  !  ou  si  tu  as  enterré,  pendant  ta 
vie,  des  trésors  extorqués,  ce  qui,  dit-on,  vous 
autres  esprits,  vous  fait  marcher  dans  la  mort, 
parle  !  Attends  et  parle.  (  Le  coq  chante.  )  Arrête-le, 
Marcellus . 

Marcellus.  —  Faut-il  taper  dedans  avec  ma 
pertuisane  ? 

Horatio.  —  Fais,  s'il  ne  s'arrête  pas  ! 

Bernardo.  —  Il  eSt  ici  ! 

HoRATio.  —  Il   eSt   ici  !   (  Le  spectre   disparaît.^ 

Marcellus.  —  Il  e§t  parti...  Nous  avons  tort, 
à  une  chose  si  majestueuse,  de  faire  montre  de  vio- 
lence ;  car  elle  e§t,  comme  l'air,  invulnérable,  et 
nos  vaines  estocades  sont  une  dérisoire  moquerie. 

Bernardo.  —  Elle  allait  parler  quand  le  coq 
a  chanté. 

HoRATio.  —  Et  puis  elle  a  tressailli  comme  une 
chose  coupable  à  un  ordre  fatal.  J'ai  ouï  dire  que  le 
coq  —  la  trompette  du  matin  —  de  son  gosier  aigu 
au  son  Strident  éveille  le  dieu  du  jour  et,  qu'à  son 
signal,  soit  dans  l'onde  ou  le  feu,  soit  dans  la  terre 
ou  l'air,  les  esprits  errants  qui  extra  vaguent,  re- 
tournent dans  leur  sphère.  C'eSt  la  vérité,  l'objet 
présent  l'atteste. 

Marcellus.  —  SJ apparence  s'eSt  dissoute  au  chant 


HISTOIRE  D'H AMLET  13 

<lu  coq.  Il  y  en  a  qui  disent  que  toujours,  quand  vient 
la  saison  où  on  fête  la  naissance  de  notre  Sauveur, 
l'oiseau  de  l'aurore  chante  pendant  toute  la  nuit, 
et  alors,  disent-ils,  les  esprits  n'osent  marcher,  les 
nuits  sont  saines  ;  alors,  les  planètes  ne  font  pas 
geler,  les  fées  ne  jettent  pas  de  sorts,  les  sorcières 
n'ont  pas  pouvoir  de  charmes,  tant  l'heure  e§t  gra- 
cieuse et  consacrée. 

Horatio.  —  C'eSt  ce  qu'on  m'a  dit  aussi,  et, 
en  partie,  je  le  crois.  Mais  vois,  l'Aube,  roulée  dans 
son  manteau  roux,  passe  sur  la  rosée  de  cette  haute 
colline  orientale.  Brisons  là  notre  garde  et,  si  vous 
m'en  croyez,  faisons  part  de  ce  que  nous  avons  vu 
cette  nuit  au  jeune  Hatnlet,  car,  sur  ma  vie  !  cet 
esprit,  muet  pour  nous,  lui  parlera  à  lui.  Consen- 
tez-vous à  ce  que  nous  le  lui  fassions  connaître, 
ainsi  que  notre  amour  l'exige,  ainsi  qu'il  convient 
à  notre  devoir  ? 

Marcellus.  —  Faisons-le,  je  vous  en  prie.  Et 
moi,  ce  matin,  je  sais  où  nous  le  trouverons  avec 
le  plus  de  chance.   (Ils  sortent,  ) 


Deuxième    Tableau 

Une  salle  d'Etat  dans  le  Château 


SCENE  II 

Fanfare.  Entrent  le  Roi,  la  Reine,  Hamlet, 
PoLONius,  Laertes,  Voltimand,  Cornélius, 

Seigneurs  et  serviteurs 

Le  Roi.  —  Quoique  le  souvenir  de  la  mort  de 
notre  cher  frère  Hamlet  soit  toujours  vert,  et  qu'il 
nous  convienne  d'ensevelir  nos  cœurs  dans  le  cha- 
grin, tandis  que  tout  notre  royaume  se  contrafte 
en  un  froncement  douloureux,  cependant  la  raison 
balance  la  nature  et  veut  que,  si  nous  songeons  à 
lui  avec  une  douleur  discrète,  nous  ne  perdions  pas 
la  mémoire  de  notre  personne.  Voilà  pourquoi, 
avec  une  joie  voilée,  souriant  d'un  œil  et  pleurant 
de  l'autre,  —  le  carillon  aux  funérailles,  le  glas  aux 


HISTOIRE  D'HAMLET  ly 

noces,  —  pesant  également  délices  et  deuil,  nous 
avons  pris  notre  sœur  de  naguère,  maintenant  notre 
reine,  partenaire  impériale  de  cet  Etat  guerrier, 
pour  notre  femme.  Et  n'avons  point  en  cela  enfreint 
vos  bons  conseils  que  vous  nous  avez  donnés  large- 
ment en  cette  affaire.  A  tous,  merci.  Maintenant, 
vous  le  savez,  le  jeune  Fortinbras,  eStimant  peu  notre 
valeur,  ou  tenant  que  par  la  mort  de  notre  cher 
frère  notre  royaume  e^  bouleversé,  joignant  là- 
dedans  quelque  rêve  de  vié^oire,  ne  cesse  de  nous 
harceler  d'ambassades  où  il  exige  la  délivrance  des 
terres  perdues  par  son  père  en  bonne  forme  légale 
et  gagnées  par  notre  très  vaillant  frère.  Voilà  pour 
lui  ;  maintenant  à  nous  et  à  cette  assemblée.  Voici 
l'état  de  nos  affaires  :  nous  venons  d'écrire  ici  à 
Norwège,  oncle  du  jeune  Fortinbras,  qui,  impotent 
et  alité,  vient  d'apprendre  à  peine  le  dessein  d'icelui 
son  neveu,  de  faire  cesser  ses  menées,  en  tant  que 
les  levées,  listes  et  montres  sont  toutes  faites  parmi 
ses  sujets  ;  et  nous  vous  dépêchons  ici,  vous,  bon 
Cornélius,  et  vous,  Voltimand,  comme  porteurs 
de  ce  salut  au  vieux  Norwège,  sans  vous  donner 
d'autres  pouvoirs  personnels  pour  traiter  avec  le 
roi  que  la  teneur  grossoyée  de  ces  articles  ne  vous 
y  autorise.  Adieu  ;  que  votre  hâte  s'accorde  avec 
votre  devoir. 

Cornélius  et  Voltimand.  —  En  cela  comme 
en  toutes  choses  nous  montrerons  notre  obéissance. 

Le  Roi.  —  Nous  n'en  doutons  pas  ;  adieu, 
adieu.  (  Sortent  Voltimand  et  Cornélius.  )  Et  mainte- 
nant, Laërtes,  que  se  passe-t-il  donc  pour  vous  ? 
Vous  nous  avez  touche  mot  d'une  requête,  qu'e^-cc 
donc,  Laërtes  ?  Vous  ne  sauriez  parler  raison  au  roi 
de  Danemark  et  perdre  vos  paroles.  Que  saurais-tu 


i6  WILLIAM  SHAKESPEARE 

demander,  Laertes,  qui  ne  fût  mon  offre,  non  ta 
requête  ?  La  tête  n'e§t  pas  plus  parente  du  cœur, 
la  main  n'eSt  pas  plus  ouvrière  pour  la  bouche  que 
le  trône  de  Danemark  n'eêt  acquis  à  ton  père.  Que 
désires-tu,  Laërtes  ? 

Laertes.  —  Mon  redouté  seigneur,  votre  congé 
et  faveur  pour  retourner  en  France.  J'en  suis  revenu, 
il  eêt  vrai,  de  plein  gré  en  Danemark  pour  tenir  ma 
place  à  votre  couronnement,  mais  maintenant,  je 
dois  l'avouer,  ce  devoir  rempli,  mes  pensées  et  mes 
vœux  penchent  de  nouveau  vers  la  France  et  je  les 
soumets  à  votre  bon  plaisir  et  gracieux  congé. 

Le  Roi.  —  Avez-vou?  celui  de  votre  père  ?  Que 
dit  Polonius  ? 

PoLONius.  —  Il  me  l'a,  monseigneur,  arraché 
à  contre-cœur,  par  d'importunes  insistances,  jusque 
enfin,  sur  sa  requête,  j'ai  apposé  à  regret  le  sceau  de 
mon  consentement.  Je  vous  supplie,  permettez-lui 
de  partir. 

Le  Roi.  —  Choisis  ton  heure,  Laërtes.  Que  le 
temps  soit  à  toi,  et  tes  meilleures  grâces,  dépense-les 
à  ton  gré...  Mais  toi,  maintenant,  Hamlet,  mon 
cousin  et  mon  fils... 

Hamlet.  —  Un  peu  plus  que  germain,  moins 
que  du  même  germe. 

Le  Roi.  —  Comment  ?  êtes-vous  encore  plongé 
dans  les  brumes  ? 

Hamlet.  —  Non  pas,  monseigneur,  je  suis  trop 
près  du  soleil. 

La  Reine.  —  Mon  bon  Hamlet,  dévêts-toi  de 
tes  couleurs  noéturnes,  et  que  ton  œil  regarde  Dane- 
mark en  ami.  Ne  t'attache  pas,  les  yeux  voilés,  à 
chercher  ton  noble  père  dans  la  poussière.  Tu  le 


HISTOIRE  D'HAMLET  17 

sais,  c'est  commun  à  tous  :  tout  ce  qui  vit  doit 
mourir,  allant  à  travers  la  nature  à  Téternité. 

Hamlet.  —  Oui,  madame,  commun  à  tous. 

La  Reine.  —  Alors  pourquoi  cela  te  semble-t-U 
si  particulier  à  toi  ? 

Hamlet.  —  Semble,  madame  ?  Non,  cela  e§t. 
Je  ne  connais  pas  '*  semble  ".  Ce  n'eét  pas  seulement 
mon  manteau  d'encre,  bonne  mère,  ni  mes  coutu- 
miers  vêtements  de  noir  solennel,  ni  l'exhalement 
contraint  de  soupirs  gonflés,  ni  la  féconde  rivière 
des  yeux,  ni  l'aspeâ:  défait  du  visage,  ni  tout  ensemble 
les  formes,  modes,  montres  de  chagrin  qui  peuvent 
me  définir  exa6t:ement.  Cela,  tenez,  semble  ;  car 
ce  sont  des  actions  qu'un  homme  pourrait  jouer. 
Mais  j'ai  ceci  là-dedans  qui  dépasse  le  rôle  ;  cela  n'eSt 
que  l'attirail  et  le  parement  de  la  douleur. 

Le  Roi,  —  Il  c§t  doux  et  louable  en  votre  nature, 
Hamlet,  de  rendre  ces  devoirs  de  deuil  à  votre  père. 
Mais,  vous  le  savez,  votre  père  avait  perdu  un  père, 
ce  père  perdu  avait  perdu  le  sien.  Le  survivant  e§t 
lié  par  obligation  filiale  de  rendre  un  temps  des 
hommages  funéraires  ;  mais  persévérer  en  des 
doléances  obstinées  e^t  un  entêtement  impie  ;  c'eSt 
une  douleur  efféminée  ;  cela  marque  une  volonté 
bien  irrévérencieuse  envers  le  ciel,  un  cœur  peu  for- 
tifié, un  esprit  impatient,  un  entendement  simple 
et  sans  éducation.  Car  les  choses  que  nous  savons 
inévitables  et  aussi  communes  que  l'objet  le  plus 
vulgaire  pour  les  sens,  pourquoi  dans  notre  vaine 
humeur  les  prendre  ainsi  à  cœur  ?  Fi  !  c'eét  un  péché 
contre  le  ciel,  un  péché  envers  la  mort,  un  péché 
contre  la  nature,  très  absurde  à  la  raison  dont  le 
thème  commun  c§t  la  mort  des  pères,  et  qui  n'a  cessé 
de  crier  depuis  le  premier  cadavre  jusqu'à  celui  qui 


18  WILLIAM  SHAKESPEARE 

e§t  mort  aujourd'hui  :  "  Ceci  doit  être  ainsi  ". 
Nous  vous  en  prions,  jetez  à  terre  cette  inutile 
douleur  et  pensez  à  nous  comme  à  un  père.  Car,  le 
monde  en  prenne  note,  vous  êtes  le  plus  immédia- 
tement proche  de  notre  trône,  et,  toute  la  noblesse 
d'amour  qu'un  père  très  tendre  porte  à  son  fils, 
je  vous  la  manifeste  à  vous.  Pour  votre  intention 
de  retourner  aux  écoles  de  Wittemberg,  elle  est 
extrêmement  contraire  à  notre  désir.  Nous  vous 
implorons,  nous  vous  mandons  de  rester  ici  sous 
le  salut  et  réconfort  de  nos  yeux,  vous,  le  premier 
de  notre  cour,  notre  cousin  et  notre  fils. 

La  Reine.  —  Ne  laisse  pas  ta  mère  perdre  ses 
prières,  Hamlet  ;  je  t'en  prie,  reSte  avec  nous  ;  ne 
va  pas  à  Wittemberg. 

Hamlet.  —  Je  ferai  en  tout  de  mon  mieux  pour 
vous  obéir,  madame. 

Le  Roi.  —  Allons,  voilà  une  réponse  affectueuse 
et  nette.  Soyez  comme  nous-mêmes  en  Danemark... 
Madame,  venez.  Ce  gracieux  et  spontané  consente- 
ment d'Hamlet  me  met  le  sourire  au  cœur  ;  en  grâce 
de  quoi  toute  joviale  santé  que  Danemark  boira 
aujourd'hui,  le  grand  canon  aux  nuages  la  redira  ; 
et,  à  l'invite  du  roi,  les  cieux  répondront  à  leur 
bruit,  faisant  écho  au  tonnerre  terrene.  Venez, 
sortons.  (  Fanfare.  Tous  sortent,  sauf  Hamlet.  ) 

Hamlet.  —  Oh  !  si  cette  trop,  trop  soUde  chair 
voulait  se  fondre,  se  liquéfier  et  se  résoudre  en  rosée  ; 
si  l'Etemel  n'avait  pas  dressé  les  tables  de  sa  loi 
contre  le  suicide  !  O  Dieu  !  O  Dieu  !  quelle  lour- 
deur, quel  goût  de  rance,  quelle  platitude,  quel 
vide  me  semble  avoir  tout  l'ordinaire  de  cette  vie. 
Fi  du  monde  !  Oh  !  fi  !  jardin  d'ivraie  poussée  en 
graine,  et  que  des  choses  informes ^  fétide^_jet__gro5--_ 


HISTOIRE  D'HAMLET  19 

_sièr_es  uniquement  possèdent.  En  être  venu  là.  Mort 
à  peine  depuis  deux  mois  !  oh,  non  !  pas  tant  même  ! 
pas  deux  !  Un  si  excellent  roi  qui  était  à  celui-ci  ce 
qu'Hypérion  e§t  à  un  satyre,  si  aimant  pour  ma  mère 
qu*il  avait  déplaisir  quand  les  vents  du  ciel  fouet- 
taient trop  rudement  son  visage  !  Ciel  et  terre  î 
faut-il  que  je  me  souvienne  !  oh  !  elle  se  pendait  à 
lui  comme  si  son  désir  eût  forci  par  sa  pâture  même  I 
Et  pourtant,  en  un  mois  !  Ah  !  n'y  plus  penser  !... 
Fragilité,  ton  nom  e§t  femme.  Un  petit  mois  !  les 
souliers  de  bal  n'étaient  pas  défraîchis  avec  lesquels 
elle  avait  suivi  le  corps  de  mon  pauvre  père  !  — 
comme  Niobé,  tout  en  larmes.  —  Oui,  elle  !  elle- 
même.  O  Dieu  !  une  bête  qui  n'a  pas  le  discours 
de  la  raison  aurait  gardé  son  deuil  plus  longtemps  î 
Mariée  avec  mon  oncle  !  le  frère  de  mon  père  ! 
mais  ne  ressemblant  pas  plus  à  mon  père  que  moi 
à  Hercule  !...  En  un  mois  !...  Avant  même  que  le 
sel  de  ses  larmes  iniques  ait  cessé  de  rougir  ses  yeuK 
gonflés,  elle  s'e^  mariée  !  Oh!  hideuse  hâte  de  voler 
avec  tant  de  légèreté  vers  des  draps  incestueux  !,.. 
Ce  n'e§t  pas  bon  !  il  eét  impossible  que  cela  vienne 
à  rien  de  bon.  Mais  éclate,  mon  cœur,  car  il  faut  rester 
bouche  close.  (  E^ntrent  Horatio,  Bernardo,  Marcellus.  ) 

Horatio.  —  Salut  à  votre  seigneurie  ! 

Hamlet.  —  Je  suis  heureux  de  vous  trouver 
bien.  Horatio  ?  ou  je  ne  me  reconnais  plus. 

HoRATio.  —  I-ui-même,  monseigneur.  Et  votre 
humble  serviteur  toujours. 

Hamlet.  —  Monsieur,  mon  bon  ami  :  j'échan- 
gerai ce  titre  avec  vous...  Et  que  faites-vous,  loin 
de  Wittemberg,  Horatio?  (^Apercevant  Marcellus,) 
Marcellus  ? 

Marcellus.  —  Mon  bon  seigneur. 


20  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Je  suis  bien  heureux  de  vous  voir. 
{A  Bernardo.)  Bonsoir  monsieur...  Mais  voyons, 
que  faites-vous  loin  de  Wittemberg  ? 

HoRATit).  —  Caprice  d'écolier  errant,  mon  bon 
seigneur. 

Hamlet.  —  Je  ne  laisserais  pas  votre  ennemi 
le  dire,  et  vous  ne  ferez  pas  à  mon  oreille  la  violence 
de  lui  confier  votre  propre  rapport  contre  vous- 
même.  Non,  non,  je  vous  connais,  vous  n'êtes  pas 
écolier  errant.  Mais  quelle  affaire  avez-vous  à  Else- 
neur  ?  Nous  vous  apprendrons  à  boire  rouge  bord 
avant  votre  départ  ! 

HoRATio.  —  Monseigneur,  j'étais  venu  voir  les 
funérailles  de  votre  père. 

Hamlet.  —  Je  te  prie,  ne  te  moque  pas  de  moi, 
mon  camarade  d'école.  Je  pense  que  c'était  pour 
voir  les  noces  de  ma  mère. 

Horatio.  —  C'eSt  vrai,  monseigneur  ;  elles  ont 
suivi  de  bien  près. 

Hamlet.  —  Economie  !  Economie,  Horatio  !  Le 
rôti  des  funérailles  a  été  servi  froid  aux  tables  des 
noces.  Ah  !  avoir  retrouvé  mon  plus  vif  ennemi  au 
ciel  plutôt  que  d'avoir  jamais  vu  ce  jour,  Horatio. 
Mon  père  !...  Il  me  semble  que  je  vois  mon  père. 

HoRATio.  —  Oh!   où   cela,  monseigneur? 

Hamlet.  —  Dans  l'œil  de  ma  pensée,  Horatio. 

Horatio.  —  Je  l'ai  vu  autrefois  ;  il  avait  bel 
air  de  roi. 

Hamlet.  —  -  C'était  un  homme,  à  tout  prendre  • 
je  ne  reverrai  jamais  le  pareil. 

HoRATio.  —  Monseigneur,  je  crois  que  je  l'ai 
vu  hier  soir. 

Hamlet.  —  Vu  ?  Qui  ? 

HoRATio.  —  Monseigneur,  le  roi  votre  père. 


HISTOIRE  D'HAMLET  zr 

Hamlet.  —  Le  roi  mon  père  ! 

Horatio.  —  Tempérez  votre  surprise  un  temps, 
roreilJe  attentive  jusqu'à  ce  que  je  puisse,  sur  le 
témoignage  de  ces  messieurs,  vous  conter  ce  pro- 
dige. 

Hamlet.  —  Pour  l'amour  du  ciel,  que  je  l'en- 
tende ! 

HoRATio.  —  Deux  nuits  de  suite,  ces  messieurs, 
Marcellus  et  Bernardo,  étant  de  garde,  dans  le  désert 
mort  de  la  minuit,  ont  eu  cette  rencontre  :  une 
figure  semblable  à  votre  père,  armée  de  tout  point, 
exaftement,  de  pied  en  cap,  apparaît  devant  eux  et 
solennement  passe  en  une  lente  dignité.  Il  a  marché 
trois  fois  sous  leurs  yeux  obscurcis  et  surpris  d'épou- 
vante, à  la  dislance  de  son  bâton  de  commandement. 
Et  eux,  presque  gelés  de  peur,  restent  muets  et  ne 
lui  parlent  pas.  Voilà  ce  dont  ils  me  firent  part  dans 
un  horrible  secret  ;  et  moi,  avec  eux,  la  troisième 
nuit,  j'ai  monté  la  garde.  Là,  comme  ils  l'avaient 
dit,  à  la  fois  l'heure,  la  forme  de  la  chose,  chaque  mot 
exa6t,  vrai,  l'apparition  arrive.  J'ai  reconnu  votre 
père.  Ses  mains  ne  sont  pas  plus  pareilles. 

Hamlet.  —  Mais    où   était-ce  ? 

Marcellus.  —  Monseigneur,  sur  la  plate-forme 
où  nous  étions  de  garde. 

Hamlet.  —  Et  vous  n'avez  pas  parié  à  cette 
chose  ? 

HoRATio.  —  Monseigneur,  moi  ;  mais  elle  n'a 
pas  fait  de  réponse.  Une  fois  pourtant  il  m'a  semblé 
qu'elle  levait  la  tête  et  allait  se  mettre  en  mouve- 
ment, comme  si  elle  voulait  parler,  mais  alors ^  juSte 
alors,  le  coq  du  matin  a  chanté  clair,  et,  au  son,  elle 
a  frissonné,  et,  hâtive,  s'c^t  évanouie. 

Hamlet.  —  C'eSt  très  étrange. 


22  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Horatio.  —  Aussi  sûr  que  je  vis,  mon  honoré 
seigneur,  c'eSî  vrai  ;  et  nous  avons  pensé  qu'il  était 
écrit  dans  notre  devoir  de  vous  prévenir. 

Hamlet.  —  En  vérité,  en  vérité,  messieurs... 
mais  ceci  me  trouble...  Etes-vous  de  garde,  cette 
nuit? 

Tous.  —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Armé,    dites-vous  ? 

Marcellus  et  Bernardo.  —  Armé,  monsei- 
gneur. 

Hamlet.  —  De  pied  en  cap  ? 

Marcellus  et  Bernardo.  —  Monseigneur,  du 
chef  aux  pieds . 

Hamlet.  —  Alors,  vous  n'avez  pas  vu  sa  figure  ! 

Horatio.  —  Oh  !  si,  monseigneur  ;  il  portait 
la  visière  levée. 

Hamlet.  —  Quoi  ?  Le  regard  froncé  ? 

HoRATio.  —  Un  visage  plus  douloureux  que 
colère. 

Hamlet.  —  Pâle  ou  rouge  ? 

Horatio.  —  Non,  très  pâle. 

Hamlet.  —  Et  il  fixait  ses  yeux  sur  vous  ? 

Horatio.  —  Constamment. 

Hamlet.  —  J'aurais  voulu  être  là. 

HoRATio.  —  Cela  vous  aurait  bien  étonné. 

Hamlet.  —  Sans  doute,  sans  doute...  Et,  e§t-elle 
restée  longtemps  ? 

Ho  RATIO.  —  ju.§te  ce  qu'il  faudrait,  sans  se 
presser,  pour  compter  cent. 

Bernardo  et  Marcellus.  —  Plus  longtemps  1 
plus  longtemps  ! 

Horatio.  —  Pas  quand  je  l'ai  vue. 

Hamlet.  —  La  barbe  était  grisonnante  ?  Non  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  25 

Horatio.  —  Elle  était  comme  je  l'ai  vue  pen- 
dant sa  vie,  argent  sur  sable. 

Hamlet.  —  Je  veillerai  ce  soir  ;  peut-être  qu'elle 
reviendra. 

Horatio.  —  Je  le  jurerais. 

Hamlet.  —  Si  elle  assume  la  personne  de  mon 
noble  père,  je  lui  parlerai,  quand  l'enfer  béant  me 
commanderait  la  paix  !  Je  vous  prie  tous,  si  vous  avez 
jusqu'ici  gardé  pour  vous  cette  vision,  triplez  encore 
votre  silence,  et,  quoi  qu'il  arrive  cette  nuit,  prêtez-y 
l'esprit,  mais  pas  la  langue.  Je  récompenserai  votre 
fidélité.  Là,  adieu.  Sur  la  plate-forme,  entre  onze  et 
douze,  je  vous  rendrai  visite. 

Tous.  —  Notre  devoir  à  Votre  Honneur. 

HUmlet.  —  Votre  amour  !  comme  le  mien  à 
vous  !  Adieu.  (I/s  sortent.^  L'esprit  de  mon  père  ! 
en  armes  !  Tout  n'eét  pas  dans  l'ordre  !  Je  crains 
quelque  hideuse  trame.  Ah  !  je  voudrais  que  la  nuit 
fût  venue  !  Jusque-là  reâte  tranquille,  mon  âme  : 
les  noires  aélions  se  dressent,  quand  toute  la  terre 
les  étouflFerait,  aux  yeux  des  hommes. 


Troisième    Tableau 

Une  chambre  dans  la  maison  de  Polonius 

SCENE   III 
Entrent  Laertes  et  Ophélie 

Laertes.  —  Mes  affaires  sont  embarquées  ;  adieu . 
Et,  ma  sœur,  quand  le  vent  sera  bon  et  le  convoi  en 
partance,  ne  vous  endormez  pas  et  donnez-moi  de 
vos  nouvelles. 

Ophélie.  —  En  doutez-vous  ? 

Laertes.  —  Pour  Hamlet  et  le  fleuretage  de  ses 
faveurs,  tenez  que  c'eft  un  caprice,  un  jeu  du  sang, 
une  violette  dans  sa  prime  jeunesse,  hâtive,  mais 
éphémère,  suave,  mais  tôt  fanée,  le  parfum  et  inter- 
mède de  la  minute,  pas  plus. 

Ophélie.  —  Pas  plus  ? 

Laertes.  —  Dites-vous-le,  pas  plus.  Car  la  nature 


HISTOIRE  D'HAMLET  25 

croissante  ne  grandit  pas  seulement  en  muscles  et 
en  chair,  mais  dès  que  ce  temple  se  magnifie,  l'office 
intérieur  de  la  pensée  et  de  l'âme  se  fait  ample  à  sa 
mesure.  Peut-être  qu'il  vous  aime  maintenant,  que 
maintenant  nulle  boue  ni  cautèle  ne  souille  la  droi- 
ture de  son  désir,  mais  il  faut  craindre.  Pesez  sa 
grandeur:  sa  volonté  n'e^  pas  à  lui,  car  lui-même 
eêt  assujetti  à  sa  naissance.  Il  ne  peut,  comme  les 
personnes  sans  valeur,  trancher  à  son  gré,  car  de 
son  choix  dépendent  la  santé  et  le  salut  de  tout 
l'Etat  ;  et  par  ainsi  son  choix  doit  être  circonscrit 
par  la  voix  et  consentement  du  corps  dont  il  e^  la 
tête.  Donc,  s'il  vous  dit  qu'il  vous  aime,  votre 
sagesse  ne  devra  le  croire  que  selon  qu'il  pourra 
en  temps  et  lieu  faire  de  ses  paroles  des  aftes  :  en  quoi 
il  ne  peut  outrepasser  l'assentiment  de  la  générale 
voix  du  Danemark.  Songez  donc  à  la  perte  que 
peut  subir  votre  honneur  si  d'une  oreille  trop  cré- 
dule vous  écoutez  ses  chansons,  si  vous  perdez 
votre  cœur,  ou  si  vous  ouvrez  votre  chaélc  trésor 
à  son  importunité  déréglée.  Craignez-le,  Ophélie  ; 
craignez-le,  ma  chère  sœur,  et  tenez-vous  dans  les 
réserves  de  votre  amour,  hors  de  la  dangereuse 
portée  du  désir.  La  plus  charte  vierge  e^t  prodigue 
qui  démasque  sa  beauté  à  la  lune.  La  vertu  même 
n'échappe  pas  à  la  flétrissure  de  calomnie  ;  le  ver 
ronge  les  nouveaux-nés  du  printemps  maintes  fois 
avant  que  leurs  boutons  soient  déclos,  et  dans  la 
matinale  et  liquide  rosée  de  jeunesse,  le  gel  conta- 
gieux menace  de  bien  près.  Soyez  donc  prudente  ; 
le  meilleur  salut  e^t  dans  la  crainte  ;  car  la  jeunesse, 
fût-elle  isolée,  se  révolte  contre  sa  propre  raison. 

Ophklie.  —  Je  conserverai  l'effet  de  cette  bonne 
leçon;  ce  sera  la  gardienne  de  mon  cœur.  Mais,  mon 


26  WILLIAM  SHAKESPEARE 

bon  frère,  ne  faites  pas  comme  le  malgracieux  paSteur 
qui  montre,  pour  aller  au  ciel,  l'âpre  sentier  de  ronces 
tandis  que  lui-même,  toute  honte  bue,  en  libertin, 
passe  sur  l'indulgente  route  de  roses,  indocile  à  sa 
dodrine. 

Laertes.  —  Oh  !  n'aie  point  crainte.  Mais  je 
tarde,  voici  venir  mon  père.  Une  double  bénédidlion 
e§t  une  double  grâce  ;  l'occasion  sourit  à  un  second 
adieu.  (  Polonitts  entre.  ) 

PoLONius.  —  Encore  ici,  Laërtes  !  A  bord  !  à 
bord  !  Quelle  honte  !JLe  vent  épaule  vo±re-vôile_et 
l'on  vous  attend.  Là,  ma  bénédiâion  sur  toi  et  ces 
quelques  préceptes  dans  ta  mémoire.  Veille  à  les 
y  graver.  Ne  donne  point  de  langue  à  tes  pensées, 
ni  d'afte  à  quelque  idée  mal  mesurée.  Sois  familier, 
mais  ne  sois  point  vulgaire.  Les  amis  que  tu  as  et 
dont  tu  as  éprouvé  l'adoption,  fixe-les,  à  ton  âme 
par  des  cercles  de  fer,  mais  _n'use  jpas  ta  main  à 
recevoir  en  camarade  tout  béjaune  frais  éclos.  Garde 
d'entrer  en  querelle,  mais,  y  étant,  fais  que  l'adver- 
saire puisse  se  garder  de  toi.  Donne  à  beaucoup  ton 
oreille,  à  peu  ta  voix.  Prends  l'avis  de  chacun,  mais 
réserve  ton  jugement.  Que  tes  habits  soient  coûteux 
selon  ta  bourse,  mais  non  marqués  de  fantaisie  ; 
riches,  point  voyants,  car  l'équipage  souvent  pro- 
clame l'homme,  et,  en  France,  gens  de  meilleure 
qualité  y  portent  la  plus  généreuse  di§tinâ:ion.  Ne 
sois  point  emprunteur  et  ne  sois  point  prêteur,  car 
l'argent  souvent  se  perd  avec  l'ami  et  l'empnmt 
émousse  le  fil  de  l'économie.  Par-dessus  tout,  sois 
fidèle  à  toi-même  ;  et  il  s'ensuivra  nécessairement, 
comme  la  nuit  suit  le  jour,  qu'alors  tu  ne  saurais 
être  déloyal  à  personne.  Adieu,  que  ma  bénédiétion 
fasse  mûrir  ceci  en  toi. 


HISTOIRE  D'HAMLET  27 

Laertes.  —  Très  humblement  je  prends  congé  de 
vous,   monseigneur. 

PoLONius.  —  L'heure  vous  appelle  ;  allez,  vos 
serviteurs  vous  attendent. 

Laertes.  —  Adieu,  Ophélie  ;  et  souvenez-vous 
bien  de  ce  que  je  vous  ai  dit. 

Ophélie.  —  Tout  e^  serré  dans  ma  mémoire  et 
vous-même  en  garderez  la  clef. 

Laertes.  —  Adieu.  (  Il  sort,  ) 

PoLONius.  —  Qu'e^-ce  que  c'eS^t,  Ophéhe,  qu'il 
vous  a  dit  ? 

Ophélie.  —  Plaise  à  vous,  quelque  chose  tou- 
chant  lord   Hamlet. 

PoLONius.  — ■  Voire,  bonne  idée.  On  m'a  dit  que, 
bien  souvent  ces  derniers  jours,  il  vous  a  parlé  en 
privé,  et  que  vous-même  lui  avez  donné  libre  et 
abondante  audience.  Si  c'eét  vrai,  comme  on  me  l'a 
fait  entendre,  et  cela  par  manière  d'avis  —  il  faut 
que  je  vous  dise  que  vous  ne  comprenez  pas  bien 
clairement  les  devoirs  qui  conviennent  à  ma  fille  et 
à  votre  honneur.  Qu'y  a-t-il  entre  vous  ?  Délivrez- 
m'en  la  vérité. 

Ophélie.  —  Il  m'a,  monseigneur,  ces  derniers 
temps,  donné  bien  des  manife^ations  de  son  amitié. 

Polonius.  —  Amitié,  peuh  !  Vous  parlez  comme 
fillette  nice,  inexpérimentée  en  de  telles  périlleuses 
circonstances.  £/  vous  croyez  à  ces  manife^ations , 
comme  vous  dites  ? 

Ophélie.  —  Je  ne  sais,  monseigneur,  ce  que  j'en 
dois  penser. 

Polonius.  —  Par  ma  foi,  je  vous  l'apprendrai. 
Pensez  que  vous  êtes  un  bébé,  que  vous  avez  pris 
ces  manifeS^tations  pour  argent  comptant,  qui  ne 
sont  point   courantes.    Manifc§^tez-vous   donc   plus 


28  WILLIAM  SHAKESPEARE 

rarement,  ou  bien,  pour  ne  pas  rompre  le  fil  de  votre 
pauvre  phrase,  vous  me  manifesterez  pour  un  sot. 

Ophélie.  —  Monseigneur,  il  m'a  importunée 
d'amour  en  façon  honorable. 

PoLONius.  —  Oui-dà,  façon  !  vous  pouvez  bien 
le  dire  ;  allez  !  allez  ! 

Ophi^.lie.  —  Et  il  a  confirmé  son  langage,  mon- 
seigneur, par  presque  tous  les  serments  sacrés  du 
ciel. 

PoLONius.  —  Oui-dà,  pièges  à  alouettes  !  Je  sais, 
ie  sais,  quand  le  sang  brûle,  combien  l'âme  e^  pro- 
digue à  prêter  à  la  langue  des  serments.  Ces  flammes, 
ma  fille,  qui  donnent  plus  de  lumière  que  de  chaleur, 
tôt  éteintes  sous  l'amas  de  leurs  promesses  mêmes, 
il  ne  faut  pas  les  prendre  pour  du  feu.  Dorénavant 
soyez  plus  économe  de  votre  virginale  présence. 
Placez  vos  entretiens  à  plus  haut  prix  qu'une  invite  à 
causer.  Pour  lord  Hamlet,  croyez  en  lui  ceci  :  qu'il 
e§t  jeune  et  qu'on  peut  lui  laisser  plus  longue  lisière 
qu'à  vous.  En  somme,  Ophélie,  ne  croyez  pas  à  ses 
promesses  :  ce  sont  des  entremetteuses,  non  de  la 
couleur  que  montre  leur  vêtissure,  mais  pures  solli- 
citeuses de  causes  profanes,  qui  respirent  la  sainteté, 
en  pieuses  maquerelles,  pour  mieux  enjôler.  Une  fois 
pour  toutes  je  désire,  à  parler  clair,  que  désormais 
vous  n'alliez  point  disgracier  un  seul  moment  de 
loisir  en  l'employant  à  paroles  ou  causeries  avec  lord 
Hamlet.  Voyez-y,  je  vous  prie.  Allez  maintenant 
votre  chemin. 

Ophélie.  —  J'obéirai,  monseigneur. 


Quatrième    Tableau 

La  plate-forme 

SCENE  IV 
Ejîtrent  Hamlet,  Horatio  et  Marcellus 

Hamlet.  —  L'air  mord  dru.  Il  fait  donc  bien 
froid  ? 

Horatio.  —  L'air  c§t  pinçant  et  aigre. 

Hamlet.  —  Quelle  heure,  maintenant  ? 

Horatio.  —  Je  crois  sur  le  coup  de  minuit. 

Marcellus.  —  Non,  minuit  sonné. 

Horatio.  —  Vraiment?  Je  ne  l'ai  pas  entendu. 
Le  temps  s'approche  alors  où  l'esprit  d'ordinaire 
vient  errer.  (  Fanfares  de  trompettes  et  salves  derrière 
la  scène.  )  Que  signifie  ceci,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Le  roi  soupe,  ce  soir,  et  mène  ripailles, 
avec  noces  et  caroles  fanfaronnes.  Et  comme  il  vide 


50  WILLIAM  SHAKESPEARE 

des  verres  de  vin  du  Rhin,  il  fait  braire  à  trompettes 
et  timbales  son  triomphe  chaque  fois  qu'il  trinque. 

Horatio.  —  Est-ce  une  coutume  ? 

Hamlet.  —  Oui,  par  ma  foi.  Mais,  à  mon  sens, 
quoique  né  ici  et  élevé  dans  ces  mœurs,  c'e§t  une 
coutume  oij  il  y  a  plus  d'honneur  à  l'enfreindre  qu'à 
Tobserver.  Ces  ripailles  de  tête  lourde,  à  l'ESt,  à 
rOueSt,  nous  font  noter  et  blâmer  des  autres  nations. 
On  nous  traite  d'ivrognes  et  d'épithètes  porcines, 
on  souille  nos  titres.  Voire,  tout  cela  épuise  la 
substance  et  moelle  de  nos  exploits,  si  hauts  qu'ils 
soient.  Ainsi  parfois  il  arrive,  en  drvers  hommes, 
que,  par  quelque  vicieuse  tare  de  nature,  comme  en 
leur  naissance  (  en  quoi  ils  ne  sont  point  coupables 
puisque  nature  n'élit  point  son  origine),  par  la 
pléthore  de  quelque  humeur  qui  déborde  les  enceintes 
de  la  raison  ou  par  quelque  accoutumance  qui  contra- 
rie toutes  formes  d'honnêteté,  il  arrive,  dis-je,  que 
ces  hommes,  frappés  de  la  flétrissure  d'un  seul 
défaut  (  livrée  de  nature  ou  planète  de  fortune  )  — 
leurs  vertus  fussent-elles  pures  comme  la  grâce, 
infinies  autant  qu'il  eSt  en  l'homme  —  ils  seront 
attaqués  du  blâme  général  pour  cette  spéciale  faute. 
Une  once  de  vice  met  toute  la  noblesse  d'un  être 
en  péril  par  son  scandale.  (  Parait  le  spectre.  ) 

HoRATio.  —  Regardez,  monseigneur,  la  chose 
vient. 

Hamlet.  —  Anges  et  ministres  de  grâce,  défen- 
dez-nous !...  Que  tu  sois  esprit  béni  ou  gobelin 
damné,  que  tu  apportes  brises  du  ciel  ou  souffles 
d'enfer,  que  tes  desseins  soient  mauvais  ou  chari- 
tables, tu  viens  sous  une  forme  si  solliciteuse  que 
je  veux  te  parler.  Je  t'appellerai  Hamlet,  roi,  père  ! 
Royal  Danemark,  oh  !  réponds-moi  !  Ne  me  laisse 


Hi  STOIRE  D'HAxMLET  5  r 

pas  dans  l'ignorance  où  j'étouffe,  mais  dis-moi 
pourquoi  tes  os  canonisés,  enlinceuillés  dans  la 
mort,  ont  brisé  leurs  sceaux  de  cire  !  pourquoi  le 
sépulcre,  où  nous  t'avons  vu  enclore  dans  la  paix,  a 
ouvert  ses  pesantes  mâchoires  de  marbre  pour  te 
laisser  ressurgir  ?  Quel  est  le  sens  de  ceci  ?  Pourquoi 
1toi,  corps  mort,  reviens-tu,  bardé  d'acier,  hanter 
ainsi  les  furtives  lueurs  de  lune,  rendant  la  nuit 
hideuse,  et  nous,  pauvres  jouets  de  la  nature,  si 
horriblement  secouer  tout  notre  être  par  des  pensées 
que  ne  peuvent  atteindre  nos  âmes  ?  Dis,  d'où 
vient  ceci  ?  Pourquoi  ?  Que  devons-nous  faire  ? 
(  Le  spectre  fait  signe  à  Hamlet.  ) 

Horatio.  —  Elle  vous  montre  d'aller  avec  elle  ; 
comme  si  elle  voulait  vvous  parler  à  part,  à  vous 
seul. 

Marcellus.  —  Regardez  de  quel  ge^e  courtois 
elle  vous  incline  vers  un  lieu  plus  écarté.  Mais  n'allez 
pas  avec  elle. 

Horatio.  —  Non,  pour  rien  au  monde. 

Hamlet.  —  Elle  ne  veut  pas  parler  :  donc  je  la 
suivrai . 

H0RAT10.  —  Non,  non,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Pourquoi  ?  Qu'y  a-t-il  à  craindre  ? 
Je  ne  mets  pas  ma  vie  au  prix  d'une  épingle,  et  pour 
mon  âme,  que  peut-elle  lui  faire,  puisque  c'est  chose 
immortelle  comme  elle-même...  Le  ge^tc  encore. 
Je  vais  la  suivre. 

Horatio.  —  Eh  quoi  !  Si  elle  vous  tente  vers  le 
flot,  monseigneur,  ou  jusqu'à  l'affreux  sommet  de  la 
falaise  qui  surplombe  au-dessus  de  sa  base  dans  la 
mer,  et  là,  si  elle  assume  quelque  autre  horrible 
forme  pour  anéantir  la  souveraineté  de  votre  raison 
et  vous  entraîner  dans  la  folie  ?  Pensez-y.  Le  site  seul. 


32  WILLIAM  SHAKESPEARE 

sans  plus  de  motif,  dresse  des  images  de  désespoir 
en  tout  cerveau  qui  plonge  à  tant  de  brasses  au-dessus 
de  la  mer,  et  l'entend  mugir  sous  lui. 

Hamlet.  —  Le  geSte  toujours.  (Au  spectre.)  Va, 
je  te  suivrai. 

Marcellus.  —  Vous  n'irez  pas,  monseigneur. 

Hamlet.  —  A  bas  les  mains  ! 

HoRATio.  —  De  la  raison,  vous  n'irez  pas  ! 

Hamlet.  —  Mon  destin  crie  et  tend  chaque  petite 
artère  de  ce  corps  aussi  dur  que  les  nerfs  du  lion 
de  Némée.  (  he  spectre  lui  fait  un  signe.  )  Encore, 
on  m'appelle  !  Lâchez  les  mains,  messieurs  !  Par  le 
ciel,  je  fais  un  speâire  de  celui  qui  m'arrête  !  Otez- 
vous,  dis-je...  Va,  je  te  suivrai.  (  lis  sortent.) 

HoRATio.  —  L'imagination  le  rend  furieux. 

Marcellus.  —  Suivons  ;  nous  ne  pouvons  pas 
lui  obéir. 

Horatio.  —  A  la  pi§te  !...  Quelle  issue  à  tout 
ceci  ? 

Marcellus.  —  Quelque  chose  e^  pourri  dans  le 
royaume  de  Danemark. 

HoRATio.  —  Le  ciel  l'amendera. 

Marcellus.  —  Non,  non  ;  suivons. 


Cinquième   Tableau 

Une  autre  partie  de  la  plate-forme 

SCENE  V 

'Entrent  le  Spectre  et  ïIamlet 

Hamlet.  —  Oà  veux-tu  me  mener  ?  Parle,  je 
n'irai  pas  plus  loin. 

Le  Spectre.  —  Ecoute. 

Hamlet.  —  Oui. 

Le  Spectre.  —  Mon  heure  e5t  presque  venue  où 
il  faut  qu'aux  flammes  de  soufre  et  de  tourments 
je  me  livre. 

Hamlet.  —  Hélas  !  pauvre  âme  I 

Le  Spectre.  —  N'aie  pas  pitié,  mais  prête  sérieuse 
attention  à  ce  que  je  vais  dévoiler. 

Hamlet.  —  Parle  ;  je  suis  tenu  d'écouter. 

Le  Spectre.  —  Et  aussi  de  venger  quand  tu 
auras  écouté. 


34  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Quoi  ? 

Le  Spectre. —  Je  suis  l'esprit  de  ton  père,  banni 
pour  un  terme  à  errer  la  nuit,  et,  le  jour,  confiné 
au  jeûne  parmi  des  feux,  jusqu'à  ce  que  la  souillure 
des  crimes  commis  dans  mes  jours  naturels  soit 
brûlée  et  purifiée.  Si  je  n'avais  pas  défense  de  dire  les 
secrets  de  ma  maison  de  géhenne,  je  pourrais  dévoi- 
ler des  choses  dont  la  plus  légère  angoisserait  ton 
âme,  gèlerait  ton  jeune  sang,  ferait  jaillir  tes  yeux 
géminés  comme  des  autres  de  leur  sphère,  diviserait 
les  nœuds  intriqués  de  tes  boucles  et  ferait  dresser 
les  cheveux  sur  ta  tête  comme  des  dards  sur  l'irri- 
table porc-épic.  Mais  ce  symbole  infernal  n'eSt  pas 
fait  pour  des  oreilles  de  chair  et  de  sang.  Ecoute, 
écoute,  oh  !  écoute...  Si  jamais  tu  as  aimé  ton  bon 
père... 

Hamlet.  —  Ah  !  Dieu  ! 

Le  Spectre.  —  Venge  son  horrible  et  monstrueux 
assassinat. 

Hamlet.  —  Assassinat  ? 

Le  Spectre.  —  Assassinat  horrible  !  Ils  le  sont 
tous.  Mais  celui-ci  très  horrible,  étrange  et 
mon^rueux. 

Hamlet.  —  Hâte-toi  de  me  le  faire  connaître 
afin  que  moi  d'un  coup  d'aile,  comme  ravi  en  extase 
ou  en  rêves  d'amour,  je  cingle  vers  ma  vengeance. 

Le  Spectre.  —  Je  te  trouve  apte.  Ht  il  te  faudrait 
être  plus  morne  que  l'algue  grasse  qui  croît  noncha- 
Jamment  aux  berges  du  Léthé,  si  tu  ne  te  remuais 
en  ceci.  Eh  bien,  Hamlet,  écoute.  On  a  dit  que, 
pendant  que  je  dormais  dans  mon  verger,  un  serpent 
m'avait  piqué  ;  ainsi  toute  l'ouïe  du  Danemark,  par 
ce  récit  forgé  de  ma  mort,  a  été  grossièrement  abu- 
sée. Mais  sachc-lc,  noble  enfant,  le  serpent  veni- 


HISTOIRE  D'HAMLET  35 

meux  à  la  vie  de  ton  père  porte  aujourd'hui  sa  cou- 
ronne. 

Hamlet.  —  O  mon  âme  prophétique,  mon  oncle  ! 

Le  Spectre.  —  Oui,  cette  bête  incestueuse,  cette 
bête  adultère,  par  l'enchantement  de  son  esprit,  par 
ses  dons  de  traître  —  oh  !  maudits  soient  l'esprit 
et  les  dons  qui  ont  le  pouvoir  de  séduire  ainsi  — 
gagna  à  sa  honteuse  luxure  le  désir  de  ma  reine  aux  ^ 
^semblants  si  vertueux...  O  Hamlet  !  Quelle  chute  il 
y  eut  là  !  de  moi  dont  l'amour  était  de  dignité  telle 
qu'il  allait  la  main  dans  la  main  avec  le  vœu  même 
que  je  lui  avais  fait  en  mariage,  décliner  à  un  misé- 
;:âble..dont  les  dons  naturels  étaient  pauvres  auprès 
des  miens.  Mais  ainsi  que  la  Vertu  ne  se  laissera 
point  émouvoir  même  si  la  Volupté  la  courtisait  sous 
une  forme  divine,  ainsi  la  Luxure,  bien  qu'enchaînée 
à  un  ange  radieux,  ira  se  repaître  sur  une  couche 
céleste  et  s'emplira  de  ripaille.  Mais,  paix  !  je  crois 
sentir  l'air  du  matin  ;  il  faut  que  je  sois  bref.  Je 
dormais  dans  mon  verger,  ainsi  que  de  coutume 
l'après-midi.  Dans  cette  heure  d'abandon,  ton  oncle 
s'y  glissa,  portant  dans  une  fiole  du  suc  de  l'infernale 
jusquiame,  et  dans  les  porches  de  mes  oreilles  il 
versa  cette  eau  de  lèpre  dont,  l'effet  e§t  si  ennemi  du 
^ng  de  l'homme  que,  prompte  comme  le  vif-argent, 
elle  court  par  les  portes  et  allées  naturelles  du  corps 
et  d'un  soudain  pouvoir  coagule  et  caille,  comme 
des  gouttes  aigres  dans  du  lait,  le  sang  clair  et  lim- 
pide. Ainsi  fit-elle  du  mien  ;  et  une  immédiate 
dartre  tissa  son  écorce,  comme  à  Lazare,  croûte 
vile  et  immonde,  sur  tout  mon  corps  lisse.  Ainsi, 
dans  mon  sommeil,  la  main  d'un  frère  me  priva  en  un 
coup  de  la  vie,  de  ma  couronne  et  de  ma  reine. 
Fauché  dans  la  fleur  même  de  mon  péché,  sans 


3.6  WILLIAM  SHAKESPEARE 

communion,  sans  confession,  sans  onâiion,  sans 
avoir  fait  la  somme  de  mes  fautes,  il  m'envoya  en 
rendre  compte,  ployant  la  tête  sojas  toutes  mes  imper- 
feftions . 

Hamlet.  —  Oh  !  horrible  !  horrible  !  très 
horrible  ! 

Le  Spectre.  —  Si  tu  as  de  la  nature  en  toi,  ne  le 
souffre  pas  !  Ne  laisse  pas  le  lit  royal  de  Danemark 
servir  de  couche  à  la  luxure  et  à  l'inceste  damné.  Mais, 
de  quelque  manière  que  tu  poursuives  cet  aâ:e,  ne 
souille  pas  ton  esprit,  et  que  ton  âme  ne  trame  rien 
contre  ta  mère.  Laisse-la  au  ciel  et  aux  épines  qu'elle 
renferme  dans  son  sein  pour  la  piquer  et  la  blesser. 
Dieu  est  avec  toi  !  vite  1  Le  ver  luisant  fait  voir  que 
le  matin  approche;  il  commence  à  pâlir  son  feu 
impuissant.  Adieu  !  Adieu  !  Adieu  !  Souviens-toi  ! 

Hamlet.  —  O  vous,  toute  l'armée  du  ciel  !  ô 
terre  !  Eh  quoi,  faut-il  ajouter  l'enfer?...  Oh  !  sois 
ferme  !  ferme  !  mon  cœur  !  Et  vous,  mes  muscles, 
ne  vieillissez  pas  soudain,  mais  raidissez-moi  !...  Me 
souvenir  !  Ah  !  oui,  pauvre  âme  en  peine,  tant  que 
ma  mémoire  siégera  dans  ce  globe  détraqué  !  me 
souvenir  !  oui  ;  de  la  table  de  ma  mémoire  j'effacerai, 
tous  mes  sots  souvenirs  puérils,  les  lieux  communs, 
les  livres,  les  formes,  les  impressions  passées  qu'y 
copièrent  la  jeunesse  et  l'expérience,  et  ton  comman- 
dement tout  seul  vivra  dans  le  livre  et  volume  de 
mon  cerveau,  pur  de  toute  matière  plus  vile.  Oui, 
par  le  ciel  !  O  très  pernicieuse  femme  !  O  misérable, 
misérable,  souriant,  infernal  misérable  !  Mes 
tablettes  !  Il  convient  d'y  noter  qu'on  peut  sourire, 
oui,  sourire,  et  être  un  misérable.  Du  moins  je 
suis  sûr  qu'on  peut  cela  en  Danemark.  (7/  écrit.) 
Voilà,  mon  oncle,  vous  êtes  là  1  Maintenant,  mon 


HISTOIRE  D'HAMLET  37 

mot  d'ordre,  c'e§t  :  "  Adieu  !  adieu  I  souviens-toi  !  " 
Je  l'ai  juré. 

Marcellus  et  Horatio,  au  dehors.  —  Monsei- 
gneur !  monseigneur  ! 

Marcellus.  —  Lord  Hamlet  ! 

Horatio.  —  Le  ciel  le  garde  ! 

Hamlet.  —  Ainsi-soit-il. 

Horatio.  —  Hillo  !  ho  !  ho  !  monseigneur. 

Hamlet.  —  Hillo  !  ho  î  ho  !  garçon.  Viens,  mon 
oiseau,  viens  !  (  Marcellus  et  Horatio  entrent.  ) 

Marcellus.  —  Qu'y  a-t-il,  mon  noble  seigneur  ? 

Horatio.  —  Quelles  nouvelles,  monseigneur? 

Hamlet.  —  Oh  !  admirables  ! 

Horatio.  —  Mon  bon  seigneur,  dites. 

Hamlet.  —  Non,  vous  les  révéleriez. 

Horatio.  —  Pas  moi,  monseigneur,  par  le  ciel. 

Marcellus.  —  Ni  moi,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Qu'en  dites-vous  donc  ?  Cœur 
d'homme  jamais  le  penserait-il  ?  Mais  vous  garderez 
le  secret  ? 

Horatio  et  Marcellus.  —  Oui,  par  le  ciel, 
monseigneur  ! 

Hamlet.  —  Il  n'y  a  pas  dans  tout  le  Danemark  un 
misérable...  qui  ne  soit  un  fieffé  coquin. 

Horatio.  —  Il  n'y  a  pas  besoin  de  fantôme, 
monseigneur,  sorti  du  tombeau,  pour  nous  annoncer 
cela. 

Hamlet.  —  Oui,  c'eêt  vrai,  vous  dites  bien  vrai. 
Et  donc,  sans  plus  de  façons,  je  crois  qu'il  vaut 
mieux  nous  serrer  la  main  et  briser  là.  Vous,  vous 
irez  à  vos  affaires,  à  vos  plaisirs,  —  chacun,  n'eét-ce 
pas,  a  ses  affaires,  a  ses  plaisirs,  ceci,  cela,  —  et 
moi,  pour  ma  pauvre  part,  voyez-vous,  moi  j'irai 
prier. 


,38  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Horatio.  —  Ce  n'eSl  là  qu'un  tourbillon  de  paroles 
égarées,   monseigneur. 

Ha-MLET.  —  Je  suis  fâché  qu'elles  vous  offensent, 
sincèrement  ;  oui,  là,  sincèrement. 

HoRATio.  —  Il  n'y  a  point  d'offense,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Si,  par  saint  Patrick,  mais  c'e^t  qu'il 
y  en  a  une,  Horatio  !  et  grande  !...  Quant  à  cette 
vision  ici,  c'e§t  un  honnête  fantôme,  voilà  ce  que  je 
peux  vous  dire.  Pour  votre  désir  de  savoir  ce  qu'il  y 
a  entre  nous,  maîtrisez-le  comme  vous  pourrez. 
Et  maintenant,  mes  bons  amis,  comme  amis, 
camarades,  et  soldats,  une  pauvre  requête. 

HoRATio.  —  Qu'e§t-ce,  monseigneur  ?  Oui. 

Hamlet.  —  Ne  faites  jamais  connaître  ce  que  vous 
avez  vu  cette  nuit. 

Horatio  et  Marcellus.  —  Monseigneur,  jamais. 

Hamlet.  —  Non,  mais  jurez-le. 

HoRATio.  —  Par  ma  foi,  monseigneur,  moi, 
jamais. 

Marcellus.  —  Ni  moi,  monseigneur,  par  ma  foi. 

Hamlet.  —  Sur  mon  épée. 

Marcellus.  —  Nous  avons  juré,  monseigneur 
déjà. 

Hamlet.  —  Si,  sur  mon  épée  ;  si. 

Le  Spectre,  de  dessous  terre.  —  Jurez  ! 

Hamlet.  —  Ah  !  ah  !  mon  gaillard,  tu  l'as  dit  1 
Tu  es  donc  là,  boime  pièce  ?  Allons,  vous  entendez 
le  compagnon  dans  la  cave  ;  consentez  à  jurer. 

HoRATio.  —  Proposez  le  serment,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Ne  jamais  parler  de  ceci  que  vous 
avez  vu,  jurez  par  mon  épée. 

Le  Spectre,  de  dessous  terre.  —  Jurez  ! 

Hamlet.  —  Hk  et  ubique.  Alors  changeons  de 
terrain.  Venez  ici,  messieurs,  et  placez  vos  mains 


HISTOIRE  D'HAMLET  39 

encore  sur  mon  épée.  Ne  jamais  parler  de  ceci  que 
vous  avez  vu.  Jurez  par  mon  épée. 

Le  Spectre,  de  dessous  terre.  —  Jurez  ! 

Hamlet.  —  Bien  dit,  vieille  taupe  !  avances-tu 
sous  terre  si  vite  ?  Digne  pionnier  !  Encore  une  fois, 
€cartons-nous,  mes  bons  amis. 

Horatio.  —  O  jour  et  nuit  !  voilà  qui  e^  mer- 
veilleusement étrange  ! 

Hamlet.  —  Accorde  donc  l'hospitalité  à  l'in- 
connu. Il  y  a  plus  de  choses  au  ciel  et  sur  terre, 
Horatio,  que  n'en  rêve  ta  philosophie.  Mais  allons. 
Ici,  comme  tout  à  l'heure,  ne  jamais,  ainsi  la  grâce 
vous  aide,  quelque  étranges  ou  bizarres  que  soient 
mes  aétes,  —  et  peut-être  désormais  jugerai-je 
convenable  de  déguiser  mes  dispositions,  —  ne 
jamais,  quand  vous  me  verrez  dans  ces  moments, 
croiser  les  bras  ainsi,  ou  hocher  la  tête,  ou  prononcer 
quelque  phrase  à  sous-entendu  comme  :  "  Oui,  oui, 
nous  savons  ",  ou  "  Nous  pourrions  bien,  si  nous 
voulions  ",  ou  "  Ah  !  s'il  nous  plaisait  de  parler  !  " 
ou  "  Il  y  a  bien  des  gens,  s'ils  pouvaient  ",  ou 
marquer  par  de  telles  paroles  ambiguës  que  vous 
savez  rien  sur  moi  ;  ne  point  faire  ceci.  Ainsi  grâce 
et  merci  à  votre  plus  haut  besoin  vous  aident  !  Jurez  ! 

Le  Spectre,  de  dessous  terre.  —  Jurez  ! 

Hamlet.  —  Paix  !  paix  !  âme  troublée  !...  {Ils 
jurent.  )  Là,  messieurs  !  De  tout  mon  amour  je  me 
recommande  à  vous.  Et  ce  que  peut  faire  un  homme, 
aussi  pauvre  que  l'e^  Hamiet,  pour  vous  exprimer 
son  amour  et  son  amitié,  si  Dieu  veut,  ne  vous  faudra 
pas...  Rentrons  ensemble.  Et  toujours  le  doigt  sur 
les  lèvres,  je  vous  prie...  Le  siècle  e^t  disloqué.  O 
maudit  ennui  d'être  né,  moi,  pour  le  remettre  en 
■ordre  !...  Mais  allons,  partons  ensemble  !  {Ils  sortent.) 


Ade   Deuxième 


Premier    Tableau 

Une  chambre  dans  la  maison  de  Polonius 

SCENE  PREMIERE 
Entrent  Polonius  et  Reynaldo 

Polonius.  —  Donnez-lui  cet  argent  et  ces  minutes^ 
Reynaldo. 

Reynaldo.  —  Je  le  ferai,  monseigneur. 

Polonius.  —  Ce  sera  merveille  de  votre  sagesse, 
bon  Reynaldo,  devant  que  lui  rendre  visite,  de  faire 
enquête  sur  sa  conduite. 

Reynaldo.  —  Monseigneur,  je  me  le  proposais. 

Polonius.  —  Voire,  bonne  parole,  très  bonne 
parole.  Voyez-vous,  monsieur,  faites-moi  enquête 
d*abord  de  nos  Danois  qui  sont  à  Paris,  et  comment  ? 
et  qui  ?  et  de  quoi  ?  et  où  ils  vivent  ?  en  quelle 
société  ?   à   quels    dépens  ?   Puis,   découvrant   par 


44  WILLIAM  SHAKESPEARE 

investigation  et  filière  de  quêtions  qu'ils  connaissent 
mon  fils,  touchez-moi  la  chose  plus  près  que  par 
demandes  particulières  ;  faites-moi  comme,  si  je 
puis  dire,  vous  le  connaissiez  vaguement  ;  ainsi, 
par  exemple  :  "  Je  connais  son  père  et  ses  amis,  et 
lui  en  partie  "  ;  marquez- vous  bien,  Reynaldo  ? 

Reynaldo.  —  Oui,  fort  bien,  monseigneur. 

PoLONius.  —  *'  Et  lui  en  partie  "  ;  mais  vous 
pourrez  dire  "  pas  bien  ;  mais,  si  c'e§t  lui  que  je 
veux  dire,  il  fait  bien  des  folies,  livré  à  ceci,  à  cela  "  ; 
et  ici  vous  lui  prêterez  toutes  choses  feintes  qui 
vous  plairont  —  voire  point  de  si  ordurières  qu'elles 
puissent  le  déshonorer,  gardez-vous  bien  de  cela  — 
mais,  monsieur,  telles  galantes,  folles  et  ordinaires 
passades  qui  sont  compagnes  notoires,  par  commune 
fame,  à  jeunesse  et  liberté. 

Reynaldo.  —  Comme  le  jeu,  monseigneur. 

PoLONius.  —  Oui  bien,  ou  le  vin,  les  duels,  les 
vilains  serments,  les  querelles  —  les  filles  :  vous 
pouvez  aller  jusque-là. 

Reynaldo.  —  Monseigneur,  ce  serait  le  désho- 
norer. 

PoLONius.  —  Non,  par  ma  foi,  comme  vous  pour- 
rez dorer  la  peccadille.  Il  ne  faudrait  point  lui  prêter 
d'autres  scandales,  ni  dire  qu'il  penche  au  liberti- 
nage —  ce  n'e§t  pas  là  ma  pensée  ;  mais  soufflez  ses 
fautes  si  curieusement  qu'elles  puissent  ne  paraître 
que  tares  de  licence,  flammes  et  éruptions  d'une 
nature  ardente,  fureur  de  sang  fougueux,  tous 
communs  excès. 

Reynaldo.  —  Mais,  mon  bon  seigneur... 

PoLONius .    —  Pourquoi  faire  ceci  ? 

Reynaldo.  —  Oui,  monseigneur,  c'eSt  ce  que  je 
voudrais  savoir. 


HISTOIRE  D'HAMLET  45 

PoLONius.  —  Voire,  monsieur,  voici  ma  visée,  et 
je  crois  que  c'e§t  ruse  de  bonne  guerre.  Vous  prêtez 
ces  péchés  mignons  à  mon  fils  comme  choses  enta- 
chées d'habitude,  vous  m'entendez  bien  :  si  votre 
partenaire  d'entretien  —  celui  que  vous  voulez 
sonder  —  a  jamais  vu  des  dessusdits  crimes  le  jeune 
homme  dont  vous  parlez  être  convaincu,  soyez 
assuré  qu'il  tombe  avec  vous  en  cette  conséquence 
"  Mon  bon  monsieur  "  ou  telle  autre  ou  "  Mon 
ami  "  ou  "  Messire  "  suivant  l'us  ou  la  forme  des 
gens  et  du  pays. 

Reynaldo.  —  Fort  bien,  monseigneur. 

PoLONius.  —  Et  alors,  monsieur,  il...  il...  qu'eSt- 
ce  que  je  voulais  dire  ?  Par  la  messe  je  voulais  dite 
quelque  chose  !  Où  en  étais-je  ? 

Reynaldo.  —  A  "  tombe  en  la  conséquence  " 
à  "  Mon  ami  "    ou  "  telle  autre  "  et  "  Messire  ". 

PoLONius.  —  A  "  tombe  en  la  conséquence  " 
oui,  voire.  Il  tombe  en  ceci  :  "  Je  connais  le 
gentilhomme,  je  l'ai  vu  hier,  ou  l'autre  jour,  ou  lors, 
ou  lors,  avec  tel  ou  tel,  et,  comme  vous  dites,  là 
il  était  à  jouer,  là  pris  de  vin,  là  en  querelle  à  la 
paume  ",  ou  à  l'aventure,  "  je  l'ai  vu  entrer  en  telle 
maison  de  passe  ",  à  savoir  un  bordel,  ou  ainsi  de 
suite.  Voyez-vous  maintenant  :  votre  boëte  de  men- 
songe prend  cette  carpe  de  vérité  ;  et  ainsi  nous, 
gens  de  sagesse  et  d'entente,  par  circuits  et  coups  de 
bande,  par  voies  indireâes  trouvons  les  direâes  ; 
ainsi,  par  mes  susdits  conseils  et  avis  ferez-vous  de 
mon  fils.  Vous  m'entendez,  n'eSt-ce  pas  ? 

Reynaldo.  —  Monseigneur,  je  vous  entends. 

PoLONius.  —  Dieu  vous  garde,  allez  en  paix. 

Reynaldo.  —  Mon  bon  seigneur. 


46  WILLIAM  SHAKESPEARE 

PoLONius.  —  Observez  ses  inclinations  envers 
vous-même. 

Reynaldo.  —  C'e§t  ce  que  je  ferai,  monseigneur. 

PoLONius.  —  Et  laissez-le  jouer  son  jeu. 

Reynaldo.  —  Bien,  monseigneur. 

PoLONius.  —  Adieu.  {Sort  Keynaldo.  —  Entre 
Ophélie.) 


SCENE  II 
PoLONius  et  Ophélie 

PoLONius.  —  Eh  quoi  ?  Ophélie,  qu'y  a-t-il  ? 

Ophélie.  —  Oh  !  monseigneur,  monseigneur  !... 
J'ai  été  si  effrayée  ! 

PoLONius.  —  Et  de  quoi,  au  nom  de  Dieu  ? 

Ophélie.  —  Monseigneur,  comme  j'étais  à  coudre 
dans  ma  chambre,  le  seigneur  Hamlet,  son  pour- 
point tout  débrassé,  point  de  chapeau  sur  la  tête,  les 
bas  frippés,  sans  jarretières  et  pendant  en  manicles 
à  ses  chevilles,  pâle  comme  sa  chemise,  ses  genoux 
s'entrechoquant  et  le  regard  implorant  la  pitié, 
comme  s'il  eût  été  délivré  de  l'enfer  pour  parler  de 
ses  horreurs. . .  le  voilà  qui  vient  à  moi. 

PoLONius.  —  Fou  par  amour  pour  toi  ? 

Ophélie.  —  Monseigneur,  je  ne  sais  ;  mais  vrai- 
ment je  le  crains. 

PoLONius.  —  Qu'a-t-il  dit  ? 

Ophélie.  —  Il  m'a  prise  par  le  poignet  et  me  l'a 
serré.  Puis  il  me  tient  à  toute  la  longueur  de  son 
bras,  et  l'autre  main,  comme  ceci,  sur  le  front,  il 
tombe  en  un  tel  examen  de  mon  visage  qu'il  sem- 
blait qu'il  voulût  le  dessiner.  Longtemps  il  demeura 


HISTOIRE  D'HAMLET  47 

ainsi.  Enfin,  secouant  un  peu  mon  bras,  et  hochant 
trois  fois  la  tête,  comme  ceci,  il  poussa  un  soupir  si 
piteux  et  profond  qu'il  parut  ébranler  tout  son  corps 
et  mettre  fin  à  son  être.  Puis  ensuite  il  me  lâche,  et 
la  tête  tournée  sur  l'épaule,  il  parut  trouver  son  che- 
min sans  ses  yeux,  car  il  franchit  la  porte  sans  leur 
aide,  et,  jusqu'à  la  fin,  fixa  leur  lumière  sur  moi. 

PoLONius.  —  Allons,  viens.  Je  vais  aller  trouver  le 
roi.  C'est  là  la  propre  extase  d'amour,  dont  la  vertu 
violente  s'anéantit  elle-même  et  mène  la  volonté  à  de 
désespérées  entreprises,  aussi  bien  que  toute  passion 
qui,  sous  le  ciel,afHige  nos  natures.  Je  suis  fâché... 
Quoi  ?  Lui  as-tu  parlé  durement  ces  jours  derniers  ? 

Ophélie.  —  Non,  mon  bon  seigneur.  Mais  ainsi 
que  vous  me  l'aviez  ordonné,  je  repoussai  ses  lettres 
et  lui  refusai  l'accès  jusqu'à  moi. 

PoLONius.  —  C'est  ce  qui  l'a  rendu  fou.  Je  suis 
fâché  de  ne  l'avoir  pas  eStimé  avec  plus  de  prudence 
et  de  jugement.  Je  craignais  qu'il  ne  fît  que  fleurter 
et  qu'il  voulût  te  perdre.  Mais  peéte  soit  de  ma  jalou- 
sie !  Par  le  ciel  !  il  eSl  aussi  propre  à  notre  âge  de 
dépasser  le  but  dans  nos  opinions,  qu'il  eét  commun 
à  la  jeunesse  de  manquer  de  discrétion.  Viens. 
Allons  trouver  le  roi.  Il  faut  que  ceci  soit  connu.  Ce 
secret  d'amour,  dissimulé,  pourrait  causer  plus  de 
douleur  que  la  déclaration  n'en  provoquera  de  haine. 
Viens.  {I/s  sortent.) 


Deuxième    Tableau 

Une  salle  dans  le  Château 

SCENE  III 
Fanfare.  Le  Roi,  la  Reine,  Rosencrantz, 

GUILDENSTERN    et    kur    StÙtB. 

Le  Roi.  —  Soyez  les  bienvenus,  chets  Rosen- 
crantz et  Guildenêtern.  Outre  notre  grand  désir 
de  vous  voir,  le  besoin  que  nous  avions  de  vos  ser- 
vices, a  causé  votre  rappel  hâtif.  Vous  avez  ouï 
parler  de  la  transformation  d' Hamlet.  C'e^t  bien 
ainsi  que  je  puis  dire  puisque  ni  l'homme  extérieur,  ni 
l'intime,  ne  ressemblent  à  ce  qu'ils  étaient.  Que  peut- 
il  y  avoir  d'autre  que  la  mort  de  son  père  qui  ait 
ainsi  troublé  sa  connaissance  de  lui-même,  je  ne  puis 
le  rêver.  Je  vous  supplie  tous  deux,  vous  qui  depuis 
Tenfance  avez  été  élevés  avec  lui,  et  êtes  donc  si 


HISTOIRE  D'HAMLET  49 

proches  de  sa  jeunesse  et  de  son  humeur,  de  consentir 
à  séjourner  ici,  à  notre  cour,  quelque  peu  de  temps. 
Par  votre  compagnie  vous  l'entraînerez  à  des  plai- 
sirs et  vous  recueillerez,  en  glanant  à  l'occasion, 
ce  qu'il  peut  7  avoir  d'inconnu  à  nous  qui  l'afflige 
ainsi,  pour,  qu'une  fois  découvert,  nous  puissions 
y  porter  remède. 

I.A  Reine.  —  Chers  messieurs,  il  a  beaucoup 
parlé  de  vous,  et  je  suis  sûre  qu'il  n'y  a  pas  au  monde 
deux  hommes  à  qui  il  soit  plus  attaché.  S'il  vous 
plaît  d'avoir  la  grâce  et  le  bon  vouloir  de  passer 
votre  temps  avec  nous  un  peu,  pour  nous  engager 
à  l'espérance,  votre  visite  recevra  les  remercîments 
qui  conviennent  à  la  reconnaissance  d'un  roi. 

RosENCRANTZ.  —  Vos  dcux  Majestés  pourraient, 
par  le  souverain  pouvoir  que  vous  avez  sur  nous, 
user  de  leur  bon  plaisir,  plutôt  pour  commander 
que   pour    supplier. 

GuiLDENSTERN.  —  Maîs  nous  obéissons  tous  deux 
et  ici  nous  nous  inclinons  à  terre  où  nous  déposons 
nos  services  à  vos  pieds,  et  nous  nous  abandonnons 
à  vos  ordres. 

I.E  Roi.  —  Merci,  Rosencrantz  et  mon  bon  Guil- 
den^ern. 

La  Reine.  —  Merci,  Guilden^tern  et  mon  bon 
Rosencrantz,  et  je  vous  prie  d'aller  voir  sur-le-champ 
mon  fils,  hélas  !  trop  changé.  {A  la  suite.  )  Allez,  là, 
quelques-uns  de  vous,  et  menez  ces  messieurs  auprès 
d'Hamlet. 

GuiLDENSTERN.  —  Lcs  cicux  lui  rendent  notre 
présence  et  nos  attentions  agréables  et  utiles  ! 

La  Reine.  —  Oh  !  oui.  Amen  !  (  Ils  sortent.  — 
Entre  Polonius.  ) 

PoLONius.   —   Les   ambassadeurs   de   Norwège, 


JO  WILLIAM  SHAKESPEARE 

mon  bon  seigneur,  sont  heureusement  de  retour. 

Le  Roi.  —  Tu  es  toujours  l'annonciateur  de  la 
boime  nouvelle. 

PoLONius.  —  Oui,  vraiment,  monseigneur.  Je 
vous  assure,  mon  bon  lige,  que  je  garde  mon  devoir 
comme  je  garde  mon  âme,  tout  ensemble  à  mon 
Dieu  et  à  mon  gracieux  roi  ;  et  je  crois,  ou  bien  ce 
mien  cerveau  a  perdu  son  vieux  flair  des  traces 
d*intrigues,  que  j'ai  découvert  la  cause  même  qui 
rend  Hamlet  lunatique. 

Le  Roi.  —  Oh  !  out^  parle-moi  de  cela  ;  cela,  je 
désire  l'apprendre. 

PoLONius.  —  Donnez  d'abord  audience  aux 
ambassadeurs.  Mes  nouvelles  seront  le  dessert  de 
ce  grand  fe^in. 

Le  Roi.  —  Fais-leur  honneur  toi-même  et  intro- 
duis-les. (  Polonius  sort.  — A  la  reine.  )  Il  me  dit,  ma 
chère  Gertrude,  qu'il  a  découvert  l'origine  et  la 
source  de  tout  le  désordre  de  votre  fils. 

La  Reine.  —  Je  crains  bien  que  ce  ne  soit  autre 
chose  que  le  grand  point  :  la  mort  de  son  père  et 
notre  trop  hâtif  mariage. 

Le  Roi.  —  Enfin,  nous  le  sonderons.  (Rentre 
Polonius  avec  Voltimand  et  Cornélius.  )  Soyez  les  bien- 
venus, mes  bons  amis.  Dites,  Voltimand,  que  nous 
mande  Norwège,  notre  frère  ? 

Voltimand.  —  Beau  retour  de  saluts  et  de  sou- 
haits. Et  tout  d'abord  il  a  fait  supprimer  les  levées 
de  son  neveu  qui  lui  paraissaient  être  des  préparatifs 
contre  les  Polonais  ;  mais,  à  mieux  regarder,  il 
trouva  qu'en  vérité  c'était  contre  Votre  Altesse  ;  sur 
quoi,  affligé  qu'on  abusât  ainsi  de  sa  maladie,  son 
âge  et  son  impotence,  il  donne  lettres  d'arrêt  contre 
Fortinbras    auxquelles    celui-ci    en    somme    obéit, , 


HISTOIRE  D'HAMLET  51 

accepte  son  blâme,  et  enfin  jure  devant  son  oncle  de 
ne  jamais  plus  porter  les  armes  contre  Votre  Maje^é. 
Sur  quoi,  le  vieux  Norwège,  rempli  de  joie,  lui 
donne  trois  mille  couronnes  de  revenu  et  sa  commis- 
sion pour  employer  les  soldats  assemblés  contre  la 
Pologne.  De  plus,  il  vous  implore,  ainsi  qu'il  e§t 
dit  ici,  (  //  lui  rejnet  un  papier.  )  qu'il  vous  plaise 
donner  libre  passage  sur  vos  terres  pour  cette  entre- 
prise, avec  telles  mesures  de  prévoyance  qui  sont 
marquées  là-dedans. 

Le  Roi.  —  Il  nous  plaît.  Et,  en  temps  de  loisir, 
nous  lirons,  répondrons  et  penserons  à  cette  aflFaire. 
Cependant,  merci  pour  vos  peines  bien  employées. 
Allez  prendre  du  repos.  Cette  nuit,  nous  souperons 
ensemble.  Béni  soit  votre  retour.  (  Sortent  Volti- 
mand  et  Cornélius.  ) 

PoLONius.  —  v-oilà  uiie  affaire  bien  terminée. 
Mon  lige  et  madame,  exposer  ce  que  doit  être  la 
majesté,  ce  qu'est  le  devoir,  pourquoi  le  jour  eét 
jour,  la  nuit  e§t  nuit,  le  temps  e§t  temps,  ne  serait 
rien  que  perdre  nuit  et  jour  et  temps.  Par  ainsi, 
puisque  la  brièveté  e^  l'âme  de  l'entendement,  et  la 
prolixité  le  corps  et  la  floraison  extérieure,  je  serai 
bref.  Votre  noble  fils  e§t  fou.  Fou,  dis-je  ;  car  pour 
définir  la  véritable  folie,  qu'est-ce,  sinon  n'être 
rien  d'autre  que  fou  ?  Mais  passons  là-dessus. 

La  Reine.  —  Plus  de  faits  et  moins  d'art. 

PoLONius.  —  Madame,  je  jure  que  je  n'y  mets 
point  d'art  du  tout.  Qu'il  e^  fou,  c'eSt  vrai.  C'e^t  vrai 
que  c'e§t  pitié,  et  c'e^  pitié  que  ce  soit  vrai.  Sotte 
figure  !  Mais  foin  d'elle,  car  je  n'y  veux  pas  mettre 
d'art.  Fou,  donc  nous  accordons  qu'il  l'e^t.  Et 
maintenant,  re^e  à  découvrir  la  cause  de  cet  effet, 
ou,  si  j'ose  dire,  la  cause  de  ce  qui  l'a  défait,  car  cet 


52  WILLIAM  SHAKESPEARE 

effet  qui  défait  vient  par  cause.  Voilà  ce  qui  reête  ;  le 
reâte,  le  voici.  Considérez  :  j'ai  une  fille  —  j'ai... 
tant  qu'elle  sera  mienne  —  qui,  en  tout  devoir  et 
obéissance,  marquez-le  biefî,  m'a  donné  ceci  :  main- 
tenant, assemblez  vos  conclusions.  (7/  //'/.)  "  A  la 
céleste  et  idole  de  mon  âme,  la  bellissime  Ophélie  ". 
—  Voilà  une  miauvaise  phrase;  une  vile  phrase  ; 
"  bellissime  "  e§t  une  vile  phrase.  Mais  vous  allez 
voir.  Tenez  :  "  Sur  son  excellemment  candide 
sein,  ceci...,  etc  ". 

La  Reine.  —  Ceci  a  été  envoyé  par  Hamlet,  à 
elle  ? 

PoLONius.  —  Bonne  madame,  patientez  un  peu  ; 
je  serai  exaâ:.  (  //  ///.  ) 

Doute  que  rétoile  soit  flamme 
Doute  que  tourne  le  soleil  ; 
Doute  du  vrai  qu'il  soit  réel 
Mais  ne  doute  pas  de  ma  flamme. 

"  O  chère  Ophélie  l  je  suis  mal  habile  en  ces  nombres^ 
je  n* ai  point  Part  de  rythmer  mes  soupirs  ;  mais  je  que 
f  adore  ^6  très  adorable  y  crois -le.  Adieu.  —  Tiens  à  jamais^ 
très  chère  dame,  tant  que  cette  machine  eft  à  lui  ". 

"Hamlet". 

Voilà,  ce  qu'en  toute  obéissance  ma  fille  m'a 
montré,  et  plus  encore,  ses  sollicitations,  selon 
qu'elles  se  présentaient,  leur  heure,  leur  manière 
et  leur  lieu,  elle  a  tout  livré  à  mon  oreille. 

Le  Roi.  —  Mais  comment  a-t-elle  accueilli  son 
amour  ? 

PoLONius.  —  Que  pensez-vous  de  moi  ? 

Le  Roi.  —  Ce  que  je  penserais  d'un  homme  loyal 
et  honorable.  ' . 


HISTOIRE  D'HAMLET  J5 

PoLONius.  —  Je  voudrais  me  montrer  tel.  Mais 
que  penseriez- vous  si,  voyant  ce  chaud  amour  battre 
de  l'aile  (  et  je  m'en  suis  aperçu,  je  dois  vous  le  dire, 
avant  que  ma  fille  ne  l'ait  dit),  que  penseriez-vous, 
vous  ou  ma  chère  Majesté  votre  reine  ici,  si  j'avais 
fait  l'écritoire  ou  les  tablettes,  ou  donné  le  mot  à 
mon  cœur  de  rester  muet,  ou  considéré  cet  amour 
d'un  regard  négligent  ?  Que  penseriez-vous  ?  Non, 
j'y  allai  rondement,  et  voilà  comment  je  parlai  à  la 
demoiselle  :  "  Lord  Hamlet  e§t  un  prince  hors  de  ta 
sphère  ;  il  ne  faut  pas  de  cela  ".  Puis  je  lui  donnai 
des  prescriptions  à  savoir  de  se  tenir  enfermée  loin 
de  son  accès,  ne  point  admettre  de  messagers,  ni 
recevoir  d'hommages.  En  suite  de  quoi,  elle  prit 
les  fruits  de  mes  conseils,  et,  lui,  repoussé  —  pour 
trancher  tout  court  —  tomba  en  une  mélancolie, 
de  là  en  un  manque  d'appétit,  de  là  en  une  insomnie, 
de  là  en  une  anémie,  de  là  en  un  trouble  d'esprit  et  par 
cette  déclinaison  jusque  dans  la  folie,  où  maintenant 
il  délire,  et,  en  tout  ce  dont  nous  sommes  en  deuil. 

Le  Roi.  —  Croyez-vous  que  c'e^t  cela  ? 

La  Reine.  —  Il  se  peut  bien  possible. 

PoLONius.  —  E§t-il  jamais  arrivé,  je  voudrais  le 
savoir,  que  j'aie  dit  positivement  :  "  Il  en  e^t  ainsi  ", 
et  qu'il  s'en  soit  trouvé  autrement  ? 

Le  Roi.  —  Pas  que  je  sache. 

PoLONius,  montrant  sa  tête  et  ses  épaules.  —  Otez 
ceci  de  cela,  s'il  en  eé^t  autrement.  Pour  peu  que  les 
circonstances  me  mènent,  je  découvrirais  le  lieu  où 
se  cache  la  vérité,  quand  elle  irait  se  cacher  jusqu'au 
cœur  des  choses. 

Le  Roi.  —  Comment  tâter  plus  avant  ? 

PoLONiuSi  —  Vous  savez  que  parfois  il  se  promène 
des  heures  de  suite  ici,  dans  la  galerie. 


54  WILLIAM  SHAKESPEARE 

La  Reine.  —  Oui,  en  eflFet,  c'e§t  vrai. 

PoLONius.  —  A  ce  moment,  je  lui  détacherai  ma 
fille  ;  vous  et  moi  nous  nous  mettrons  derrière  une 
courtine.  Marquez  l'entrevue  ;  s'il  ne  l'aime  pas,  si 
ce  n'e^t  pas  là-dessus  qu'il  s'eSl  tourné  la  raison, 
je  veux  n'être  plus  conseiller  d'Etat,  mais  gouverner 
une  ferme  avec  ses  charrettes. 

Le  Roi.  —  Nous  essayerons.  {Entre  Hamlet, 
lisant.) 

La  Reine.  —  Mais  tenez,  voilà  le  pauvre  qui  vient 
en  lisant,  tout  triste. 

PoLONius.  —  Allez- vous-en,  je  vous  en  supplie, 
allez-vous  en  tous  les  deux  ;  je  vais  Taborder  sur- 
le-champ.  (  Sortent  le  roi,  la  reine  et  leur  suite.  ) 

PoLONius.  —  Oh  !  mille  fois  pardon...  Comment 
va  mon  bon  seigneur  Hamlet  ? 

Hamlet.  —  Bien,  Dieu  merci. 

PoLONius.  —  Me  reconnaissez- vous,  monsei- 
gneur ? 

Hamlet.  —  Parfaitement  bien.  Vous  êtes  un  mar- 
chand de  poisson. 

PoLONius.  —  Pas  moi,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Alors,  je  vous  souhaiterais  aussi 
honnête. 

PoLONius.  —  Honnête,  monseigneur? 

Hamlet.  —  Oui,  monsieur.  Etre  honnête,  à  la 
façon  dont  va  ce  monde,  c'e^  être  un  sur  dix  mille. 

PoLONius.  —  Voilà  qui  e§t  bien  vrai,  monseigneur. 

Hamlet,  Usant.  —  "  Car  si  le  soleil  engendre  des 
larves  à  un  chien  mort,  étant  dieu  caresseur  de 
charogne..."   Avez- vous   une   fille? 

PoLONius.   —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Qu'elle  n'aille  pas  se  promener  au 
soleil.  La  conception  eft  une  bénédiélion,  mais  non 


HISTOIRE  D'HAMLET  55 

en  tant  que  votre  fille  peut  concevoir.  Ami,  veillez-y. 

PoLONius.  —  Que  voulez- vous  dire  par  là? 
(  à  part.  )  Toujours  revenant  à  ma  fille  ;  pourtant  il 
ne  m'a  pas  reconnu  d'abord  ;  il  m'a  dit  que  j'étais 
un  marchand  de  poisson.  Il  e§t  bien  bas,  bien  bas  ; 
et  en  vérité,  dans  ma  jeunesse,  j'ai  souffert  grande 
extrémité  d'amour,  bien  voisine  de  ceci...  Je  vais 
lui  parler  encore.  Qu'e§t-ce  que  vous  lisez  là, 
monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Des  mots,  des  mots,  des  mots. 

PoLONius.  —  Mais  quel  e§t  le  sujet,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Entre  qui  ? 

PoLONius.  —  Je  veux  dire  le  sujet  de  ce  que  vous 
lisez,    monseigneur. 

Hamlet.  —  Calomnies,  monsieur  !  Car  le  coquin 
de  satiriste  dit  ici  que  les  vieillards  ont  des  barbes 
grises,  que  leurs  faces  sont  ridées,  que  leurs  yeux 
distillent  l'ambre  épais  et  la  gomme  de  prunier  ;  et 
qu'ils  ont  abondance  de  manque  d'entendement, 
ensemble  avec  des  jarrets  très  faibles.  Toutes  choses, 
monsieur,  que  bien  que  je  croie  très  fortement  et 
puissamment,  pourtant  je  ne  tiens  pas  à  honnêteté  de 
les  avoir  ainsi  inscrites,  car  vous-même,  monsieur, 
vous  seriez  vieux  autant  que  moi,  si,  comme  un 
crabe,  vous  pouviez  marcher  à  reculons. 

PoLONius,  apart.  —  Bien  que  ce  soit  là  de  la  folie, 
cependant  elle  a  quelque  méthode.  (  Haut .)  Ne  vou- 
lez-vous pas  vous  éloigner  de  l'air,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Dans  ma  tombe. 

PoLONius.  —  C'est  vrai,  c'eSt  loin  de  l'air.  (  A 
part.  )  Comme  ses  réponses  sont  parfois  substan- 
tielles !  Bonheur  que  souvent  la  folie  rencontre  et 
dont  la  raison  et  la  santé  d'esprit  ne  s'acquitteraient 
pas  avec  tant  de  prospérité.  Je  vais  le  laisser,  et 


56  WILLIAM  SHAKESPEARE 

soudain  imaginer  le  moyen  de  les  faire  rencontrer, 
lui  et  ma  fille.  (  Hau^  .)  Mon  honorable  seigneur,  je 
vais  très  humblement  prendre  congé  de  vous. 

Hamlet.  —  Vous  ne  pouvez,  monsieur,  rien  me 
prendre  dont  je  me  sépare  plus  volontiers,  sinon  ma 
vie,  sinon  ma  vie,  sinon  ma  vie. 

PoLONius.  —  Adieu,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Ah  !  les  fatigants  vieux  sots  !  (  Rntrent 
^osencrant\  et  Guildenffern .  ) 

PoLONius.  —  Vous  venez  chercher  lord  Hamlet  ? 
Le  voici. 

RosENCRANTZ,  à  Polonius .  —  Dieu  vous  sauve, 
monsieur.  (  Polonius  sort.  ) 

GuiLDENSTERN.  —  Mon  honoré  seigneur. 

RosENCRANTZ.  —  Mon  très  cher  seigneur. 

Hamlet.  —  Mes  excellents  bons  amis  !  Comment 
vas-tu,  GuildenStern  ?  Ah  !  Rosencrantz,  m.es  braves, 
comment  allez-vous  tous  deux  ? 

RosENCRANTZ.  —  Commc  d'ordinaires  enfants 
de  la  terre. 

GuiLDENSTERN.  —  Hcurcux  en  ce  que  nous  ne 
sommes  pas  trop  heureux.  Au  chaperon  de  la 
Fortune,  nous  ne  sommes  pas  la  médaille. 

Hamlet.  —  Ni  la  semelle  de  son  soulier. 

RosENCRANTZ.  —  Non  plus,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Alors  vous  habitez  vers  sa  ceinture 
ou  dans  le  mitan  de  ses  faveurs  ? 

GuiLDENSTERN.  —  Ma  foi  oui,  ses  intimes. 

Hamlet.  —  Au  comment-a-nom  de  la  fortune  ? 
Oh  !  oui,  bien  vrai,  elle  e§t  catin...  Et  quelles  nou- 
velles ? 

RosENCRANTZ.  —  Aucunc,  monseigneur,  sinon 
que  le  monde  se  fait  honnête. 

Hamlet.  —  Alors  le  jugement  dernier  e^t  proche  I 


HISTOIRE  D'HAMLET  57 

Mais  vos  nouvelles  ne  sont  pas  vraies.  Que  je  vous 
que:>lionne  plus  particulièrement.  Qu'avez-vous, 
mes  bons  amis,  mérité  aux  mains  de  la  Fortune, 
qu'elle  vous  envoie  en  prison  ici  ? 

GuiLDENSTERN.  —  Ptison,  monscigneur  ? 

Hamlet.  —  Le  Danemark  e^  une  prison. 

RosENCRANTZ.  —  Alors  le  monde  en  t§t  une. 

Hamlet.  —  Assez  belle,  en  laquelle  il  y  a  beau- 
coup de  cachots,  geôles  et  donjons...  le  Danemark 
étant  un  des  pires. 

RosENCRANTZ.  —  Nous  ne  pensons  pas  comme 
vous,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Eh  bien,  c'eét  qu'il  ne  l'eSt  pas  pour 
vous.  Car  il  n'y  a  rien  de  bon  ou  de  mauvais,  sinon 
ce  que  la  pensée  rend  tel.  Pour  moi  c'eft  une  prison. 

RosENCRANTZ.  —  Alors,  c'est  votre  ambition  qui 
la  rend  ^insi.  Elle  e§t  trop  étroite  pour  votre  esprit. 

Hamlet.  —  O  Dieu  !  Je  pourrais  être  confiné 
dans  une  coque  de  noix  et  me  compter  roi  des  espaces 
infinis,  si  ce  n'était  que  j'ai  de  mauvais  rêves. 

GuiLDENSTERN.  —  Lesqucls  rêvcs  d'ailleurs  sont 
de  l'ambition  ;  car  la  sub^ance  même  des  ambi- 
tieux n'e§t  purement  que  l'ombre  d'un  rêve. 

Hamlet.  —  Le  rêve  lui-même  n'e§t  qu'une  ombre. 

RosENCRANTZ.  —  Voirc  :  et  je  tiens  l'ambition  de 
qualité  si  aérienne  et  légère  qu'elle  n'eft  que  l'ombre 
d'une  ombre. 

Hamlet.  —  Alors  nos  gueux  sont  des  corps,  et 
nos  monarques  et  héros  empanachés  sont  les  ombres 
des  gueux...  Allons-nous  à  la  cour  ?  car,  par  ma  fi, 
je  ne  saurais  raisonner. 

RosENCRANTZ       et       GuiLDENSTERN.       NoUS 

sommes  à  vos  ordres. 

Hamlet.  —  Non,  point  d' affaire  !  Je  ne  veux  pas 


^8  WILLIAM  SHAKESPEARE 

VOUS  mêler  au  ttSte  de  mon  domestique.  Car, 
pour  vous  parler  en  honnête  homme,  je  suis  terri- 
blement accompagné.  Mais,  en  franche  manière 
■d'amitié,  que  venez- vous  faire  à  Elseneur  ? 

RosENCRANTZ.  —  Vous  rendre  visite,  monsei- 
gneur ;  point  d'autre  occasion. 

Hamlet.  —  Gueux  que  je  suis,  je  suis  même 
pauvre  en  remercîments .  Mais  je  vous  remercie  et, 
sûr,  chers  amis,  mes  remercîments  sont  encore  trop 
chers  à  un  liard.  On  ne  vous  a  pas  envoyé  chercher  ? 
C'est  de  votre  propre  inclination  ?  C'eSt  une  visite 
libre?  Allons,  jouez  franc  jeu  avec  moi.  Allons, 
allons,  voyons,  parlez. 

GuiLDENSTERN.  —  Que  faut-il  dire,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Mais  n'importe  quoi.  Voyons,  au 
fait  !  On  vous  a  envoyé  chercher  et  il  y  a  une  sorte 
de  confession  dans  vos  regards  que  vos  modesties 
n'ont  pas  la  malice  de  colorer.  Je  sais  que  le  bon  roi 
et  la  reine  vous  ont  envoyé  chercher. 

RosENCRANTZ.  —  A  quelle  fin,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  C'eSt  ce  qu'il  faut  que  vous  m'appre- 
niez. Mais  laissez-moi  vous  conjurer  par  les  droits 
de  notre  camaraderie,  par  l'harmonie  de  notre  jeu- 
nesse, par  le  lien  jamais  brisé  de  notre  amour,  par 
tout  ce  qu'une  meilleure  éloquence  pourrait  invo- 
quer de  plus  cher  ;  soyez  nets  et  droits  avec  moi. 
Vous  a-t-on  envoyé  chercher,  oui  ou  non  ? 

RosENCRANTZ,  â  GmldenHerHy  bas.  —  Qu'eSt-ce 
que  vous  dites  ? 

KUmlet,  à  part^  les  observant.  —  Oui-dà  !  Alors, 
j*ai  l'œil  sur  vous.  {Haut.)  Si  vous  m'aimez,  ne 
vous  dérobez  pas. 

GuiLDENSTERN.  —  Monscigncur,  on  nous  a 
envoyé  chercher. 


mSTOIRE  D'HAMLET  j^ 

Hamlet.  —  Je  vais  vous  dire  pourquoi.  Ainsi  ma 
divination  précédera  votre  révélation,  et  votre  dis- 
crétion envers  le  roi  et  la  reine  n'aura  pas  une 
plume  de  souillée.  J*ai  naguère,  —  mais  comment ^ 
je  n'en  sais  rien,  —  perdu  toute  ma  gaîté,  omis 
toute  coutume  d'exercices,  et,  en  vérité,  il  y  a  tant 
de  lourdeur  dans  ma  disposition,  que  cette  bonne 
architeâiire,  la  terre,  me  semble  un  étérile  pro- 
montoire ;  ce  très  excellent  baldaquin,  l'air,  voyez ^ 
cette  brave  tenture  de  firmament,  ce  toit  majestueux 
fretté  de  feux  d'or,  eh  bien  1  il  ne  m' apparaît  point 
autrement  qu'une  vile  et  pestilentielle  congrégation 
de  vapeurs.  Quelle  œuvre  d'art  que  l'homme  1 
Combien  noble  en  raison  !  Combien  infini  en 
facultés  !  En  forme  et  en  mouvement,  combien 
apte  et  admirable  !  En  adion,  combien  semblable 
à  un  ange  ;  en  appréhension,  combien  semblable 
à  im  dieu,  la  beauté  du  monde  !  le  parangon  des 
animaux!  Et  cependant,  pour  moi,  qu'eSt-ce .  que 
cette  quintescence  de  poussière  !  L'homme  ne  me 
déleâe  pas,  moi,  non  ;  ni  la  femme  non  plus,  quoique 
par  votre  sourire  vous  sembliez  le  dire. 

RosENCRANTZ.  —  Monseigncur,  il  n'y  avait  rien 
de  pareil  en  ma  pensée. 

Hamlet.  —  Pourquoi  avez-vous  ri  alors  quand 
j'ai  dit  :  "  L'homme  ne  me  délefte  pas,  moi  ?  " 

RosENCRANTZ.  —  C'cSt  quc  je  pcnsais,  monsei- 
gneur, si  vous  ne  vous  déleftez  pas  en  l'homme,  au 
feStin  de  carême  que  recevront  de  vous  les  adeurs  ! 
Nous  les  avons  dépassés  en  route,  qui  viennent  ici 
vous   oflfrir  leurs   services. 

Hamlet.  —  Celui  qui  joue  le  Roi  sera  le  bienvenu  ; 
Sa  Majesté  aura  tribut  de  moi  ;  l'Aventureux  Che- 
valier jouera  de  la  rapière  et  de  la  rondache  ;  l'Amou- 


6o  WILLIAM  SHAKESPEARE 

teux  ne  soupirera  pas  gratis  ;  le  Raisonneur  termi- 
nera son  rôle  en  paix  ;  le  Valet  fera  rire  ceux  qui  ont 
le  poumon  chatouilleux  à  la  détente  et  la  Dame  dira 
sa  pensée  tout  son  soûl,  ou  le  vers  blanc  restera 
court.  Quels  sont  ces  adteurs  ? 

RosENCRANTZ.  —  Ceux  mêmes  auxquels  vous 
vous  plaisiez  tant,  les  tragédiens  de  la  cité. 

Hamlet.  —  Par  quelle  aventure  sont-ils  en  route  ? 
Un  séjour,  et  en  réputation  et  en  profit,  leur  serait 
meilleur. 

RosENCRANTZ.  —  Je  crois  que  cette  innovation 
c§t  venue  par  moyen  de  la  récente  interdiâiion. 

Hamlet.  —  Les  tient-on  en  même  estime  que 
lorsque  j'étais  à  la  cité  ?  Sont-ils  aussi  suivis  ? 

RosENCRA-NTZ.  —  Non,  point  du  tout. 

Hamlet.  —  Comment  cela  ?  Ils  se  rouillent  ? 

RosENCRANTZ.  —  Non  point  ;  ils  s'efforcent 
comme  à  l'ordinaire.  Mais  il  y  a,  monsieur,  une 
nichée  d'enfants-comédiens,  jeunes  faucons,  dont 
le  fausset  domine  tout  colloque  et  qui  n'en  sont  que 
plus  furieusement  applaudis,  qui  sont  maintenant 
à  la  mode,  et  remplissent  de  leurs  cris  de  crécelle 
toutes  les  scènes  ordinaires  (  ainsi  les  nomme-t-on  ) 
tant  que  maints  porte-rapière,  crainte  des  porte- 
plume,  osent  à  peine  y  fréquenter. 

Hamlet.  —  Quoi  !  des  enfants  ?  Et  de  qui  entre- 
tenus ?  et  à  quel  écot  ?  Ne  suivront-ils  leur  état  que 
tant  qu'ils  pourront  chanter  ?  Ne  diront-ils  point 
plus  tard,  s'ils  deviennent  eux-mêmes  afteurs  ordi- 
naires (  ainsi  qu'il  e§t  bien  probable  s'ils  n'ont  point 
d'autres  moyens  ),  que  leurs  auteurs  leur  font  tort 
de  leur  faire  décrier  leur  propre  héritage  ? 

RosENCRANTZ.  —  Pat  ma  foi,  il  y  a  eu  bien  à  faire 
des  deux  parts  et  le  peuple  ne  tient  point  à  péché  de 


HISTOIRE  D'HAMLET  6i 

les  piquer  à  la  querelle.  Pendant  un  temps,  on  ne 
trouvait  point  d'argent  d'un  canevas  si  le  poëte  et 
l'aâieur  ne  se  prenaient  aux  cheveux  sur  le  sujet. 

Hamlet.  —  Est-il  possible  ? 

GuiLDENSTERN.  —  Oh  !  il  y  a  cu  grande  matagra- 
bolisation  de  cervelles. 

HÂMLET.  —  Et  ce  sont  des  enfants  qui  l'em- 
portent ? 

RosENCRANTZ.  —  Oui,  vraiment,  monseigneur, 
tout  :  Hercule  et  ses  travaux. 

Hamlet.  —  Ce  n'eft  pas  très  étrange.  Car  mon 
oncle  e§t  roi  de  Danemark,  et  ceux  qui  lui  faisaient 
la  moue,  tant  que  vivait  mon  père,  donnent  vingt, 
quarante,  cinquante,  cent  ducats  pièce  de  sa  minia- 
ture. Sang  Dieu  !  il  y  a  là  quelque  chose  de  plus  que 
naturel,  si  la  philosophie  pouvait  le  découvrir. 
(  Fanfare  derrière  la  scène.  ) 

GuiLDENSTERN.  —  Voici  Ics  aâicurs. 

Hamlet,  à  Kosencrantî^  et  GuildenHern.  —  Mes- 
sieurs, vous  êtes  les  bienvenus  à  Elseneur.  Vos 
mains,  allons.  Le  propre  de  la  bienvenue  eft  l'éti- 
quette et  la  cérémonie.  Je  m'accommoderai  donc  à 
cette  coutume,  crainte  que  ma  courtoisie  envers  les 
aâieurs  qui,  je  vous  le  dis,  doit  avoir  bel  air,  semble 
plus  accueillante  qu'envers  vous.  Vous  êtes  les 
bienvenus.  Mais  mon  oncle-père  et  ma  tante-mère  se 
trompent. 

GuiLDENSTERN.  —  En  quoi,  mon  cher  seigneur  ? 

Hamlet.  —  Je  ne  suis  fou  qu'au  nord-nord-ouest. 
Quand  le  vent  eft  au  sud,  je  connais  bien  un  cygne 
d'un  corbeau.  {Entre  Polonim.) 

PoLONius.  —  Dieu  vous  donne  le  bonjour,  mes- 
sieurs. 

Hamlet,  à  GuildenHern.  —  Ecoutez,  vous,  Guil- 


6z  WILLIAM  SHAKESPEARE 

den§tern.  (  A  Kosencrant-:^.  )  et  vous  aussi  ;  un  pour 
ouïr,  à  chaque  ouïe  :  (  Montrant  Polonius.  )  ce  grand 
bébé  que  vous  voyez  là  n'eSt  pas  encore  sorti  de  ses 
langes . 

RosENCRANTZ.  —  Sans  doute  qu'il  y  e§t  revenu, 
car  on  dit  qu'un  vieillard  e§t  enfant  deux  fois. 

Hamlet.  —  Je  vais  prophétiser  :  il  vient  me  par- 
ler des  aâeurs.  Remarquez-le  bien...  Vous  avez 
raison,  monsieur,  oui  lundi  matin,  c'eSt  vrai,  en  effet. 

Polonius.  —  Monseigneur,  j'ai  des  nouvelles 
à  vous  apprendre. 

Hamlet.  —  Monseigneur,  j'ai  des  nouvelles  à 
vous  apprendre.  Quand  Roscius  était  aâ;eur  à 
Rome... 

Polonius.  —  Les  adeurs  sont  arrivés  ici,  mon- 
seigneur. 

Hamlet.  —  Bzzz  !   Bzzz  ! 

Polonius.  —  Sur  mon  honneur  ! 

PIamlet 

Alors,  monsieur,  ils  sont 
Venus  sur  un  ânon. 

Polonius.  —  Les  meilleurs  aâeurs  du  monde,  soit 
pour  tragédie,  comédie,  histoire,  pastorale,  pastorale 
comique,  hiftorique  pastorale,  tragico-hi^torique, 
tragico-comico-hi^orico-pa^orale,  pièce  selon  l'unité 
ou  poëme  illimité,  Sénèque  ne  saurait  être  trop 
lourd,  ni  Plaute  trop  léger.  Pour  la  règle  du  ^tyle 
et  la  licence,  il  n'y  a  qu'eux  ! 

Hamlet.  —  O  Jephté,  juge  d'Israël,  quel  trésor 
tu  possédais  ! 

Polonius.  —  Quel  trésor  possédait-il,  monsei- 
gneur ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  6j 

Hamlet.  —  Mais  : 

"  N* avait  qu'une  fille  jolie 
Qu'il  aimait  à  la  folie  " . 

PoLONius,  apart.  —  Toujours  ma  fille. 

Hamlet.  —  N'ai-je  pas  raison,  mon  vieux  Jephté  ? 

PoLONius.  —  Si  vous  m'appelez  Jephté,  monsei- 
gneur, oui^  j*ai  une  fille  que  j'aime  à  la  folie. 

Hamlet.  —  Non,  ce  n'eét  pas  la  suite. 

PoLONius.  —  Quelle  e§t  donc  la  suite,  monsei- 
gneur ? 

Hamlet.  —  Mais  : 

"  Alors    il  advint 
Var  décret  divin...  " 

Et  puis  vous  savez  bien  : 

"  h,a  chose  se  fit 
Comme  était  écrit...  " 

Le  premier  couplet  de  la  pieuse  complainte  vous 
en  fera  voir  plus  long  ;  car,  tenez,  voici  mon  propos 
interrompu.  (  Entrent  quatre  ou  cinq  comédiens.  )  Vous 
êtes  les  bienvenus,  mes  maîtres  ;  les  bienvenus, 
tous.  Je  suis  heureux  de  te  voir  bien.  Bienvenus,  mes 
bons  amis.  Oh  !  mon  vieil  ami  !  Ta  figure  s'eSt 
floconnée  depuis  que  je  ne  t'ai  vu...  Viens-tu  me 
faire  la  barbe  en  Danemark  ?  Eh  quoi,  ma  jeune  dame 
et  maîtresse,  par  Notre-Dame,  Votre  Noblesse  t§t 
plus  près  du  ciel  que  la  dernière  fois  que  je  vous  ai 
vue,  de  toute  l'altitude  d'une  talonnette.  Je  prie 
Dieu  que  votre  voix,  comme  une  pièce  d'or  où  il  7 
a  une  paille,  ne  soit  pas  fêlée  au  son...  Mes  maîtres, 
vous  êtes  tous  les  bienvenus.  Allons-y,  comme  des 
fauconniers  de  France,  volons  tout  gibier  à  \aie.  Une 
tirade  sur-le-champ  !  Allons,  donnez- vous  un  avant- 
goût  de  votre  état.  Allons,  une  tirade  de  sentiment. 


64  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Premier  Comédien.  —  Quelle  tirade,  mon  bon 
seigneur  ? 

Hamlet.  —  Je  t'ai  entendu  me  dire  une  tirade  une 
fois,  mais  elle  n'a  jamais  été  jouée,  ou,  si  elle  l'a  été, 
pas  plus  d'une  fois.  Car  la  pièce,  je  m'en  souviens, 
n'a  pas  plu  au  public.  C'était  du  caviar  pour  le  vul- 
gaire. Mais  c'était,  —  ainsi  que  je  le  jugeai,  et 
d'autres,  dont  les  opinions  en  telles  matières  avaient 
le  pas  sur  les  miennes,  —  une  excellente  pièce,  bien 
digérée  dans  ses  scènes,  et  disposée  avec  autant  de 
simplicité  que  d'adresse.  Je  me  souviens  qu'il  y  en 
^ut  un  pour  dire  qu'il  n'y  avait  pas  de  pointes  aux 
vers  pour  donner  piquant  à  la  matière,  ni  matière 
aux  phrases  qui  pût  faire  marquer  l'auteur  d'affé- 
terie ;  mais  il  disait  que  la  méthode  en  était  honnête, 
aussi  saine  que  suave  et  de  moult  plus  grande  beauté 
qu'élégance.  Il  y  avait  là  une  tirade  qui  me  plut  sur- 
tout. C'était  le  récit  d'Enée  à  Didon  et  particulière- 
ment l'endroit  où  il  parle  du  meurtre  de  Priam.  S'il 
vit  encore  dans  votre  mémoire,  commencez  à  ce 
vers...    Attendez...    Attendez... 

"  Le  rude  Pyrrhus  pareil  à  la  hête  d'Hyrcanie... 

Non,  ce  n'e§t  pas  cela.  SI,  cela  commence  par 
Pyrrhus... 

"  Le  rude  Pyrrhus  dont  les  armes  de  sable. 
Noires  comme  son  dessein,  semblaient  à  la  nuit, 
Quand  il  gisait  couché  dans  le  cheval  fatal. 
Maintenant  a  barbouillé  ce  terrible  teint  de  ténèbres 
D^ une  plus  morne  héralderie.  De  pied  en  cap 
Maintenant,  il  efî  peint  de  gueules  ;  horriblement  armorié 
Du  sang  des  pères,  des  mères,  des  filles,  des  fils ^ 
Tout  cuit  et  empâté  par  les  rues  torrides. 
Oui  prêtent  une  despotique  et  damnée  lumière 


ffiSTOIRE  D'HAMLET  65 

A.  r assassinat  de  leurs  maîtres. 

Flambant  de  fureur  et  de  feux. 

Tout  rehaussé  de  sang  coagulé. 

Les  jeux  semblables  à  des  escarhoucles ,  F  infernal  Pyrrhus 

Cherche  le  vieil  ancêtre  Priam  ". 

Là  continuez,  vous. 

PoLONius.  —  Devant  Dieu,  monseigneur,  bien 
déclamé,  avec  bonne  diftion  et  diStinâiion. 

Premier  Comédien 

Voici  qu'ail  le  trouve 

Lançant  aux  Grecs  des  efîocades  vaines.  Son  antique  glaive , 

K.ebelle  à  son  bras,  gît  ou  il  tombe, 

'Refusant  le  commandement .  En  combat  inégal 

Pjrrhus  pousse  sur  Priam  et  dans  sa  rage  le  manque. 

Mais  au  vent  si-fflant  de  son  glaive  félon 

Le  père  épuisé  tombe.  A.lors  V  insensible  II  lion. 

Semblant  sentir  ce  coup,  de  sa  cime  enflammée 

Incline  jus qu"  à  sa  base  et  d'un  hideux  fracas 

Emplit  r  oreille  de  Pjrrhus.  Voje^i  !  son  glaive 

Qui  allait  s'abattre  sur  la  tête  neigeuse 

Du  vénérable  Priam  semble  figé  dans  Pair. 

Ainsi  que  le  tyran  sur  l'image,  Pjrrhus  se  dressait, 

Et,  comme  incertain  entre  le  vouloir  et  l'action. 

Ne  faisait  rien. 

Mais  comme  nous  vojons  souvent  avant  la  tempête 

Un  silence  dans  les  deux,  les  hautes  nuées  immobiles. 

Les  hardis  vents  sans  voix  et  l'orbe  inférieur 

Assouvi  comme  la  mort  — puis  l' ejfrojable  foudre 

Déchire  l'atmosphère,  ainsi,  après  la  pause  de  Pjrrhus, 

La  vengeance  aiguillonnée  l'émeut  de  nouveau. 

Et  jamais  marteaux  de  Cyclopes  ne  'tombèrent 

Sur  l'armure  de  Mars  forgée  à  l'épreuve  éternelle 

Avec  moins  de  remords  que  le  glaite  sanglant  de  Pjrrhus 


66  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Ne  s'abat  sur  Pria  m. 

Fi  !  fi  !  Catin  Fortune  !  0  Dieux  assemblés 

En  votre  synode  général^  ôte:(^-lui  son  pouvoir  ; 

Arrache^  de  sa  roue  les  raies  et  les  jantes 

Et  faites  rouler  le  moyeu  rond  le  long  des  pentes  du  ciel 

Jusqu^aux  vallées  des  démons  ! 

PoLONius.  —  Un  peu  long. 

Hamlet.  —  On  l'enverra  chez  le  barbier  avec 
votre  barbe,  {Au  comédien.)  Je  te  prie,  continue. 
Lui,  il  e^  pour  une  gigue  ou  une  gaudriole,  ou  bien 
il  s'endort.  Continue,  arrive  à  Hécube. 

Premier  Comédien 

Mais  qui,  oh  !  qui  eût  vu  la  reine  emmoufflée. 

Hamlet.  —  La  reine  emmoufflée  ? 
PoLONius.  —  C'est   bien  :  "  reine   emmoufflée  "" 
eét  bien. 

Premier  Comédien 

Errante,  pieds  nus,  menaçant  les  flammes 

D' aveuglants  pleurs,  un  haillon  à  la  tête 

Qui  jadis  portait  le  diadème,  et  pour  toute  robe 

A  ses  maigres  reins  épuisés 

Une  couverture  saisie  parmi  V alarme  — 

Qui  eût  vu  ceci,  d'une  langue  barbouillée  de  venin. 

Eût  crié  :  Trahison  !  contre  l'état  de  Fortune. 

Mais  si  les  dieux  eux-mêmes  l'eussent  vu 

Quand  devant  elle,  Pyrrhus,  en  son  jeu  cruel. 

Mit  en  pièces  de  son  glaive  les  membres  de  son  époux. 

Fa  soudaine  clameur  qu'elle  poussa 

—  A  moins  que  choses  mortelles  ne  les  puissent  émouvoir  — 

Eût  fait  jaillir  la  rosée  des  yeux  arides  du  ciel 

Et  la  compassion  des  dieux. 

PoLONius.  —  Regardez   s'il    n'a   pas   changé  de 


HISTOIRE  D'HAMLET  67 

couleur  et  n'a  pas  les  larmes  aux  yeux  ?  Assez,  je 
vous  en  prie. 

Hamlet.  —  C'e^  bon.  Je  te  ferai  dire  la  suite 
bientôt.  (A  Polonius.)  Mon  bon  seigneur,  voulez- 
vous  veiller  qu'on  fasse  aux  aâ:eurs  bonne  chère, 
entendez-vous  ?  qu'ils  soient  bien  traités,  car  ils 
sont  la  quiatessence  et  l'extrait  des  chroniques  de 
ce  temps.  Après  votre  mort,  mieux  vous  vaudrait 
avoir  une  mauvaise  épitaphe,  que  leur  opinion 
maligne  tandis  que  vous  vivez. 

Polonius.  —  Monseigneur,  je  les  traiterai  sui- 
vant leur  mérite. 

Hamlet.  —  Cordieu  !  bonhomme,  beaucoup 
mieux  !  Traitez  tout  homme  suivant  ses  mérites, 
qui  échapperait  aux  étrivières  ?  Traitez-les  suivant 
votre  propre  honneur  et  dignité  :  moins  ils  méritent, 
plus  il  y  a  de  grâce  en  vos  faveurs.  Faites-les  entrer. 

Polonius.  —  Venez,    messieurs. 

Hamlet.  —  Suivez-le,  mes  amis.  Nous  aurons 
speâ:acle  demain.  (  Sort  Polonius  avec  tous  les  acteurs^ 
sauf  le  premier.  )  Dis-moi,  mon  vieil  ami,  pouvez- 
vous  jouer  le  "  Meurtre  de  Gonzague  "  ? 

Premier  Comédien.  —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Nous  l'aurons  demain  soir.  Vous 
pourriez,  au  besoin,  apprendre  une  tirade  de  quelque 
douze  ou  seize  lignes  que  je  vous  noterais  et  que  j'y 
intercalerais,    n'e^-ce   pas  ? 

Premier  Comédien.  —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Très  bien.  Suivez  ce  seigneur,  et 
tâchez  de  ne  pas  vous  moquer  de  lui.  (  Sort  le  pre- 
mier comédien.  )  Mes  bons  amis,  je  vous  laisse  jusqu'à 
la  nuit.  Vous  êtes  les  bienvenus  à  Elseneur. 

Rosencrantz.  —  Mon  bon  seigneur... 


68  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Oui,  bien.  Dieu  vous  garde.  (  Sortent 
"Kos encrant^  et  GuildenBern.  ) 

Hamlet.  —  ...  Maintenant,  je  suis  seul  !  Oh  ! 
le  plat  coquin,  le  rustre  servile  que  je  suis  !  N'eét-il 
pas  monstrueux  que  cet  afteur,  ici,  dans  une  pauvre 
fiftion,  dans  un  rêve  de  passion,  puisse  ainsi  forcer 
son  âme  à  une  idée  ;  qu'à  ses  soubresauts,  tout  son 
visage  blêmisse,  les  larmes  aux  yeux,  l'égarement 
dans  les  traits,  la  voix  brisée,  tous  ses  ge^es  adap- 
tant à  son  idée  des  formes.  Et  tout  pour  rien.  Pour 
Hécube  !  Que  lui  eét  Hécube,  ou  lui  à  Hécube,  qu'il 
pleure  pour  elle  ?  Que  ferait-il  donc  s'il  avait  le 
mobile,  le  mot  d'ordre  de  passion  que  j'ai  ?  Il  noierait 
la  scène  de  larmes  ;  il  déchirerait  les  oreilles  par 
d'horribles  discours,  rendrait  fous  les  coupables, 
épouvanterait  les  innocents,  confondrait  les  igno- 
rants et  jetterait  en  Stupeur  les  propres  facultés  des 
yeux  et  de  l'ouïe...  Mais  moi,  morne  couard  à  l'âme 
de  boue,  je  traîne  comme  Jean  de  la  Lune  !  Je  ne 
suis  pas  plein  de  ma  cause,  et  je  ne  peux  rien  dire  ; 
non,  pas  pour  un  roi  dont  la  fortune  et  la  très  chère 
vie  ont  subi  une  infernale  défaite  1  Suis-je  un  lâche  ? 
Qui  m'appelle  capon  ?  me  donne  du  poing  sur  la 
trogne  ?  m'arrache  la  barbe  et  me  la  souffle  à  la 
face  ?  me  tire  par  le  nez  ?  m'enfonce  le  démenti  dans 
la  gorge  jusqu'au  bas  des  poumons  ?  Qui  me  fait 
cela  ?  Ah  !  sang  Dieu  !  J'empocherais  1  Car  —  c'eSt 
impossible  autrement  —  je  dois  avoir  un  foie  de 
pigeon,  sans  fiel  pour  rendre  l'oppression  amère, 
ou,  dès  longtemps,  j'aurais  gavé  toutes  les  buses 
de  l'air  à  la  charogne  de  ce  goujat  !  sanglant,  immonde 
scélérat  !  Ehonté,  traître,  lubrique,  dégénéré  scé- 
lérat !  O  vengeance  1  —  Quoi  ?  quel  âne  je  suis  ! 
CeSt  très  brave  que  moi,  le  fils  d'un  cher  père  assas- 


HISTOIRE  D'HAMLET  69 

sine,  aiguillonné  à  la  revanche  par  le  ciel  et  l'enfer, 
j'aille,  comme  une  putain,  déballer  mon  cœur  avec 
des  mots,  et  que  je  me  mette  à  agonir  comme  une 
gaupe,  comme  une  souillon  !  Fi  sur  moi,  pouah  !... 
A  l'œuvre,  mon  cerveau  !  Hum  !  J'ai  ouï  dire  que 
des  créatures  coupables,  assises  au  théâtre,  prises 
à  la  trame  du  speâacle,  étaient  frappées  jusqu'à 
l'âme  tant  que,  sur  l'heure,  elles  confessaient  leurs 
crimes  ;  car  le  meurtre,  bien  qu'il  n'ait  pas  de  langue, 
parle  par  un  très  merveilleux  organe.  Je  ferai  jouer  par 
ces  aâeurs  quelque  chose  qui  ressemble  au  meurtre 
de  mon  père,  devant  mon  oncle.  J'observerai  ses 
regards,  je  le  sonderai  au  vif  ;  si  seulement  il  flanche, 
je  sais  ce  qui  me  reste  à  faire.  L'esprit  que  j'ai  vu 
peut  être  le  diable,  et  le  diable  a  le  pouvoir  d'assumer 
une  forme  qui  puisse  plaire,  oui  ;  et  peut-être,  parmi 
ma  faiblesse  et  ma  mélancolie,  étant  très  puissant 
sur  de  tels  esprits,  il  m'illusionne  pour  me  damner. 
Je  veux  avoir  un  terrain  plus  solide  que  celui-là. 
Le  speftacle,  voilà  la  chose  où  j'attraperai  la  cons- 
cience du  roi.  (//  sorL) 


Ade   Troisième 


Premier    Tableau 

Une  salle  du  Château 

SCENE  PREMIERE 
Le  Roi,  La  Reine,  Polonius,  Ophélie, 

ROSENCRANTZ,  GuiLDENSTERN. 

Le  Roi.  —  Et  vous  ne  pouvez,  par  nulle  enquête 
détaillée,  obtenir  de  lui  pourquoi  il  affecte  cette 
confusion  qui  fait  si  aigrement  grincer  le  calme  de 
ses  jours  par  de  dangereuses  turbulences  de  luna- 
tique ? 

RosENCRANTZ.  —  Il  avouc  lui-même  qu'il  se 
sent  détraqué,  mais  qu'elle  en  e^t  la  cause,  il  ne  veut 
par  aucun  moyen  le  dire. 

GuiLDENSTERN.  —  Et  puis  nous  ne  le  trouvons 
pas  enclin  à  se  laisser  tâter.  Mais,  avec  la  malice 
de  la  démence,  il  se  jette  à  l'écart  sitôt  que  nous 


74  WILLIAM  SHAKESPEARE 

voudrions  tirer  de  lui  quelque  confession  sur  la 
vérité  de  son  état. 

La  Reine.  —  Vous  a-t-il  bien  reçus  ? 

RosENCRANTZ.  —  En  vraie  façon  de  gen- 
tilhomme. 

GuiLDENSTERN.  —  Mais  en  mettant  forte 
contrainte  à  son  humeur. 

RosENCRANTZ.  —  Chiche  de  queftions,  mais,  à 
nos  demandes,  fort  libéral  en  réponses. 

La  Reine.  —  Avez-vous  essayé  de  quelque  passe- 
temps  ? 

RosENCRANTZ.  —  Madame,  il  s'eSt  fait  que  nous 
avons  rencontré  certains  aâ:eurs  sur  la  route.  Nous 
lui  en  avons  parlé,  et  il  a  semblé  paraître  en  lui  une 
espèce  de  joie,  tandis  qu'il  nous  entendait.  Ils  sont 
à  votre  cour  et,  si  je  ne  me  trompe,  ils  ont  déjà  ordre 
cette  nuit  de  jouer  devant  lui. 

PoLONius.  —  C'e§t  fort  vrai,  et  il  m*a  supplié 
d'implorer  Vos  Majestés  d'entendre  et  de  voir  la 
chose. 

Le  Roi.  —  De  tout  mon  cœur.  Et  je  me  sens 
l'âme  contente  d'apprendre  qu'il  e§t  ainsi  disposé. 
Mes  bons  messieurs,  piquez-le  plus  fort  et  tournez 
ses  idées  vers  les  plaisirs. 

RosENCRANTZ.  —  Nous  fcrons  ainsi,  monsei- 
gneur. (^Sortent  Kosencrant^  et  GuildenBern.) 

Le  Roi,  à  la  Reine.  —  Douce  Gertrude,  laissez- 
nous  aussi.  Car  nous  avons  secrètement  fait  appeler 
Hamlet  afin  qu'il  puisse,  comme  si  c'était  par  acci- 
dent, ici,  rencontrer  Ophélie.  Son  père  et  moi, 
espions  légitimes,  nous  allons  nous  cacher  en  sorte 
que  voyant  sans  être  vus,  nous  puissions  librement 
juger  de  leur  entrevue,  et  déduire  de  sa  conduite  si 
c'e^,  ou  non,d'affe6lion  d'amour  qu'il  souffre  ainsi. 


HISTOIRE  D'HAMLET  75 

La  Reine.  —  Je  vous  obéirai.  Et  pour  votre 
part,  Ophélie,  je  souhaite  que  vos  excellentes  beautés 
soient  l'heureuse  cause  de  la  fureur  d'Hamlet. 
J'aurai  alors  l'espoir  que  vos  vertus  le  ramèneront 
à  ses  façons  d'autrefois  pour  votre  honneur  à  tous 
deux. 

Ophélie.  —  Madame,  je  souhaite  que  oui.  (  La 
reine  sort.  ) 

PoLONius.  —  Ophélie,  promenez-vous  là.  {Au 
roi.  )  Vous  plaise,  mon  gracieux  seigneur,  nous 
allons  nous  mettre  en  place.  (  A  Ophélie.  )  Lisez  sur 
ce  livre  ;  que  la  montre  d'une  telle  occupation  puisse 
dormer  couleur  à  votre  solitude.  Nous  sommes 
maintes  fois  à  blâmer  en  ceci  —  il  y  en  a  de  trop 
fréquents  exemples  —  que,  par  le  masque  de  la 
dévotion  et  de  l'adion  pieuse,  nous  dorons  le  diable 
lui-même. 

Le  Roi,  apart.  —  Oh  !  que  c'e^  vrai  !  Comme  ce 
mot  cruellement  fuftige  ma  conscience  !  La  joue 
d'une  fille,  toute  embellie  de  fard,  n'e§t  pas  plus 
laide  auprès  de  la  chose  qui  la  rehausse  que  mon 
crime  auprès  de  ma  parole  la  plus  peinte.  O  pesant 
fardeau  ! 

PoLONius.  —  Je  l'entends  venir  ;  retirons-nous, 
monseigneur.  (  Sortent  le  roi  et  Volonius.  —  Lntre 
Hamlet.  ) 

Hamlet.  —  Etre  ounepas  être,  c'eft  la  que^ion. 
E§t-il  d'âme  plus  noble  de  subir  les  coups  et  les 
traits  de  l'outrageuse  fortune  ou  de  prendre  les 
armes  contre  un  océan  de  peines,  et,  révolté  les 
finir  ?  Mourir...  dormir,  pas  plus.  Et  par  un  dormir 
se  dire  que  c'e^  la  fin  de  l'angoisse  du  cœur  et  des 
mille  secousses  naturelles  à  qui  la  chair  eft  asservie, 
c'est  une  consommation  à  souhaiter  dévotement. 


76  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Mourir...  dormir  !  dormir?  qui  sait,  rêver?  Oui  I 
voilà  l'obstacle  !  car  dans  ce  dormir  de  la  mort, 
quels  rêves  peuvent  venir  quand  nous  avons  secoué 
cet  enlacis  mortel  ?  De  là  vient  qu'on  hésite.  Voilà 
le  scrupule  qui  donne  au  malheur  une  si  longue  vie. 
Et  qui  supporterait  les  soufflets  et  les  avanies  du 
temps,  le  tort  de  l'oppresseur,  le  mépris  de  l'homme 
fier,  les  affres  de  l'amour  méprisé,  les  atermoiements 
de  la  loi,  l'insolence  des  gens  en  place,  et  les  coups 
de  pied  que  le  mérite  patient  accepte  de  l'indigne, 
quand  lui  pourrait,  à  lui-même,  se  donner  quittance 
avec  la  pointe  d'un  petit  couteau  ?  Qui  voudrait 
porter  le  faix,  ahanner,  et  suer  sous  une  accablante 
vie,  si  ce  n'eft  que  la  peur  de  quelque  chose  après 
la  mort,  la  région  non  découverte  des  confins  de 
laquelle  aucun  voyageur  ne  retourne,  balance  la 
volonté  et  nous  fait  plutôt  supporter  ces  maux  que 
nous  avons  que  voler  vers  d'autres  que  nous  ne 
connaissons  pas  ?  Ainsi  la  conscience  fait  des  lâches 
de  nous  tous,  et  ainsi  le  teint  naturel  de  la  résolution 
s'étiole  sous  l'ombre  pâle  de  la  pensée  :  et  des  entre- 
prises de  forte  moelle,  de  grand  mobile,  à  cette 
appréhension  détournent  leurs  cours  et  perdent  leur 
nom  d'aftion...  Doucement,  maintenant  !  la  belle 
Ophélie?...  {Haut  à  Ophélie.)  Nymphe,  dans  tes 
oraisons,  tous  mes  péchés  sont-ils  rappelés  ? 

Ophélie.  —  Mon  bon  seigneur,  comment  va 
votre  honneur  depuis  ces  maints  longs  jours  ? 

Hamlet.  —  Je  vous  remercie  humblement  ; 
bien,  bien,  bien. 

Ophélie.  —  Monseigneur,  j'ai  des  souvenirs  à 
vous  que  j'ai  longtemps  langui  de  vous  rendre.  Je 
vous  en  prie,  maintenant  reprenez-les. 


fflSTOIRE  D'HAMLET  77 

Hamlet.  —  Non,  pas  moi,  je  ne  vous  ai  jamais 
donné  rien. 

Ophélie.  —  Mon  honoré  seigneur,  je  sais  trop 
bien  que  si.  Et  tout  ensemble  des  paroles  mêlées  de 
si  douce  haleine  qu'elles  faisaient  tout  cela  plus  riche. 
Leur  parfum  perdu,  reprenez-les.  Car,  à  l'âme  noble, 
les  dons  riches  se  font  pauvres  quand  les  donneurs 
se  montrent  cruels.  Voilà,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Ah  !  ah  !.  Etes -vous  honnête  ? 

iff 

Ophélie.  —  Monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Etes-vous  jolie  ? 

Ophélie.  —  Que  veut  dire  Votre  Seigneurie  ? 

Hamlet.  —  Que  si  vous  êtes  honnête  et  jolie, 
votre  honnêteté  ne  devrait  point  admettre  de  discours 
à  votre  beauté. 

Ophélie.  —  La  beauté,  monseigneur,  saurait- 
elle  avoir  meilleur  commerce  qu'avec  l'honnêteté  ? 

Hamlet.  —  Oui  vraiment.  Car  le  pouvoir  de  la 
beauté  plutôt  transformera  l'honnêteté  de  ce  qu'elle 
e§t  en  catin  que  la  force  de  l'honnêteté  ne  trans- 
muera la  beauté  à  lui  ressembler.  Ceci  fut  jadis  un 
paradoxe,  mais  maintenant  le  temps  en  fait  la  preuve. 
Je  vous  ai  aimée  autrefois. 

Ophélie.  —  Vraiment,  monseigneur,  vous  me 
l'avez  fait  croire. 

Hamlet.  —  Vous  n'auriez  pas  dû  me  croire.  Car 
la  vertu  ne  saurait  tant  se  greffer  à  notre  vieux  cépage 
qu'il  ne  sente  son  fruit.  Je  ne  vous  aimais  pas. 

Ophélie.  —  Je  n'en  ai  été  que  plus  déçue. 

Hamlet.  —  Va-t-en  dans  un  couvent  :  pourquoi 
voudrais-tu  être  génératrice  de  pécheurs  ?  Je  suis 
moi-même  suffisamment  honnête  et,  pourtant,  je 
pourrais  m'accuser  de  choses  telles  que  mieux  vau- 
drait que  ma  mère  ne  m'eût  pas  enfanté.  Je   suis 


78  WILLIAM  SHAKESPEARE 

très  fier,  vindicatif,  ambitieux  ;  avec  plus  de  crimes 
sous  la  main  que  je  n'ai  de  pensées  pour  les  y  loger, 
d'imagination  pour  y  donner  forme,  ou  de  temps 
pour  les  y  réaliser.  Qu'ont  à  faire  des  gens  comme 
moi  de  ramper  entre  ciel  et  terre  ?  Nous  sommes  de 
fieflfés  coquins,  tous  ;  ne  crois  pas  un  de  nous.  Va 
ton  chemin  dans  un  couvent...  Où  eât  votre  père  ? 

Ophélie.  —  Chez  nous,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Faites  fermer  les  portes  sur  lui,  qu'il 
ne  fasse  l'imbécile  ailleurs  que  dans  sa  maison.  Adieu» 

Ophélie.'^ —  Oh  !  secourez-le,  douceur  du  ciel  I 

Hamlet.  —  Si  tu  te  maries,  je  te  donne  cette  pe^e 
pour  dot  :  sois  charte  comme  la  glace,  pure  comme  la 
neige,  tu  n'échapperas  pas  à  la  calomnie...  Va-t-en 
dans  un  couvent  !  Va,  adieu  !  Ou  si  tu  veux  à  toute 
force  te  marier,  marie-toi  à  un  sot  ;  car  les  sages 
connaissent  assez  bien  quels  monstres  vous  faites 
d'eux.  Au  couvent,  allons,  et  vite  encore  !  Adieu  I 

Ophélie.  —  O  pouvoirs  célestes,  re§taurez-le  I 

Hamlet.  —  J'ai  entendu  parler  de  vos  maquillages 
aussi  ;  oui  bien.  Dieu  vous  a  donné  un  visage,  et 
vous  vous  en  faites  un  autre  ;  vous  allez  la  gigue, 
l'amble  et  vous  zézayez,  et  vous  donnez  des  sobri- 
quets aux  créatures  de  Dieu  et  la  plus  dévergondée 
fait  la  plus  ignorante.  Allez,  allez,  je  n'en  soufflerai 
plus  mot  ;  cela  m'a  rendu  fou...  Dites  donc,  nous 
n'aurons  plus  de  mariages.  Ceux  qui  sont  déjà 
mariés...  excepté  un...  on  les  laissera  vivre  ;  les 
autres  resteront  comme  ils  sont.  Au  couvent,  allez  ! 
(  Sort  Hamlet.  ) 

Ophélie.  —  Oh  !  le  noble  esprit  que  voilà  en 
déchéance  !  Homme  de  cour,  clerc,  soldat,  par  l'œil. 


HISTOIRE  D'HAMLET  7^ 

par  ia  langue,  par  l'épée  !  Espérance  et  rose  de  ce 
beau  royaume  ;  miroir  d'élégance  et  modèle  des 
formes  ;  point  de  mire  de  tous  les  admirateurs,  si 
loin,  si  loin  tombé  !  Et  moi  de  toutes  les  dames  la 
plus  tristement  esseulée,  moi  qui  aspirais  le  miel 
musical  de  ses  vœux,  maintenant  je  vois  cette  noble 
raison  souveraine  comme  de  douces  cloches  rom- 
pues d'harmonie,  discordantes  ;  cette  forme  sans 
pair,  cette  Statue  de  jeunesse  fleurie,  flétries  par  le 
délire.  Oh  !  pitié  de  moi  d'avoir  vu  ce  que  j'ai  vu,  de 
voir^^ce  que  je  vois.  (  Entrent  le  roi  et  Polonius.  ) 

Le  Roi.  —  Amour  ?  ses  affeftions  ne  tendent  pas 
là.  Et  ce  qu'il  a  dit,  bien  que  manquant  un  peu  de 
forme,  ne  semblait  point  à  la  folie.  Il  y  a  quelque 
chose  en  son  âme  que  sa  mélancolie  couve  de  l'aile, 
et  je  redoute  que  l'éclosion  ne  soit  quelque  danger. 
Pour  le  prévenir  j'ai,  d'une  rapide  décision,  arrêté 
ceci  :  il  partira  en  toute  hâte  pour  l'Angleterre,  afin 
d'y  réclamer  notre  tribut  négligé.  Peut-être  que  des 
mers,  des  contrées  étrangères,  en  leur  variété  de 
speâacles,  chasseront  cette  obsession  établie  en  son 
cœur,  qui  hante  son  cerveau,  et  le  met  ainsi  tout 
hors  de  lui-même...  Qu'en  pensez-vous? 

PoLONius.  —  Cela  ne  fera  pas  mal,  mais  pourtant, 
je  suis  encore  convaincu  que  l'origine  et  commence- 
ment de  sa  douleur  a  jailli  de  dédain  d'amour... 
Eh  bien  !  Ophélie,  point  n'eSt  besoin  de  nous 
raconter  ce  qu'a  dit  lord  Hamlet  ;  nous  avons  tout 
entendu.  Monseigneur,  faites  à  votre  plaisir  ;  mais 
si  vous  le  tenez  bon,  après  le  spedacle,  laissez  sa 
reine-mère  toute  seule  le  supplier  de  lui  déclarer  son 
chagrin.  Qu'elle  y  aille  rondement  !  Et,  vous  plaise, 
je  serai  placé  à  portée  d'oreille  de  toute  leur  confé- 


8o  WILUAM  SHAKESPEARE 

rence.  Si  elle  n'y  perce  rien,  envoyez-le  en  Angle- 
terre ou  confinez-le  là  où  votre  sagesse  au  mieux 
TeStimera. 

Le  Roi.  —  Il  en  sera  ainsi  ;  la  folie  chez  les  grands 
doit  être  surveillée.  (  Ils  sortent.  ) 


k 


Deuxième    Tableau 

Une  salle  du  Château 

SCENE  II 
Entrent  Hamlet  et  plusieurs  Comédiens 

Hamlet.  —  Dites  la  tirade,  je  vous  prie,  ainsi  que 
je  vous  l'ai  prononcée,  toute  d'affilée,  du  bout  de  la 
langue.  Mais  si  vous  la  beuglez,  comme  font  beau- 
coup de  vos  afteurs,  j'aimerais  aussi  cher  faire  dire 
mes  vers  par  le  crieur  de  ville.  Et  ne  sciez  pas  trop 
l'air  avec  votre  main,  comme  ça  ;  mais  que  votre 
jeu,  en  tout,  ait  de  la  douceur.  Car  dans  le  propre 
torrent,  tourbillon,  et,  si  je  peux  dire,  ouragan  de 
votre  passion,  il  faut  vous  faire,  et  mettre  en  dehors, 
une  modération  qui  puisse  y  donner  du  charme.  Oh  ! 
je  me  sens  percé  jusqu'à  l'âme  quand  j'entends  un 
gros  maraud  perruque  déchirer  une  passion  en  lam- 


82  WILLIAM  SHAKESPEARE 

beaux,  la  mettre  en  haillons  pour  bourrer  les  oreilles 
d'un  parterre  qui,  pour  la  plupart,  n'a  de  capacité 
pour  rien  que  d'inexplicables  mimiques  et  du  bruit  ! 
Je  voudrais  faire  fouetter  un  tel  bélître  pour  outrer 
le  Sacripant.  C'e^  passer  Hérode  en  héroderie  ;  je 
vous  en  prie,  évitez -le. 

Le  Premier  Comédien.  —  Je  puis  en  assurer 
Votre  Honneur. 

Hamlet.  —  Ne  soyez  pas  trop  mous,  non  plus, 
mais  que  votre  propre  discrétion  vous  serve  de 
guide.  Accommodez  le  geéte  à  la  parole,  la  parole 
au  geSte,  avec  cette  spéciale  observance  de  ne  point 
dépasser  la  modestie  de  la  nature  ;  car  aucune  chose 
si  outrée  s'écarte  du  dessein  du  speâ:acle,  dont  la 
fin,  tout  ensemble  chez  les  anciens  et  de  nos  jours, 
était  et  e^  de  présenter,  si  on  peut  dire,  le  miroir 
à  la  nature,  de  montrer  à  la  vertu  ses  propres  traits, 
au  vice  sa  propre  image  et  à  l'âge  même  et  au  corps  du 
temps  sa  forme  et  sa  semblance.  Or,  l'outrance  ou 
le  défaut,  quoiqu'ils  puissent  donner  à  rire  aux 
inhabiles,  ne  sauraient  qu'affliger  les  gens  de  goût, 
parmi  lesquels  le  blâme  d'un  seul  doit,  en  votre 
considération,  balancer  tout  un  théâtre  des  autres. 
Oh  !  il  y  a  des  aâ:eurs  que  j'ai  vu  jouer  et  entendu 
louer  par  d'autres,  et  hautement,  qui,  soit  dit  en 
tout  resped,  n'ayant  ni  l'accent  de  chrétiens  ni  le 
port  de  chrétiens,  païens  ou  humains,  se  pavanaient 
et  vibraient  au  point  que  je  pensais  qu'ils  eussent 
été  fabriqués  par  quelque  manœuvre  de  la  nature, 
et  encore  bien  mal,  tant  ils  imitaient  abominablement 
l'humanité. 

Premier  Comédien.  —  J'espère  que  nous  avons 
réformé  tout  cela  suffisamment  chez  nous,  monsieur. 

Hamlet.  —  Oh  !  réformez-le  tout  à  fait  1  Et  que 


I 


HISTOIRE  D'HAMLET  85 

ceux  qui  jouent  les  valets  n'ajoutent  rien  au  rôle 
qui  a  été  écrit  pour  eux,  car  il  y  en  a  qui  se  mêlent  de 
rire  eux-mêmes  pour  pousser  au  rire  quelque  quan- 
tité de  sots  speftateurs,  bien  que  cependant  quelque 
nécessaire  question  de  la  pièce  doive  alors  être  consi- 
dérée. C'est  plein  de  bassesse  et  montre  une  bien 
pitoyable  ambition  chez  le  pitre  qui  en  use.  Allez, 
allez  vous  préparer.  (  Sortent  les  comédiens.  'Entrent 
Polonius,  Kosencrant:^  et  GuildenHern.  ) 

Hamlet,  à  Volonius.  —  Eh  !  bien,  monseigneur,  le 
roi  assiStera-t-il  à  ce  chef-d'œuvre  ? 

PoLONius.  —  Et  la  reine  aussi,  oui,  et  tout  à 
l'heure. 

Hamlet.  —  Priez  les  adeurs  de  se  presser.  (  Sort 
Volonius.  —  {A  Kos encrant^  et  GuildenHern)  Vous 
deux  là,  voulez-vous  aider  à  les  presser  ? 

ROSENCRANTZ    ET    GuiLDENSTERN.    Oui   CerteS , 

monseigneur.  (  Sortent  Kosencrant^  et  GuildenBern.  ) 

Hamlet.  —  Hé  quoi  !  Ho  !  Horatio  !  (  Entre 
Horatio.  ) 

Horatio.  —  Voilà,  mon  doux  seigneur,  à  votre 
service. 

Hamlet.  —  Horatio  !  tu  es  vraiment  l'homme 
juste,  entre  tous  ceux  que  jamais  je  connus. 

Horatio.  —  O  mon  cher  seigneur  !... 

Hamlet.  —  Non,  non  ;  ne  crois  pas  que  je  te 
flatte.  Quel  avancement  puis-je  espérer  de  toi,  qui 
n'as  d'autre  revenu  que  ta  bonne  humeur  pour  te 
nourrir  et  te  vêtir  ?  Pourquoi  flatter  le  pauvre  ? 
Non,  laisse  la  langue  doucereuse  lécher  la  pompeuse 
sottise  ;  laisse  ployer  les  souples  jointures  du  genou 
où  gain  peut  suivre  bassesse  !  M'entends-tu  ?  Depuis 
que  ma  chère  âme  fut  maîtresse  de  son  choix  et 
sut  distinguer  parmi  les  hommes,  elle  t'élut  et  te 


84  WILLIAM  SHAKESPEARE 

marqua  de  son  sceau  :  car  tu  as  été  celui  qui,  souffrant 
tout,  ne  souffre  en  rien,  l'homme  qui  a  subi  d'humeur 
égale  les  avanies  et  dons  de  fortune.  Et  bénis  sont 
ceux  dont  le  sang  et  le  jugement  sont  si  curieusement 
mêlés  qu'ils  ne  sont  pas  flûtes  où  le  doigt  de  la  fortune 
fait  chanter  le  trou  qui  lui  plaît.  Donnez-moi  l'homme 
qui  n'e^t  pas  esclave  de  ses  sens,  et  je  le  porterai 
au  for  de  mon  cœur,  oui,  au  cœur  de  mon  cœur, 
comme  je  fais  de  toi. . .  Assez  là-dessus.  Il  y  a  speâiacle 
ce  soir  devant  le  roi  ;  une  des  scènes  se  rapproche 
des  circon^ances  que  je  t'ai  dites  de  la  mort  de  mon 
père.  Je  te  prie,  quand  tu  verras  cet  afte  en  marche, 
de  toute  ton  âme  tendue  observe  mon  oncle.  Si 
son  crime  caché  ne  débuche  pas  de  son  trou  par  un 
seul  mot,  c'e^  un  esprit  maudit  que  nous  avons  vu 
et  mes  imaginations  sont  fumeuses  autant  que  la 
forge  de  Vulcain.  Donnes-y  soigneuse  attention,  car, 
moi,  je  riverai  mes  yeux  à  sa  face,  et  ensuite,  tous 
deux,  nous  joindrons  nos  avis  pour  juger  sa  tenue. 

Horatio.  —  Bien,  monseigneur.  S'il  dérobe  rien, 
ce  pendant  qu'on  jouera  cette  pièce  et  s'il  échappe  à 
la  découverte,  je  veux  payer  le  vol. 

Hamlet.  —  Les  voici  qui  viennent  au  spedacle. 
Il  faut  que  je  fasse  la  bête.  (  A  Horatio.  )  Va  te  placer. 
(^Marche  danoise^  trompettes  et  timbales.  'Entrent  le 
Roi^  la  Reine,  Polonius,  Ophélie,  Rosencrant:^^,  Guil- 
denfîern  et  autres.  Des  gardes  portent  des  torches.  ) 

Le  Roi.  —  Comment  se  trouve  notre  cousin 
Hamlet  ? 

Hamlet.  —  Fort  bien  de  mon  régime,  ma  foi  ! 
Nourriture  de  caméléon  ;  je  mange  de  l'air  bourré 
de  promesses.  Vous  ne  sauriez  si  bien  y  gaver  des 
chapons . 


HISTOIRE  D'HAMLET  85 

Le  Roi.  —  Je  n'ai  que  faire  de  cette  réponse, 
Hamlet.  Ces  paroles  ne  sont  pas  miennes. 

Hamlet.  —  Non.  Et  elles  ne  sont  plus  miennes 
maintenant.  (  A  Volonius.  )  Monseigneur,  vous 
jouâtes  jadis  à  l'Université,  dites-vous  ? 

PoLONius.  —  Oui  vraiment,  monseigneur,  et 
j'y  étais  compté  pour  bon  adeur. 

Hamlet.  —  Et  que  représent âtes-vous  ? 

PoLONius.  —  Je  représentais  Jules  César  ;  j'étais 
tué  au  Capitole  ;  Brutus  me  tuait. 

Hamlet.  —  Rôle  de  brute  de  tuer  là  im  veau  si 
capital...  Les  adeurs  sont-ils  prêts  ? 

RosENCRANTZ.  —  Oui,  monseigneur.  Ils  attendent 
votre  patience. 

La  Reine.  —  Venez  ici,  mon  cher  Hamlet,  vous 
asseoir  près  de  moi. 

Hamlet.  —  Non,  bonne  mère.  (  Montrant 
Ophélie.)  Voici  un  aimant  de  plus  d'attirance. 

PoLONius,  au  roi,  —  Oh  !  oh  !  Marquez-vous 
bien  cela  ? 

Hamlet,  se  couchant  aux  pieds  d^ Ophélie.  — 
Madame,  m'étendrai-je  à  votre  giron  ? 

Ophélie.  —  Non,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Je  veux  dire  ma  tête  à  votre  giron. 

Ophélie.  —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Pensez-vous  que  je  le  comprenais  en 
rustaud  ? 

Ophélie.  —  Je  ne  pense  rien,  monseigneur. 

Hamlet.  —  C'e§t  belle  pensée  de  dormir  entre 
les  cuisses  d'ime  vierge. 

Ophélie.  —  Qu'e^-ce,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Rien. 

Ophélie.  —  Vous  êtes  gai,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Qui,  moi  ? 


.^6  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Ophélie.  —  Oui,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Oh  !  Dieu  !  Votre  simple  poëte  de 
farces  !  Que  ferait  un  homme  sinon  d'être  gai  ? 
Car  voyez  donc  quel  air  joyeux  a  ma  mère,  et  mon 
père  t§t  mort  il  n'y  a  pas  deux  heures. 

Ophélie.  —  Oh  !  il  y  a  deux  fois  deux  mois, 
monseigneur. 

Hamlet.  —  Si  longtemps  ?  Oh  !  alors  que  le 
diable  se  mette  en  noir,  car  moi  je  prendrai  livrée 
Isabelle.  O  cieux  !  mourir  il  y  a  deux  mois  et  n'être 
pas  encore  oublié  !  Alors  il  y  a  espoir  que  la  mémoire 
d'un  grand  homme  puisse  survivre  à  sa  vie  demi- 
aimée,  mais,  par  Notre-Dame  !  il  faut  qu'il  bâtisse 
des  églises  alors  !  ou  bien  il  souffrira  grande  absence 
de  souvenir  avec  les  antiques  souliers  à  poulaine 
<lont  l'épitaphe  eft  : 

Mais  où  sont  les  poulaines  d'antan  ? 
Musique  de  hautbois.  Entrent  les  mimes.  Un" roi  et  une 
reine  entrent  fort  amoureusement,  la  reine  embrassant 
le  roi  et,  lui,  _elle.  Elle  s^ agenouille  et  fait  montre 
de  protestations  envers  lui.  Il  la  relève  et  laisse  décliner 
sa  tête  sur  son  sein  ;  il  va  se  coucher  sur  un  lit  de  fleurs. 
Elle,  le  voyant  endormi,  le  laisse.  Voici  un  galant 
qui  entre,  lui  ôte  sa  couronne,  la  baise  et  verse  du  poison 
dans  les  oreilles  du  roi  et  sort,  ha  reine  retourne, 
trouve  le  roi  mort  et  mime  la  douleur.  E^ empoisonneur 
avec  deux  ou  trois  pleureurs ,  rentre,  semblant  se  lamen- 
ter avec  elle.  On  emporte  le  cadavre.  E! empoisonneur 
fait  sa  cour  à  la  reine  et  lui  offre  des  bijoux.  Elle  semble 
répugnante  et  rebelle  un  temps,  mais,  à  la  fin,  accepte 
son  amour.  Ils  sortent. 

Ophélie.  —  Que  signifie  ceci,  monseigneur  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  87 

"^  Hamlet.  —  Ma  foi,  c'e§t  Faux-Semblant,  signe 
de  mal. 

Ophélie.  —  Peut-être  ce  jeu  contient  l'argument 
de  la  pièce  ?  {Rntre  le  Vrologm.  ) 

Hamlet.  —  Nous  allons  le  savoir  par  celui-là  ; 
les  aéleurs  ne  peuvent  garder  de  secret  :  ils  disent 
tout. 

Ophélie.  —  Nous  dira-t-il  ce  que  signifiait  ce 
jeu  ? 

Hamlet.  —  Oui  bien,  ou  quelque  jeu  que  vous  lui 
montriez.  N'avez  point  honte  de  montrer,  et  lui 
n'aura  point  honte  de  vous  dire  ce  que  c'eft. 

Ophélie.  —  Vous  êtes  vilain,  vous  êtes  vilain.  Je 
vais  écouter  la  pièce. 

Le  Prologue 
l'our  notre  piece  qui  commence^ 
Inclinés  sous  votre  clémence^ 
Implorons  votre  patience. 

Hamlet.  —  Qu'est  ce  devis  ?  Prologue  ou  devise 
de  bague  ? 

Ophélie.  —  C'eSt  bref,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Comme  amour  de  femme.  (  Entrent 
deux  comédiens:  roi  et  reine.) 

Le  Roi  Comédien 
Trente  fois  déjà  le  char  de  Phœbus  a  fait  le  tour 
Des  ondes  salées  de  Neptune  et  du  terrefîre  orbe  de  Tellus 
Et  trente  fois  dou^e  lunes,  de  leur  lustre  emprunté. 
Ont  dou^e  fois  trente  nuits  par  le  monde  erré. 
Depuis  qu^ Amour  a  lié  nos  cœurs  et  Hymen  nos  mains 
En  des  nœuds  très  sacrés  et  mutuels. 

La  Reine  Comédienne 
Autant  de  course  puissent  le  soleil  et  la  lune 
Nous  faire  nombrer  encore  avant  qu^ Amour  ait  pris  fin. 
Mais,  6  ma  douleur  !  vous  êtes  si  faible  maintenant. 


88  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Si  déchu  de  bonne  santé  et  de  votre  antique  vie. 
Que  je  crains  pour  vous.  Pourtant,  bien  que  je  craigne, 
N^en  soje:^  troublé,  mon  seigneur,  aucunement  ; 
Car  crainte  et  a?nour  de  femme  se  balaficent  : 
Ou  elle  n'éprouve  rien  ou  tout  à  l'extrême. 
Or,  ce  qu'en  mon  amour,  la  preuve  vous  l'a  j ait  connaître  ; 
Et  ainsi  que  mon  amour  eft  profond,  ma  crainte  l'eH  aussi. 
Quand  l'amour  eB  grand,  les  plus  petits  doutes  sont  craintes. 
Quand  petites  craintes  se  font  grandes ,  c'est  qu'un  grand 

[amour  y  croit. 
Le  Roi  CoI'IÉdien 
Sur  ma  foi,  je  dois  te  quitter,  mon  amour,  et  même  bientôt. 
Mes  facultés  actives  cessent  toutes  leurs  fonctiofjs. 
Et  toi,  tu  vivras  après  moi  en  ce  beau  monde. 
Honorée,  bien  aimée,  et  peut-être  que  tu  trouveras 
Un  aussi  tendre  époux... 

La  Reine  Comédienne 
Oh  !  que  fi  soit  du  reste  ! 

Un  tel  amour  par  force  serait  traître  en  mon  cœur. 
En  un  second  mari  puissé-je  être  maudite  ! 
Que  nulle  n'épouse  un  second  si  elle  n'a  tué  le  premier  ! 
Hamlet.  —  Absinthe  !  Absinthe  ! 
La  Reine  Comédienne 
Ees  mobiles  qui  font  un  second  mariage 
Sont  de  viles  raisons  d'intérêt,  mais  point  d'amour  ; 
C'eB  une  seconde  fois  que  je  f?^appe  mon  époux  de  mort 
Quand  un  second  époux  m'embrasse  sur  ma  couche. 

Le  Roi  Comédien 
fe  crois  que  vous  pense^  ce  que  maintenant  vous  dites  ; 
Mais ,  ce  que  nous  avons  déterminé,  maintes  fois  nous  le  brisons . 
Propos  n'eB  qu'esclave  de  mémoire. 
De  violente  naissance,  mais  de  pauvre  santé: 
Maintenant ,  comme  le  fruit  vert,  il  s'agrippe  à  l' arbre  ; 


HISTOIRE  D'HAMLET  89 

Mais  tombe  sans  secousse  sitôt  qu'il  eB  mûr. 

Inévitablement  nous  devons  oublier 

De  payer  nous-mêmes  ce  qui  à  nous-mêmes  eB  dette  : 

Et  ce  que  dans  la  passion  nous  nous  proposons^ 

La  passion  finie ^  perd  tout  son  propos. 

En  leur  violence  deuil  ou  bien  joie 

Avec  leurs  effets  tout  e?ïsewble  se  détruisent  : 

Où  Joie  plus  s'' ébat,  plus  deuil  se  lamente  ; 

Deuil  s''éJouit,  joie  se  deult,  à  menu  accident. 

Ce  monde  ne  dure  point  à  jamais,  et  il  n'est  pas  étrange 

Que  même  nos  amours  soient  changeants  co??ime  nos  fortunes . 

Car  c'eH  une  question  dont  il  nous  refte  à  faire  la  preuve. 

Si  amour  mène  fortune  ou  bien  fortune  amour. 

Ee  grand  homme  rué  à  bas,  marque^,  son  mignon  s'enfuit  ; 

Ee  pauvre  homme  avancé  fait  amis  d'ennemis. 

Et  toujours  amour  fait  service  à  fortune  ; 

A  qui  n'eB  point  en  peine,  ami  point  ne  fauldra. 

Et  qui  au  besoin  éprouve  l'ami  vide. 

Soudain  crée  en  lui  son  etmemi. 

Mais  pour  finir  par  ordre  ou  j'ai  commencé. 

Nos  vouloirs  et  nos  devins  ont  cours  si  contraires 

Que  nos  desseins  toujours  sont  renversés  ; 

Nos  pensées  sont  à  nous,  leurs  fins  ne  sont  point  nôtres  : 

Ainsi  tu  penseras  ne  pas  prendre  un  second  époux  : 

Mais  morte  est  ta  pensée  quand  ton  premier  sire  est  mort. 

La  Reine  Comédienne 
Que  la  terre  me  refuse  l'aliment  et  le  ciel  la  lumière. 
Que  tout  plaisir,  tout  repos  me  soient  fermés  nuit  et  jour  l 
Qu'en  désespérance  se  tourne  ma  fiance  et  mon  espoir  ! 
Qu'une  chère  d'anachorète  en  sa  cellule  soit  mon  seul  but  ! 
Que  toute  traverse  qui  blêmit  la  face  de  la  joie 
S'oppose  à  mes  vœux  les  plus  chers  et  les  détruise  ! 
Qu'ici-bas  et  au-delà  guerre  éternelle  me  poursuive 
Si,  une  fois  veuve,  jamais  je  suis  épouse  ! 


90  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Si  elle  rompait,  maintenant  ! 
Le  Roi  Comédien 
Tu  as  juré  profondément.  Douce  amie,  laisse-moi  un  temps. 
Mon  esprit  s" assoupit,  et  je  voudrais  tromper 
L,a  lassitude  de  ce  jour  par  le  sommeil.  • 

(  Il  s'endort.  ) 
La  Reine  Comédienne 
Que  le  sommeil  berce  ta  pensée. 
Et  que  jamais  le  malheur  ne  se  mette  entre  nous  ! 

Hamlet.  —  Madame,  comment  vous  plaît  cette 
pièce  ? 

La  Reine.  —  La  dame  fait  trop  de  protestations, 
il  me  semble. 

Hamlet.  —  Oh  !  mais  elle  tiendra  parole. 

Le  Roi.  —  Avez-vous  entendu  l'argument? 
Il  n'a  rien  qui  offense  ? 

Hamlet.  —  Non,  non.  Ils  ne  font  que  rire,  du 
poison  pour  rire  ;  point  d'offense  au  monde. 

Le  Roi.  —  Comment  nommez-vous  la  pièce  ? 

Hamlet.  —  "  La  Souricière  ".  Et  par  Dieu 
comment  ?  Métaphoriquement  !  Cette  pièce  vous 
représente  un  assassinat  commis  à  Vienne.  Gonzague 
e§t  le  nom  du  duc,  sa  femme  Baptiâta.  Vous  allez 
voir  tout  à  l'heure.  C'e§t  un  chef-d'œuvre  diabo- 
lique. Mais  quoi  !  Votre  Maje^é  et  nous,  qui  avons 
des  âmes  libres,  cela  ne  nous  touche  pas.  Que  cheval 
écorché  rue  ;  nous  avons  l'échiné  saine.  (  Entre  sur 
le  théâtre,  Lticianus.  )  Celui-ci  Q.§i  un  nommé  Lucia- 
nus,  neveu  du  roi. 

Ophélie.  —  Vous  faites  très  bien  le  chœur, 
monseigneur. 

Hamlet.  —  Je  pourrais  faire  le  montreur  entre 
vous  et  votre  amour  si  je  voyais  de  la  coulisse  le  jeu 
de  vos  prunelles. 


HISTOIRE  D'HAMLET  91 

Ophélie.  —  Vous  êtes  incisif,  monseigneur, 
incisif. 

Hamlet.  —  Il  vous  en  coûterait  gros  de  larmes 
pour  émousser  mon  mordant. 

Opkélie.  —  Encore  mieux  et  pis. 

Hamlet.  —  C'e^  ainsi  qu'il  faut  prendre  les 
maris...  Commence,  assassin  !  Mordieu,  cesse  tes 
hideuses  grimaces  et  commence  !  Allons  ! 

"  Le  croassant  corbeau  ulule  la  vengeance  !  " 

LUCIANUS,  COMÉDIEN 

Pensers  de  noirceur,  mains  aptes,  drogues  à  point,  et 

[temps  propice. 
Complicité  de  r heure  ou  nulle  autre  créature  ne  voit  ; 
Toi,  mélange  impur  d^ herbes  cueillies  à  la  minuit. 
Du  triple  ban  d^Hécate  triplement  blasphémé. 
Par  ta  naturelle  magie  et  puissance  infernale 
Saisis  la  santé  de  la  vie  et  usurpe-la. 
'■ï  i     (  Il  verse  le  poison  dans  l'oreille  du  dormeur.  ) 

Hamlet.  —  Il  l'empoisonne  dans  le  jardin,  pour 
sa  fortune.  Son  nom  e§t  Gonzague.  L'hiéloire  eét 
authentique  et  écrite  en  italien  de  marque.  Vous 
allez  voir  tout  à  l'heure  comment  l'assassin  obtient 
l'amour  de  la  femme  de  Gonzague. 

Ophélie.  —  Le  roi  se  lève  ! 

Hamlet.  —  Quoi  !  effrayé  par  un  faux  signal  ? 

La  Reine.  —  Comment  se  trouve  monseigneur  ? 

Polonius.  —  Faites  cesser  la  pièce. 

Le  Roi.  —  Donnez-moi  de  la  lumière.  Partons  ! 

Tous.  —  Des  lumières  !  Des  lumières  !  Des 
lumières  !  (  Ils  sortent  tous,  excepté  Plamlet  et  Horatio.  ) 

Hamlet 
Laisse  le  daim  pleurer  sa  blessure  profonde  ^ 
Et  le  faon  échappé  bondir  ; 


92  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Les  uns  s'en  vont  veiller^  les  autres  vont  dormir^ 
Ainsi  passe  le  mo7ide. 

(A  Horatio.)  Eét-ce  que  ceci,  monsieur,  et  une 
forêt  de  plumes  —  si  le  re§te  de  mes  fortunes  tour- 
nait à  la  turquerie  —  avec  deux  roses  de  Provins  à 
mes  souliers  rayés,  ne  me  donnerait  pas  le  sociétariat 
dans  une  compagnie  de  comédiens ,  monsieur  ? 

Horatio.  —  Demi-part. 

Hamlet.  —  Part  entière,  moi  ! 

Car  sache,  ô  mon  Daman  chéri ^ 
Ce  rojaume  eut  pour  maître 
Un  Jupiter.  Depuis,  ici 
Règne  un..,  règne  un...  paillasse. 

HoRATio.  —  Vous  auriez  pu  être  poëte. 

Hamlet.  —  O  mon  bon  Horatio,  je  mettrais  sur 
la  parole  du  spedre  mille  livres  !  Tu  as  vu  ? 

HoRATio.  —  Très  bien,  monseigneur. 

Hamlet.  —  Quand  on  a  parlé  d'empoisonner  ? 

HoRATio.  —  Je  l'ai  très  bien  marqué. 

Hamlet.  —  Ah  !  Ah  !  Allons,  de  la  musique  I 
Allons  les  flûtes  ! 

Car  si  le  roi  n^ aime  pas  la  comédie. 

Eh  bien  !  alors  —  il  ne  l'aime  pas,  pardi  ! 

Allons,  de  la  musique  !  (  Entrent  Rosencrant^  et 
Guildenftern.  ) 

Guildenstern.  —  Mon  bon  seigneur,  accordez- 
moi  un  mot. 

Hamlet.  —  Monsieur,  toute  une  hi^oire. 

Guildenstern.  —  Le  roi,  monsieur... 

Hamlet.  —  Oui,  monsieur,  eh  bien,  quoi  ? 

Guildenstern.  —  E§t  dans  sa  retraite,  mer- 
veilleusement indisposé. 

Hamlet.  —  Par  le  vin,  monsieur  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  93 

GuiLDENSTERN.  —  Non,  monscigneur,  plutôt 
par  la  bile. 

Hamlet.  —  Votre  sagesse  se  montrerait  plus 
grande  de  faire  savoir  ceci  à  son  doâieur.  Car  pour 
moi,  de  lui  donner  sa  purge,  le  plongerait  peut-être 
en  une  bien  plus  forte  bile. 

GuiLDENSTERN.  —  Mon  bon  seigneur,  mettez 
quelque  suite  à  votre  discours  et  ne  vous  écartez 
pas  si  furieusement  de  mon  affaire. 

Hamlet.  —  Je  suis  doux,  monsieur,  prononcez. 

GuiLDENSTERN.  —  La  reine,  votre  mère,  en  très 
grande  affliâiion  d'esprit, "^m'a  envoyé  vers  vous. 

Hamlet.  —  Vous  êtes  le  bienvenu. 

GuiLDENSTERN.  —  Ncnni,  mon  bon  seigneur, 
cette  courtoisie  n'e§t  pas  de  la  bonne  sorte.  S'il 
vous  plaît'me  faire  une  réponse  sensée,  j'accomplirai 
le  commandement  de  votre  mère  ;  sinon,  votre 
pardon  et  mon  retour  mettront  fin  à  mon  affaire. 

Hamlet.  —  Monsieur,  je  ne  peux  pas... 

GuiLDENSTERN.  —  Quoi,  monscigneur  ? 

Hamlet.  —  Vous  faire  une  réponse  sensée  ; 
mon  esprit  e§t  malade.  Mais,  monsieur,  telle  réponse 
que  je  puis  faire  sera  à  votre  service,  ou  plutôt, 
comme  vous  dites,  de  ma  mère.  Ainsi,  point  d'affaire, 
mais  au  fait  !  Ma  mère,  dites-vous... 

RosENCRANTZ.  —  Voici  alors  ce  qu'elle  dit  :  votre 
conduite  l'a  jetée  dans  la  surprise  et  l'admiration. 

Hamlet.  —  O  merveilleux  fils,  qui  peut  ainsi 
étonner  une  mère.  Mais  n'y  a-t-il  pas  de  cortège 
aux  talons  de  l'admiration  de  cette  mère  ?  Faites- 
m'en  part. 

Rosencrantz.  —  Elle  désire  vous  parler  dans 
son  appartement,  devant  que  vous  vous  mettiez  au 
Ut. 


94  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Nous  obéirons,  fût-elle  dix  fois  notre 
mère.  Avez-vous  encore  métier  de  nous  ? 

RosENCRANTZ.  —  Monseigneur,  il  fut  im  temps 
où   vous    m'aimiez. 

Hamlet.  —  Et  je  vous  aime  encore  (  Montrant 
ses  doigts.)  par  ces  pinces  et  ces  crocs. 

RosENCRANTZ.  —  Mon  bon  seigneur,  quelle  e§t 
la  cause  de  votre  humeur  ?  Assurément,  vous  tirez 
le  verrou  sur  votre  propre  liberté,  si  vous  cachez  vos 
peines  à  votre  ami. 

Hamlet.  —  Monsieur,  je  manque  d'avancement. 

R0SENCRA.NTZ.  —  Comment  e^-ce  possible,  quand 
vous  avez  la  voix  du  roi  lui-même  pour  votre  suc- 
cession   en    Danemark  ? 

Hamlet.  —  Oui,  monsieur,  mais  "  quand  le  blé 
e§t  en  herbe...  "  le  proverbe  eSt  déjà  rance.  (  Passent 
des  acteurs  avec  des  flûtes.  )  Oh  !  les  flûtes  !...  Voyons- 
en  une.  (  A  'K.osencrant:^^  et  à  GmldenHern.  )  Pour  en 
j&nir  avec  vous,  qu'avez-vous  à  me  relancer,  comme 
si  vous   vouliez  me  pousser  dans   les  panneaux  ? 

GuiLDENSTERN.  —  Oh  !  monscigncur,  si  moa 
zèle  t§t  trop  importun,  mon  amour  eét  trop  incivil. 

Hamlet.  —  Je  ne  comprends  pas  bien...  Voulez- 
vous  jouer  de  cette  flûte  ? 

GuiLDENSTERN.  —  Monseigncut,  je  ne  peux  pas. 

Hamlet.  —  Je  vous  en  prie. 

GuiLDENSTERN.  —  Croycz-moi,  je  ne  peux  pas. 

Hamlet.  —  Je  vous  en  implore. 

GuiLDENSTERN.  —  Je  n'en  connais  pas  une  note, 
monseigneur. 

Hamlet.  —  C'eSt  aussi  facile  que  de  mentir  ; 
commandez  ces  ouvertures  des  doigts  et  du  pouce, 
donnez-lui  l'haleine  de  votre  bouche,  et  elle  dis- 


HISTOIRE  D'HAMLET  95; 

courra  une  très  éloquente  musique.  Tenez,  voilà 
les  trous. 

GuiLDENSTERN.  —  Mais  je  n'en  puis  obtenir 
aucune  expression  d'harmonie  ;  je  n'en  ai  pas  la 
science. 

Hamlet.  —  Eh  bien  !  voyez  donc  alors  quelle 
indigne  chose  vous  faites  de  moi.  Vous  voudriez 
jouer  de  moi,  vous  voudriez  sembler  connaître  les 
percées  de  mes  notes  ;  vous  voudriez  arracher  le 
cœur  de  mon  mystère  ;  vous  voudriez  me  faire 
sonner  de  mon  ton  le  plus  bas  jusqu'au  haut  de  mon 
registre.  Et  il  y  a  beaucoup  de  musique,  une  excel- 
lente voix  dans  ce  petit  tuyau  ;  cependant,  vous  ne 
pouvez  le  faire  parler.  Sang  Dieu  !  croyez-vous  qu'il 
est  plus  facile  de  jouer  de  moi  que  d'une  flûte  ? 
Nommez-moi  l'instrument  que  vous  voudrez  ;  vous 
pourrez  bien  me  taquiner,  vous  ne  pourrez  pas  me 
jouer.  (  Entre  Polonius.  )  Dieu  vous  bénisse,  monsieur. 

PoLONius.  —  Monseigneur,  la  reine  désirerait 
vous  parler,  et  sur  l'heure. 

Hamlet.  —  Voyez-vous  ce  nuage  là-bas  qui  a 
presque  la  forme  d'un  chameau  ? 

Polonius.  —  Par  la  messe  !  On  dirait  d'im  cha- 
meau vraiment. 

Hamlet.  —  Il  me  semble  qu'il  eft  comme  une 
belette. 

Polonius.  —  Il  a  bien  le  dos  d'une  belette. 

Hamlet.  —  Ou  comme  une  baleine. 

Polonius.  —  Tout  à  fait  comme  une  baleine. 

Hamlet.  —  Alors  je  viendrai  chez  ma  mère  tout 
à  l'heure.  (  Apart.  )  Ils  font  les  niais  au  gré  de  moa 
caprice.  (  Haut.  )  Je  viendrai  tout  à  l'heure. 

Polonius.  —  Je  vais  le  dire.  {Il  sort.  ) 

Hamlet.  —  Tout  à  l'heure  t§t  facilement  dit... 


96  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Laissez-moi,  mes  amis.  (^Sortent  GuildenHern ^  Rosen- 
crant^^  Horatio,  etc..)  C'e§t  maintenant  l'heure 
ensorceleuse  de  la  nuit,  que  les  cimetières  bâillent, 
que  l'Enfer  même  souffle  la  pe§te  sur  ce  monde  ;  je 
pourrais  maintenant  boire  du  sang  chaud  et  faire 
œuvre  si  amère  que  le  jour  frissonnerait  de  la  voir. 
Tout  doux  !  maintenant  chez  ma  mère.  O  cœur,  ne 
perds  pas  ta  nature  ;  ne  laisse  point  jamais  l'âme  de 
Néron  entrer  en  cette  ferme  poitrine  ;  fais-moi 
être  cruel,  non  dénaturé  :  je  la  poignarderai  de 
paroles,  mais  pas  de  la  main.  Que  ma  langue  et  mon 
âme  ici  soient  hypocrites  ;  et  quelques  menaces  que 
lui  fasse  mon  discours,  à  y  mettre  le  sceau,  mon  âme, 
jamais  ne  consens  ! 


Troisième    Tableau 

Une  chambre  dans  le  Château 

SCENE  III 
Entrent  Le  Roi,  Rosencrantz  ^/ Guildenstern 

Le  Roi.  —  Il  ne  me  revient  pas,  et  il  n'y  a  point 
de  sûreté  pour  nous  à  laisser  sa  folie  au  large.  Par 
ainsi,  disposez-vous  ;  je  vais  dépêcher  votre 
commission  sur  l'heure,  et  il  ira  en  Angleterre  en 
même  temps  que  vous.  La  police  de  notre  royaume 
ne  saurait  soufiFrir  si  près  de  nous  les  hasards  qui 
à  toute  heure  naissent  de  ses  lunes. 

GuiLDENSTERN.  —  Nous  allons  nous  équiper. 
C'est  une  très  sainte  et  religieuse  crainte  que  celle 
qui  maintient  le  salut  de  tant  et  tant  d'âmes  qui 
vivent  et  se  sustentent  de  Votre  MajeSlé. 

Rosencrantz.  —  Toute  vie  individuelle  et  privée 


98  WILLIAM  SHAKESPEARE 

e^t  tenue,  de  toute  la  force  et  armure  de  l'esprit,  à 
se  garder  de  nuisance.  Mais  bien  plus  l'âme  sur  le 
salut  de  laquelle  posent  et  reposent  tant  de  vies 
humaines.  1^2.  majesté  qui  tombe  ne  meurt  pas  seule, 
mais,  comme  un  tourbillon,  attire  tout  ce  qui  e§t 
proche  ;  c'eft  une  massive  roue  fixée  au  sommet 
de  la  plus  haute  montagne,  et  à  ses  prodigieux  rayons 
dix  mille  choses  inférieures  sont  emxmortaisées  et 
jointes  ;  par  quoi,  dans  sa  chute,  chaque  petite 
annexe,  menue  conséquence,  accompagne  la  reten- 
tissante ruine.  Jamais  roi  seul  ne  soupira  qu'il  n'y 
eût  une  plainte  générale. 

Le  Roi.  —  Equipez-vous,  je  vous  prie,  pour  ce 
hâtif  voyage  :  nous  allons  jeter  des  chaînes  sur  cette 
terreur  qui  erre  d'un  pas  trop  libre. 

ROSENCRANTZ   ET   GuiLDENSTERN.   NoUS   nOUS 

empresserons.  {^Sortent  GuildenHern  et  Kosencrant^, 
—  Volonius  entre.  ) 

PoLONius.  —  Monseigneur,  il  s'en  va  dans  la 
chambre  de  sa  mère.  Je  vais  me  tapir  derrière  la 
courtine  pour  entendre  comme  la  chose  se  passera. 
Sur  ma  foi,  la  semonce  sera  ferme  et,  ainsi  que  vous 
avez  dit,  et  bien  sagement  l'avez-vous  dit,  il  eét  bon 
qu'il  y  ait  autre  audience  qu'une  mère,  puisque  la 
nature  les  a  faites  partiales,  pour  surprendre  tout 
ce  discours  en  bonne  place.  Dieu  vous  garde,  mon 
lige.  Je  vous  viendrai  voir  devant  que  vous  vous 
mettiez  au  lit  et  vous  dirai  ce  que  je  sais. 

Le  Roi.  —  Merci,  mon  féal  seigneur.  {Sort 
Polonius.  )  O  quelle  puanteur  exhale  ma  faute  !  Son 
relent  va  jusqu'au  ciel  !...  Elle  porte  l'antique  malé- 
diâion  originelle,  le  meurtre  d'un  frère  !...  Prier? 
Je  ne  peux  pas,  quoique  mon  désir  ait  l'acuité  du 
vouloir  :  ma  trop  forte  honte  défait  ma  forte  inten- 


HISTOIRE  D'HAMLET  99 

tion  ;  et  comme  un  homme  obligé  à  une  double 
affaire,  je  m'arrête,  incertain  laquelle  d'abord 
commencer,  et  je  les  néglige  toutes  deux.  Quoi  !  si 
cette  maudite  main  portait  toute  son  épaisseur  du 
sang  d'un  frère,  n'y  a-t-il  pas  assez  de  pluie  dans  le 
doux  ciel  pour  la  laver  blanche  comme  neige  ?  A 
quoi  sert  la  grâce,  sinon  pour  rencontrer  face  à 
face  le  péché  ?  Et  qu'y  a-t-il  dans  la  prière  d'autre 
que  le  double  pouvoir  de  nous  étayer  avant  que  nous 
ne  venions  à  tomber  ou  de  nous  pardonner  après  la 
chute  ?  Eh  bien  donc,  levons  les  yeux  ;  ma  faute 
eét  passée.  Mais,  oh  !  quelle  forme  de  prière  peut 
servir  mon  besoin  ?...  "  Pardonne-moi  mon  hideux 
meurtre  ?  "...  Impossible,  puisque  encore  je  possède 
ces  objets  pour  lesquels  j'ai  commis  le  meurtre  :  ma 
couronne,  ma  propre  ambition  et  ma  reine.  Peut-on 
être  pardonné  et  garder  le  fruit  de  sa  faute  ?  Dans 
le  courant  corrompu  de  ce  monde,  la  patte  dorée  du 
crime  peut  pousser  la  ju^ice  à  l'écart,  et  souvent  on 
voit  le  bien  mal  acquis  acheter  la  loi.  Mais  là-haut  il 
n'en  va  pas  ainsi  ;  là  point  de  passe-passe  ;  là  l'action 
vient  à  la  barre  sous  sa  nature  vraie,  et  nous-mêmes 
sommes  contraints  dents  à  dents,  front  à  front, 
avec  nos  fautes,  de  rendre  témoignage...  Eh  quoi 
donc  alors  ?  Qu'e^-ce  qui  refte  ?  Essayer  ce  que  peut 
le  repentir  :  que  ne  peut-il  pas  ?  Mais  que  peut-il 
quand  on  ne  peut  se  repentir  ?  O  misérable  état  ! 
O  cœur  noir  comme  la  mort  !  O  âme  engluée  qui, 
te  débattant  pour  te  faire  libre,  t'empêtres  davan- 
tage !  Anges,  à  l'aide  !  Tentez  l'emprise  !  Courbez- 
vous,  genoux  orgueilleux  !  Et  mon  cœur  aux  ressorts 
d'acier,  sois  souple  comme  les  muscles  de  l'enfant 
qui  vient  de  naître  ;  tout  peut  encore  être  bien.  (  // 
se  retire  et  s^ agenouille.  ) 


loo  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet,  entrant.  —  Là  !  je  pourrais  le  faire  ; 
paf  !  là,  pendant  qu'il  prie  !  Et  là,  je  vais  le  faire  !... 
Et  ainsi  il  va  au  ciel,  et  ainsi  suis-je  vengé  ?  Voilà 
qui  veut  être  regardé.  Un  coquin  tue  mon  père,  et, 
en  retour,  moi,  son  seul  fils,  ce  même  coquin  je 
l'envoie  au  ciel.  Oh  !  c'e§t  tâche  de  mercenaire,  non 
vengeance.  Lui  a  pris  mon  père  a  cru,  pain  en  bouche, 
tous  ses  crimes  épanouis  dans  leur  fleur  de  mai  ;  et 
quelles  sont  ses  charges,  qui  le  sait,  sauf  le  ciel  ? 
Mais  en  notre  eétime  et  compte  de  pensées,  elles 
sont  lourdes  ;  et  suis-je  alors  vengé  de  le  prendre, 
lui,  en  la  purification  de  son  âme,  quand  il  eft  apte  et 
mûr  pour  son  passage  ?  Non,  Rentre,  épée.  Connais 
une  plus  sinistré  mise  au  clair  !  Quand  il  sera  ivre- 
mort,  ou  dans  sa  rage,  ou  aux  plaisirs  incestueux  de 
son  lit,  au  jeu  ou  au  blasphème,  ou  en  tout  aâe  où  il 
n'y  a  aucun  goût  de  salut,  là,  culbute-le,  que  ses 
talons  ruent  au  ciel  et  que  son  âme  soit  damnée  et 
noire  autant  que  l'Enfer  où  elle  va  !...  Ma  mère 
attend.  (  Se  tournant  vers  le  roi.  )  Ce  traitement  pro- 
longe seulement  tes  jours  malades.  {Il sort.) 

Le  Roi,  se  levant.  —  Mes  paroles  volent  en  haut, 
mes  pensées  demeurent  en  bas.  Paroles  sans  pensées 
ne  montent  point  au  ciel.  (  Il  sort.  ) 


)o 


Quatrième    Tableau 

La  chambre  de  la  Reine 

SCENE  IV 
Entrent  La  Reine  et  Polonius 

PoLONius.  —  Il  va  venir  tout  droit.  Prenez  garde 
à  lui  parler  franc.  Dites-lui  que  ses  frasques  ont  été 
trop  publiques  pour  qu'on  les  supporte  et  que  Votre 
Grâce  s'e§t  entremise  comme  un  écran  entre  le  feu 
d'une  grande  colère  et  lui.  Je  vais  me  cacher  ici 
même.  Je  vous  prie,  menez-le  rondement. 

Hamlet,  derrière  la  scène.  —  Ma  mère  !  ma  mère  ! 
ma  mère  ! 

La  Reine.  —  Je  vous  le  promets  ;  ne  craignez 
rien.  Retirez-vous  ;  je  l'entends  venir.  {Polonius 
se  cache  derrière  la  courtine.  ) 

Hamlet,  entrant.  —  Eh  bien,  ma  mère,  qu'eSt-ce 
qu'il  y  a  ? 


I02  WILLIAM  SHAKESPEARE 

La  Reine.  —  Hamlet,  tu  as  bien  offensé  ton  père. 

Hamlet.  —  Mère,  vous  avez  bien  oflFensé  mon 
père. 

La  Reine.  —  Voyons,  voyons,  vous  répondez 
d'une  langue  niaise. 

Hamlet.  —  Allez,  allez,  vous  questionnez  d'une 
langue  coupable. 

La  Reine.  —  Eh  bien,  quoi  donc,  Hamlet  ? 

Hamlet.  —  Qu'est-ce  qu'il  y  a  maintenant  ? 

La  Reine.  —  Oubliez-vous  qui  je  suis  ? 

Hamlet.  —  Non,  par  la  croix,  non  pas  !  Vous 
êtes  la  reine,  femme  du  frère  de  votre  époux  et  — 
si  cela  pouvait  n'être  pas  !  —  vous  êtes  ma  mère. 

La  Reine.  —  Bien.  Alors  je  vous  enverrai  des 
gens  qui  sauront  vous  parler. 

Hamlet.  —  Allons,  allons,  et  asseyez-vous  ;  vous 
ne  bougerez  pas  ;  vous  ne  sortirez  pas  que  je  ne  vous 
aie  tendu  un  miroir  où  vous  pourrez  vous  voir  jus- 
qu'au fond  de  l'âme. 

La  Reine.  —  Que  veux-tu  faire  ?  Tu  ne  veux  pas 
m'assassiner  ?  Au  secours  !  Au  secours  !  Ho  ! 

Polonius,  derrière  la  courtine.  —  Quoi  !  Ho  !  Au 
secours  !  Au  secours  !  Au  secours  ! 

Hamlet.  —  Comment  donc  ?  un  rat  ?  Mort  !  Pour 
un  ducat,  mort  !  (  Il  passe  son  épêe  à  travers  la  cour- 
tine. ) 

Polonius.  —  Oh  !  je  suis  occis  !  ( //  tombe  et 
meurt.  ) 

La  Reine.  —  Hélas  de  moi,  qu'as-tu  fait  ? 
Hamlet.  —  Ma  foi,  je  ne  sais  pas  ;  e^-ce  le  roi  ? 
La  Reine.  —  Oh  !  quelle  action  furieuse  et  san- 
glante ! 

Hamlet.    —    Aâion    sanglante,    presque    aussi 


HISTOIRE  D'HAMLET  105 

méchante,  bonne  mère,  que  de  tuer  un  roi  et  d'épou- 
ser son  frère. 

La  Reine.  —  Que  de  tuer  un  roi  ? 

Hamlet.  —  Oui,  madame,  je  l'ai  dit.  {Il  soulève 
la  tapisserie.  A  Polonius.  )  Toi,  pauvre  sot,  brouillon 
indiscret,  adieu  !  Je  t'ai  pris  pour  un  plus  grand  ; 
prends  ta  fortune.  Tu  vois  que  trop  de  zèle  a  son 
danger.  {A  sa  mère.)  Cessez  de  tordre  vos  mains. 
Paix  !  asseyez-vous,  que  je  vous  torde  le  cœur.  Car 
ainsi  je  ferai,  s'il  e§t  de  matière  malléable,  si  l'accou- 
tumance damnée  ne  l'a  pas  bronzé,  s'il  n'e§t  pas  une 
cuirasse  à  l'épreuve  du  sentiment. 

La  Reine.  —  Qu'ai-je  fait  pour  que  ta  langue  ose 
vibrer  d'un  bruit  si  rude  contre  moi  ? 

Hamlet.  —  Un  ad:e  tel  qu'il  ternit  la  grâce  et 
rougeur  de  modestie,  fait  la  vertu  hypocrite,  ôte  la 
rose  du  front  charmant  de  l'innocente  aimée  pour 
y  marquer  la  flétrissure,  qui  fait  les  vœux  du  mariage 
faux  comme  serments  de  joueur  ;  oh  !  une  œuvre 
telle  que  du  corps  nuptial  elle  arrache  l'âme  elle- 
même  et  fait  de  la  suave  religion  une  rhapsodie 
de  paroles.  La  face  du  ciel  en  e§t  ardente,  oui  ;  et 
ce  globe  solide  et  compacte,  d'un  pitoyable  visage, 
comme  en  l'attente  du  jugement,  a  la  nausée  d'âme 
de  cette  aâion. 

La  Reine.  —  Hélas  de  moi  !  quelle  aâiion  qui 
gronde  si  fort  et  tonne  dès  la  préface  ? 

Hamlet.  —  Regardez  ici  cette  image,  et  celle-là, 
figures  et  portraits  de  deux  frères.  Voyez  quelle 
grâce  s'enlace  à  ces  tempes,  les  boucles  d'LIypérion, 
le  front  de  Jupiter  même,  l'œil  de  Mars  qui  menace  et 
commande,  une  pose  semblable  à  celle  du  héraut 
Mercure  quand  il  prend  pied  sur  une  colline  qui  baise 
le  ciel  ;  combinaison  et  forme  en  vérité  où  chaque 


I04  WILLIAM  SHAKESPEARE 

dieu  semble  avoir  marqué  son  sceau  pour  dernier 
au  monde  l'assurance  d'un  homme  :  c'était  votre 
mari...  Regardez  maintenant  ce  qui  suit  ;  ici,  c'eSt 
votre  mari  ;  comme  un  épi  gâté  qui  infeâie  le  bon 
grain  de  son  frère.  Avez-vous  des  yeux  ?  Vous  avez 
pu  cesser  de  paître  cette  belle  cime  pour  vous  gaver 
à  ce  marécage  ?  Ha  !  avez-vous  des  yeux  ?  Vous  ne 
pouvez  pas  dire  que  c'e§t  de  l'amour,  car  à  votre  âge 
la  folie  du  sang  s 'eft  adoucie,  humiliée  et  s'ac- 
commode au  jugement  ;  et  quel  jugement  passerait 
d'ici  là  ?  Des  sens,  sûr,  vous  en  avez,  sinon  vous 
ne  pourriez  avoir  des  appétits  ;  mais,  sûr,  ces  sens 
sont  paralysés  :  car  la  folie  ne  s'égarerait  à  ce  point, 
et  jamais  sens  ne  furent  tant  les  serfs  du  délire  qu'ils 
ne  se  réservassent  un  peu  de  libre  arbitre  pour  les 
servir  en  une  telle  différence.  Quel  démon  e§l-ce 
qui  vous  a  ainsi  attrapée  à  colin-maillard  ?  Les 
yeux  sans  le  toucher,  le  toucher  sans  la  vue,  les 
oreilles  sans  mains  ou  sans  yeux,  l'odorat  sans  tout, 
ou  rien  qu'une  partie  malade  d'un  seul  des  cinq  sens 
ne  pourrait  être  aussi  ftupide.  Oh  !  honte,  où  e§t 
ta  rougeur  ?  Rébellion  d'enfer,  si  tu  peux  te  mutiner 
dans  les  os  d'une  matrone,  qu'à  la  jeunesse  enflammée 
la  vertu  soit  de  cire  et  fonde  à  son  propre  feu  ;  ne 
clame  plus  la  honte  quand  une  passion  emportée 
donne  la  charge,  puisque  la  neige  flambe  si  furieuse- 
ment et  que  la  raison  proftitue  le  désir. 

La  Reine.  —  Oh  !  Hamlet  !  ne  parle  pas  plus. 
Tu  tournes  mes  yeux  sur  le  fond  de  mon  âme  et, 
là,  je  vois  des  taches  si  noires  et  si  mordantes  qu'elles 
ne  veulent  point  s'effacer. 

Hamlet.  —  Non  !  mais  vivre  dans  la  puante  sueur 
d'un  lit  gras,  mijoter  dans  la  pourriture,  se  becqueter 
de  miel  et  d'amour  au-dessus  de  Tétable  à  porcs  ! 


HISTOIRE  D'HAMLET  105 

La  Reine.  —  Oh  !  ne  parle  pas  plus  ;  ces  mots, 
comme  des  poignards,  me  percent  les  oreilles  ;  pas 
plus,  doux  Hamlet  ! 

Hamlet.  —  Un  assassin  !  et  un  coquin  !  Un  valet 
qui  ne  vaut  pas  le  vingtième  de  la  ration  de  votre 
primitif  seigneur  !  Un  roi  de  cartes  !  Un  filou  de 
l'Empire  et  de  la  Loi  qui,  sur  un  rayon,  a  volé  le 
précieux  diadème  et  l'a  mis  dans  sa  poche  ! 

La  Reine.  —  Pas  plus  ! 

Hamlet.  —  Un  roi  de  chiffes  et  de  loques  î 
(  L,e  spectre  paraît.  )  Sauvez-moi  et  planez  sur  moi 
de  vos  ailes,  célestes  gardiens  !  (  Au  spectre.  )  Que 
désire  votre  gracieuse  figure  ? 

La  Reine.  —  Hélas  !  il  e^  fou  ! 

Hamlet.  —  Ne  venez- vous  pas  gronder  votre  fils 
tardif  qui,  dans  le  délai  des  jours  et  de  la  passion, 
laisse  s'enfuir  l'urgente  aftion  de  votre  redouté 
commandement  ?  Oh  !  dites  ! 

Le  Spectre.  —  N'oublie  pas  ;  cette  visitation  n'eft 
que  pour  aiguiser  ton  dessein  presque  émoussé.  Mais 
vois,  la  stupeur  écrase  ta  mère.  Oh  !  marche  entre 
elle  et  son  âme  qui  se  débat  !  Plus  le  corps  t§t  faible^ 
plus  l'imagination  agit  fort.  Parle-lui,  Hamlet. 

Hamlet.  —  Qu'avez-vous,  madame  ? 

La  Reine.  —  Hélas  !  vous,  qu'avez-vous,  qui 
tendez  vos  yeux  sur  le  vide  et  avec  l'air  incorporel 
tenez  des  discours  ?  Hors  de  vos  yeux,  vos  esprits 
jaillissent  furieusement  et,  comme  aux  soldats 
endormis  pendant  l'alarme,  vos  cheveux  couchés, 
vivifiant  leurs  extrémités,  sursautent  et  se  dressent» 
O  cher  fils,  sur  la  chaleur  et  flamme  de  ton  humeur, 
verse  la  fraîche  rosée  de  patience...  Sur  quoi  tenez- 
vous  vos  yeux  ? 

Hamlet.  —  Sur  lui  !  sur  lui  !  Voyez  la  livide 


io6  WILLIAM  SHAKESPEARE 

lueur  !  Avec  cette  forme  jointe  à  sa  cause,  il  prêche- 
rait à  des  pierres  qu'il  les  rendrait  animées.  (Au 
spectre.  )  Ne  me  regarde  pas,  crainte  que  cet  appel 
plaintif  n'amollisse  mes  durs  desseins  :  alors  ce  que 
l'ai  à  faire  manquera  de  forte  couleur,  larmes  peut- 
être  en  place  de  sang. 

La  Reine.  —  A  qui  parlez-vous  ? 

Hamlet.  —  Ne  voyez- vous  rien  là  ? 

La  Reine.  —  Rien  du  tout.  Pourtant,  tout  ce  qu'il 
y  a  /n,  je  le  vois. 

Hamlet.  —  Et  vous  n'avez  rien  entendu  ? 

La  Reine.  —  Non,  rien  que  nous-mêmes. 

Hamlet.  —  Mais  regardez  là  !  Là,  tenez  !  la  chose 
s'enfuit  !...  Mon  père,  avec  ses  vêtements,  tel  qu'il 
vivait  !  Tenez,  là  !  Il  sort  !...  Là  !  maintenant  i  Là  ! 
au  portail  !  (Sort  le  spectre.^ 

La  Reine.  —  Tout  cela  n'e^  que  forgé  dans  votre 
cerveau.  Ce  sont  créations  aériennes  où  le  délire 
eSt  bien  habile. 

Hamlet.  —  Délire  ?  Mon  pouls  comme  le  vôtre 
bat  son  temps  modéré  et  a  le  rythme  aussi  sain.  Ce 
n'e§t  pas  de  la  folie  que  j'ai  exprimée  !  Mettez-moi 
à  l'épreuve,  je  redirai  tout,  mot  pour  mot  :  la  folie, 
d'un  saut,  battrait  la  campagne...  Mère,  pour  l'amour 
de  la  grâce,  ne  vous  lénifiez  pas,  ne  vous  flattez  pas 
l'âme  que  ce  n'eât  pas  votre  faute,  mais  ma  folie 
qui  parle.  Ce  ne  serait  là  qu'une  peau  mince  sur 
la  plaie  de  l'ulcère,  pendant  que  la  gangrène  noire, 
minant  tout  dedans,  infederait,  invisible...  Confes- 
sez-vous au  Ciel  ;  ayez  remords  du  passé,  garde  de 
ce  qui  va  venir  ;  et  ne  couvrez. pas  l'ortie  de  fumier 
pour  la  faire  plus  grasse.  Pardonnez-moi  cette  mienne 
vertu,  car  dans  la  gloutonnerie  de  cet  âge  goutteux;, 
la  vertu  même  doit  demander  pardon  au  vice,  oui. 


HISTOIRE  D'HAMLET  107 

à  courbettes  et  cajoleries,  Ja  grâce  de  lui  faire  du 
bien . 

La  Reine.  —  Oh  !  Hamîet  !  tu  m'as  fendu  le  cœur. 

Hamlet.  —  Oh  !  jetez-en  la  partie  mauvaise  et 
vivez  plus  pure  avec  l'autre  moitié.  Bonne  nuit  : 
mais  n'entrez  pas  au  lit  de  mon  oncle  :  assumez  une 
vertu  si  vous  ne  l'avez  pas.  Ce  monstre,  l'accoutu- 
mance, qui  dévore  toute  conscience  de  nos  aftes,  ce 
démon  de  l'habitude  e§t  ange  encore  en  ceci,  qu'à 
l'exercice  des  aftions  belles  et  bonnes  il  donne 
aussi  bien  l'habit  et  la  livrée  qui  leur  iront  le  mieux. 
Contenez-vous  cette  nuit  ;  ceci  prêtera  une  sorte  de 
facilité  à  la  suivante  abstinence  ;  la  suivante  sera 
encore  plus  facile,  car  la  coutume  peut  presque 
changer  le  sceau  de  la  nature,  et  ou  bien  maîtriser 
le  démon  ou  le  rejeter  d'un  miraculeux  pouvoir.  Une 
fois  encore,  bonne  nuit,  et  quand  vous  serez  dési- 
reuse de  bénédiftion,  c'eét  moi  qui  demanderai  la 
vôtre.  {^Montrant  Polonius.)  Quant  à  icelui  sire,  je 
me  repens.  Mais  ainsi  a-t-il  plu  aux  cieux  de  me 
punir  par  ceci  et  ceci  par  moi,  puisqu'il  me  faut 
être  leur  fléau  et  minière...  Je  vais  le  ranger  et  saurai 
répondre  de  la  mort  que  je  lui  ai  donnée.  Ainsi,  de 
nouveau,  bonne  nuit  !...  Il  faut  que  je  sois  cruel 
pour  être  seulement  filial  ;  ainsi  mal  passe  devant 
et  pire  re^te  à  venir.  Un  mot  encore,  bonne  dame. 

La  Reine.  —  Que  faut-il  faire  ? 

Hamlet.  —  Rien  !  à  aucun  prix,  de  ce  que  je  vous 
ai  dit  de  faire  !  Vous  laisserez  ce  bouffi  de  roi  vous 
tenter  encore  à  son  lit  ;  folâtre,  vous  pincer  la  joue, 
vous  appeler  son  petit  rat,  et  vous  le  laisserez,  pour 
deux  baisers  gras  ou  pour  vous  avoir  tripoté  le 
cou  de  ses  doigts  infernaux,  vous  amener  à  lui  dévi- 
der cette  affaire,  à  lui  dire  qu'en  réalité  je  n'ai  pas  de 


io8  WILLIAM  SHAKESPEARE 

foUe,  mais  que  je  suis  fou  par  ruse.  Ce  ne  serait  que 
bon  que  vous  le  lui  fissiez  savoir.  Et  qui  donc, 
n'étant  que  reine,  belle,  sensée,  sage,  irait  cacher  à 
un  crapaud,  à  un  vampire,  à  un  matou,  de  si  chères 
préoccupations  ?  Qui  donc  le  ferait  ?  Non,  en  dépit 
de  tout  sens  commun  et  discrétion,  ôtez  la  chevil- 
lette  du  panier  tout  en  haut  du  toit,  laissez  s'envoler 
les  oiseaux  et,  comme  le  singe  de  la  fable,  pour  en 
faire  autant,  grimpez  dans  le  panier  et  — patatras  — 
cassez-vous  le  cou  ! 

La  Reine.  —  Sois  persuadé  que  si  paroles  sont 
faites  de  souffle  et  souffle  de  vie,  je  n'ai  point  de  vie 
pour  souffler  ce  que  tu  m'as  dit. 

Hamlet,  —  On  m'envoie  en  Angleterre,  vous  le 
savez  ? 

La  Reine.  —  Hélas  !  J'avais  oublié,  c'a  été  décidé. 

Hamlet.  —  Il  y  a  des  lettres  scellées  ;  et  mes 
deux  camarades  d'école,  auxquels  je  me  fie  comme  à 
deux  vipères  crochetées,  ce  sont  eux  les  porteurs 
de  l'ordre  ;  ce  sont  eux  qui  me  balayent  la  route 
et  me  font  marcher  au  traquenard.  Laissez  faire  ; 
car  c'est  le  jeu  de  voir  l'artificier  sauter  à  sa  propre 
bombe,  et  je  me  trompe  bien  ou  je  m'enfoncerai  à 
une  aune  au-dessous  de  leur  mine  pour  les  souffler 
jusque  dans  la  lune  !  Oh  !  qu'il  e§t  doux  de  voir  se 
heurter  deux  manœuvres  !  (  Montrant .  Polonitis.  ) 
L'homme  là  me  fait  faire  mes  paquets.  Je  m'en  vais 
traîner  ses  tripes  dans  la  chambre  à  côté.  Ma  mère, 
bonne  nuit...  En  vérité,  ce  conseiller  à  cette  heure 
e§t  fort  muet,  fort  renfermé,  fort  grave,  qui  dans  sa 
vie  était  un  niais  bavard...  Allons,  monsieur,  pour 
en  finir  avec  vous...  Bonne  nuit,  ma  mère.  {Ils 
sortent  séparément  ^  Hamlet  traînant  Polonius.  ) 


Aâ:e   Quatrième 


Premier  Tableau 

Une  chambre  dans  le  Château 

SCENE  PREMIERE 
Le  Roi,  la  Reine,  Rosencrantz  et  Guildenstern 

Le  Roi.  —  Il  y  a  quelque  chose  dans  ces  soupirs  ; 
ces  profondes  angoisses,  il  faut  nous  les  traduire  ; 
il  e§t  bon  que  nous  les  comprenions.  Où  e^  votre 
fils? 

La  Reine.  —  Accordez-nous  la  place  un  temps. 
(  Sortent  Kosencrant':(  et  Guildenstern.  )  Ah  !  mon  bon 
seigneur,  qu'ai-je  vu  cette  nuit  ! 

Le  Roi.  —  Quoi,  Gertrude?  Comment  e5t 
Hamlet  ? 

La  Reine.  —  Fou  comme  l'océan  et  le  vent, 
quand  tous  deux  ils  luttent  à  qui  sera  le  plus  fort  : 
parmi  le  désordre  de  sa  fièvre,  il  entend,  derrière 


112  WILLIAM  SHAKESPEARE 

la  courtine,  quelque  chose  qui  remue,  cingle  au 
clair  sa  rapière,  crie  :  "  Un  rat  !  Un  rat  !  "  et  dans 
cette  idée  fixe  tue,  sans  l'avoir  vu,  le  pauvre  vieil 
homme. 

Le  Roi.  —  O  pesante  aâiion  !  Ainsi  aurait-il 
été  de  nous  si  nous  avions  été  là.  Sa  liberté  eét  pleine 
de  menaces  pour  tous  ;  pour  vous-même,  vous  ; 
pour  nous  ;  pour  chacun.  Hélas,  comment  sera-t-il 
répondu  de  cette  aélion  sanglante  ?  Elle  retombera 
sur  nous,  dont  la  prévoyance  aurait  dû  tenir  court, 
réprimer  et  écarter  du  monde  ce  jeune  homme 
insensé.  Mais  si  grand  était  notre  amour  que  nous 
n'avons  pas  voulu  comprendre  ce  qui  le  mieux 
convenait  ;  mais,  comme  un  qui  héberge  une  hon- 
teuse maladie  pour  ne  point  la  divulguer,  l'avons 
laissé  ronger  jusque  sur  la  moelle  de  vie.  Où  c§t-û 
parti  ? 

La  Reine.  —  Tirer  à  l'écart  le  corps  qu'il  a 
tué.  Et  là-dedans  sa  folie  même,  comme  l'or  fin 
parmi  la  gangue  de  vils  métaux,  brille  pure  ;  il 
pleure  ce  qui  e§t  fait. 

Le  Roi.  —  O  Gertrude,  viens-t-en  !  A  peine 
le  soleil  touchera-t-il  les  montagnes  que  nous  l'em- 
barquerons d'ici  ;  et  cette  vilaine  aâion,  il  faut  de 
toute  notre  majesté  et  diplomatie  lui  donner  conte- 
nance et  l'excuser.  Holà,  Guilden^em  !  (  Kentrent 
GuildenBern  et  Kosencratit-:^.)  Amis,  tous  deux,  allez 
prendre  quelques  autres  qui  vous  aident.  Hamlet 
dans  sa  folie  a  tué  Polonius  et  l'a  traîné  hors  de  l'ap- 
partement de  sa  mère.  Allez  à  sa  recherche,  parlez-/»/ 
doucement  et  amenez  le  corps  dans  la  chapelle.  Je 
vous  prie,  hâtez- vous  en  ceci.  (  Sortent  GuildenBern 
et  Kosencrant-:(^.  )  Allons,  Gertrude,  nous  allons 
réveiller  nos  plus  sages  amis  et  leur  faire  connaître 


HISTOIRE  D'HAMLET  iij 

tout  ensemble  ce  que  nous  entendons  faire  et  ce  qui 
a  été  malencontreusement  fait.  Ainsi  peut-être  la 
calomnie,  dont  le  souffle,  par  Taxe  du  monde,  droit 
comme  le  canon  au  blanc,  porte  le  projectile  em- 
poisonné, frappera  à  côté  de  notre  nom  parmi  Tair 
invulnérable.  Oh,  viens-t-en  !  Mon  âme  désolée  e^ 
pleine  de  désarroi. 


Deuxième  Tableau 

Une  autre  pièce  dans  le  Château 

SCENE  II 
Ejitre    Hamlet 

Hamlet.  —  Rangé  au  bon  coin. 

ROSENCRANTZ     et     GuiLDENSTERN,     ai{    dehoTS . 

Hamlet  !  Lord  Hamlet  ! 

Hamlet.  —  Mais  tout  doux,  quel  bruit  ?  Qui 
appelle  Hamlet  ?  Oh  !  les  voici  qui  viennent.  (  Unirent 
'Kosencrant':^   et   GuildenHern .  ) 

RosENCRANTZ.  —  Monseigneut,  qu'avez-vous 
fait  du  corps  ? 

Hamlet.  —  Repétri  dans  la  poussière  d'où  il  eft 
issu. 

Rosencrantz.  —  Dites-nous  où  il  e§t,  que  nous 
puissions  l'y  lever  et  le  porter  à  la  chapelle. 


HISTOIRE  D'HAMLET  iij 

Hamlet.  —  N'allez  pas  le  croire. 

RosENCRANTZ.  —  Croke  quoi  ? 

Hamlet.  —  Que  je  puisse  garder  votre  secret 
et  pas  le  mien.  D'ailleurs,  être  interrogé  par  une 
éponge,  quelle  manière  de  réplique  devrait  être  faite 
par  le  fils  d'un  roi  ? 

RosENCRANTZ.  —  E§t-ce  moi  que  vous  prenez 
pour  une  éponge,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Oui,  bien,  monsieur  ;  qui  boit  la 
faveur  du  roi,  ses  récompenses,  ses  dignités.  Mais 
tels  officiers  rendent  au  roi  le  meilleur  de  leurs 
services  à  la  fin.  Il  les  garde,  comme  un  singe,  au 
coin  de  sa  bajoue,  mâchonnés  les  premiers,  les  der- 
niers avalés.  Quand  il  a  besoin  de  ce  que  vous  avez 
glané,  il  n'y  a  qu'à  vous  presser  et,  éponges,  vous 
serez  sèches  comme  devant. 

RosENCRANTZ.  —  Je  ne  vous  comprends  pas, 
monseigneur. 

Hamlet.  —  J'en  suis  fort  aise.  Parole  de  roué 
dort  à  l'oreille  d'un  sot. 

RosENCRANTZ.  —  Monseigneur,  il  faut  nous  dke 
où  e§l  le  corps  et  aller  avec  nous  auprès  du  roi. 

Hamlet.  —  Le  corps  eét  au  roi,  mais  le  roi  n'eSt 
pas  au  corps.  Le  roi  n'eêt  rien... 

GuiLDENSTERN.  —  Rien,  monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Que  rien.  Menez-moi  auprès  de  lui. 
Cache-cache  !  au  loup  !  cherchez  !  cherchez  ! 


Troisième  Tableau 

Une  autre  chambre  dans  le  Château 

SCENE  m 

entrent  Le  Roi  et  sa  suite 

Le  Roi.  —  J'ai  envoyé  le  quérir,  aussi  trouver 
le  corps .  Comme  il  e§t  dangereux  que  cet  homme  erre 
en  liberté  !  Cependant  nous  ne  pouvons  lui  imposer 
la  force  de  la  loi  :  il  e^  adoré  de  la  foule  délirante, 
qui  n'aime  point  par  sa  raison,  mais  par  ses  yeux  ; 
et,  où  il  en  e^t  ainsi,  on  pèse  la  peine  du  criminel, 
jamais  le  crime.  Pour  tout  glisser  en  douceur,  ce 
soudain  exil  doit  sembler  mûre  délibération:  les 
maladies  désespérées  sont  guéries  par  de  désespérés 
remèdes  ou  ne  le  sont  jamais.  {Entre  Kosencrant:^.) 
Eh  bien  !  voyons  ;  qu'arrive-t-il  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  117 

RosENCRANTZ.  —  Monscigncur,  nous  ne  pou- 
vons obtenir  de  lui  où  il  a  caché  le  corps. 

Le  Roi.  —  Mais  lui,  où  eSt-'û  ? 

RosENCRANTZ.  —  Là-dehors,  monseigneur,  sous 
garde,  attendant  votre  bon  plaisir. 

Le  Roi.  —  Amenez-le  devant  nous. 

RosENCRANTZ.  —  Ho  !  Guilden^tem  !  Fais  entrer 
monseigneur.  (  Entrent  Ham  let  et  Guildenfîern.  ) 

Le  Roi.  —  Voyons,  Hamlet,  où  e§t  Polonius  ? 

Hamlet.  —  A  souper. 

Le  Roi.  —  A  souper  ?  Où  ? 

Hamlet.  —  Pas  où  il  mange,  mais  où  il  e^t 
mangé.  Certaine  convocation  de  larves  politiques 
sont  à  cette  heure  après  lui.  Cette  larve  eét  notre 
unique  empereur  en  bonne  chère  ;  nous  engrais- 
sons toutes  créatures  pour  notre  graisse  et  nous  nous 
engraissons  pour  les  vers  ;  roi  gras  et  gueux  maigre 
n'e§t  que  variété  de  service,  deux  plats,  mais  pour 
une  table  ;  voilà  la  fin. 

Le  Roi.  —  Hélas,  hélas  ! 

Hamlet.  —  Un  homme  peut  pêcher  avec  le  ver 
qui  a  mangé  d'un  roi  et  manger  du  poisson  qui  s'eft 
repu  de  ce  ver. 

Le  Roi.  —  Que  veux-tu  dire  par  là  ? 

Hamlet.  —  Rien  que  de  vous  faire  voir  com- 
ment un  roi  peut  défiler  au  long  des  tripes  d'un 
gueux. 

Le  Roi.  —  Où  Q§t  Polonius  ? 

Hamlet.  —  Au  ciel  ;  envoyez-y  voir  ;  si  votre 
messager  ne  l'y  trouve  pas,  allez  voir  chez  l'Autre, 
vous-même.  Mais  en  vérité,  si  vous  ne  le  trouvez 
pas  ce  mois-ci,  vous  le  reniflerez  en  montant  l'es- 
calier de  la  galerie. 

Le  Roi,  à  ses  serviteurs.  —  Allez  l'y  chercher. 


ii8  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  II   vous  attendra. 

Le  Roi.  —  Hamlet,  cette  adion  pour  ton  spécial 
salut  que  nous  chérissons  autant  que  vivement 
nous  déplorons  ce  que  tu  as  fait,  doit  te  chasser 
d'ici,  rapide  comme  la  flamme.  Par  ainsi,  prépare- 
toi  ;  la  barque  e§t  prête,  le  vent  e§t  là  ;  les  compa- 
gnons attendent;  tout  met  le  cap  vers  l'Angleterre. 

Hamlet.  —  Vers    l'Angleterre  ? 

Le  Roi.  —  Oui,   Hamlet. 

Hamlet.  —  Bon. 

Le  Roi.  —  Bon  en  effet,  si  tu  connaissais  nos 
desseins. 

Hamlet.  —  Je  vois  un  ange  qui  les  voit.  Mais, 
allons,  pour  l'Angleterre  !  Adieu,  chère  mère. 

Le  Roi.  —  Ton  tendre  père,  Hamlet. 

Hamlet.  —  Ma  mère  :  père  et  mère  sont  mari 
et  femme  ;  mari  et  femme  ne  font  qu'une  chaix, 
ainsi  donc  ma  mère.  Allons,  pour  l'Angleterre  ! 
(  7/  sorL  ) 

Le  Roi,  à  Kosencrant^i  et  à  GuildenHern  en  leur 
remettant  des  lettres.  —  Suivez-le  sur  les  talons. 
Poussez-le  à  bord  en  toute  hâte.  Point  de  délai  ; 
je  veux  qu'il  soit  parti  cette  nuit.  Allez  ;  car  toutes 
choses  sont  scellées  et  faites  qui  d'ailleurs  touchent 
cette  aâPaire.  Je  vous  prie,  en  hâte.  {Sortent  Kosen- 
frantï(^  et  GmldenBern.)  Et  toi,  Angleterre,  si  tu  as 
souci  de  mon  amour  —  ainsi  que  mon  grand  pou- 
voir peut  te  l'inspirer,  puisque  encore  paraît  la 
trace  fraîche  et  rouge  de  l'épée  danoise,  et  que  ta 
libre  crainte  nous  rend  hommage  —  tu  n'oseras 
froidement  traiter  notre  souverain  mandat,  dont  la 


HISTOIRE  D'HAMLET  119 

pleine  teneur,  par  supplique  de  lettres,  comporte 
rimmédiate  mort  d'Hamlet.  Fais,  Angleterre  ;  car 
il  me  brûle  le  sang  comme  une  heâique,  et  en  toi 
e^  ma  cure.  Jusqu'à  ce  que  j'apprenne  la  chose  faite, 
quels  que  soient  mes  heurs,  je  ne  sentirai  pas  de 
bonheur. 


I 


Quatrième  Tableau 

Une  plaine  en  Danemark 


SCENE  IV 

entrent  Fortinbras,  un  Capitaine 
et  des  soldats  en  marche 

Fortinbras.  —  Allez,  capitaine  ;  saluez  de  ma 
part  le  roi  de  Danemark  ;  dites-lui  que  par  son 
congé  Fortinbras  demande  libre  passage  pour  la 
marche  promise  à  travers  son  domaine.  Vous 
connaissez  le  rendez-vous  ;  s'il  était  que  Sa  Majesté 
désirât  rien  de  nous,  nous  irions  rendre  nos  devoirs 
à  ses  yeux  :  et  faites-le  lui  connaître. 

Le   Capitaine.  —  Ainsi   ferai-je,   monseigneur. 

Fortinbras.  —  Avancez  doucement.  (^'Entrent 
Hamlet,  Kosencrant:^  et  GuildenHern .  ) 

Hamlet.  —  Mon  bon  monsieur,  à  qui  sont  ces 
forces  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  izt 

Le  Capitaine.  —  Elles  sont  à  Norwège,  mon- 
sieur. 

Hamlet.  —  Et  leur  dessein,  monsieur,  je  vous 
prie  ? 

Le  Capitaine.  —  Contre  certaine  région  de 
Pologne; 

Hamlet.  —  Qui   les    commande,    monsieur  ? 

Le  Capitaine.  —  Le  neveu  du  vieux  Nor- 
wège, Fortinbras. 

Hamlet.  —  Marchent-elles  contre  le  gros  de 
la  Pologne,  ou  vers  quelque  frontière  ? 

Le  Capitaine.  —  A  vrai  dire  et  sans  point 
ajouter,  nous  nous  en  allons  gagner  un  petit  lopin 
de  terre  où  il  n'y  a  d'autre  profit  que  le  nom.  Il 
faudrait  payer  cinq  ducats,  cinq,  je  ne  le  prendrais 
pas  à  ferme  ;  et  Norwège,  ni  le  Polonais  n'en  tire- 
raient plus  grasse  monnaie  si  on  le  vendait  en  bloc. 

Hamlet.  —  Mais  alors  les  Polonais  jamais  ne  le 
défendront. 

Le  Capitaine.  —  Si,  il  y  a  déjà    garnison. 

Hamlet.  —  Deux  mille  âmes  et  vingt  mille 
ducats  ne  décideront  pas  de  ce  fétu  :  c'eSt  le  phleg- 
mon de  trop  de  richesse  et  de  paix  qui  crève  au 
dedans ,  et  ne  montre  pas  au  dehors  pourquoi  l'homme 
meurt.   Je  vous  remercie  humblement,  monsieur. 

Le  Capitaine.  —  Dieu  soit  avec  vous,  mon- 
sieur. (  Il  sort.  ) 

Rosencrantz.  —  Vous  plaira-t-il  venir,  mon- 
seigneur ? 

Hamlet.  —  Je  serai  avec  vous  dans  l'infant. 
Allez  un  peu  devant.  (  Sortent  Rosetjcrantt^  et  Guil- 
denfiern.  )  Comme  toutes  occasions  informent  contre 
moi,  et  donnent  l'éperon  à  ma  vengeance  veule  ! 
Qu'eSt-ce  qu'un  homme,  si  le  fort  de  son  gain,  le 


122  WILLIAM  SHAKESPEARE 

trafic  de  ses  heures  n'e^  que  dormir  et  manger  ? 
une  brute,  pas  plus.  Sûr,  celui  qui  nous  créa  d'un 
si  large  discours,  en  sa  vision  de  l'avenir  et  du  passé, 
ne  nous  donna  pas  cette  capacité  et  divine  raison 
pour  moisir  en  nous  inutilisée.  Or,  e§t-ce  beêtial 
oubli  ou  lâche  scrupule  de  penser  avec  trop  de 
précision  à  l'issue  ?  —  pensée  qui,  coupée  en  quatre, 
n'a  qu'une  part  de  sagesse  et  toujours  trois  de  couar- 
dise —  je  ne  sais  pas  pourquoi  je  vis  encore  pour 
dire  :  "  cette  chose  e§t  à  faire  ",  puisque  j'ai  cause, 
volonté,  force  et  moyens,  pour  la  faire.  Des  exemples, 
énormes  comme  la  terre,  m'exhortent,  témoin  ces 
bataillons  si  massifs  et  si  lourds  menés  par  un  déli- 
cat et  tendre  prince  dont  l'esprit,  au  souffle  d'une 
ambition  divine,  nargue  l'issue  invisible,  exposant 
toutes  choses  mortelles  et  incertaines  au  pis  que 
fortune,  mort  et  danger  puissent  oser,  et  pourquoi  ? 
pour  une  coque  d'œuf.  Etre  réellement  grand,  ce 
n'eSt  pas  guerroyer  sans  grand  sujet,  mais  chercher 
grandement  querelle  pour  un  fétu,  quand  l'honneur 
e^  au  jeu.  Comment  suis-je  donc  ici,  moi  qui  ai 
un  père  tué,  une  mère  souillée,  des  excitations  de 
la  raison  et  du  sang...  et  je  laisse  tout  dormir... 
Pendant  qu'à  ma  honte  je  vois  l'imminente  mort  de 
vingt-mille  hommes,  qui,  pour  une  fantaisie,  un 
jeu  de  gloire,  vont  à  la  fosse  comme  on  se  met  au 
lit,  se  battent  pour  un  coin  où  leurs  nombres  n'au- 
ront point  la  place  de  se  mesurer,  qui  n'e^t  point 
assez  tombe  pour  contenir  et  cacher  les  morts  ?  Oh  1 
que  de  cette  heure  ma  pensée  soit  sanglante  ou  qu'elle 
ne  soit  plus  1  (  Il  sort.  ) 


Cinquième  Tableau 

Elseneur 
Une  chambre  dans  le  Château 

SCENE  V 
Rntrent  La  Reine,  Horatio  et  un  Gentilhomme 

La  Reine.  —  Je  ne  veux  pas  lui  parler. 

Le  Gentilhomme.  —  Elle  e§t  importune,  voire 
égarée  ;  son  état  eSt  à  faire  pitié. 

La  Reine.  —  Que  veut-elle  ? 

Le  Gentilhomme.  —  Elle  parle  fort  de  son 
père  ;  dit  que  le  bruit  court  de  maintes  ruses  en  ce 
monde  ;  elle  marmonne,  se  frappe  le  cœur,  trépigne 
rageusement  des  brins  de  paille,  et  parle  de  choses 
vagues  qui  n'ont  que  demi-sens.  Son  langage  n'e^ 
rien,  mais  par  son  incohérence  même  pousse  les 
auditeurs  à  lui  donner  forme.  Ils  le  creusent  et  en 
rapiècent  les  mots  selon  leur  propre  pensée.  Et 
d'après  les  signes  de  ses  yeux,  de  sa  tête,  de  ses  mains. 


124  WILLIAM  SHAKESPEARE 

en  vérité  il  semblerait  qu'il  y  eût  là  quelque  pensée, 
encore  que  très  incertaine,  pourtant  bien  triste  sans 
doute. 

Horatio.  —  Il  serait  bon  qu'on  lui  parlât,  car 
elle  peut  semer  de  dangereuses  conjectures  en  des 
esprits  malveillants. 

La  Reine.  —  I.aissez-la  entrer.  (  Le  gentilhomme 
sort.  —  A  part.  )  A  mon  âme  malade,  comme  en 
vraie  nature  de  péché,  la  moindre  futilité  semble 
préface  d'un  grand  désastre.  Tant  e^  plein  de  soup- 
çons maladroits  le  crime,  qu'il  déborde  lui-même, 
crainte  d'être  débordé.  (  Centrent  le  getitilhomme  et 
Ophêlie.  ) 

Ophélie.  —  Où  e§t  la  splendide  Majesté  de 
Danemark  ? 

La  Reine.  —  Eh  bien,  Ophélie  ? 

Ophélie,  elle  chante 
Comment  connaître  ton  amant 
Au  milieu  des  autres  galants  ? 
A  sa  coquille  au  chaperon^ 
A  sa  sandale^  à  son  bourdon. 

La  Reine.  —  Hélas  !  douce  dame,  que  signifie 
cette   chanson  ? 

Ophélie.  —  Vraiment  dites-vous  ?  Nenni  ;  je 
vous  prie,  marquez.  (  Elle  chante.  ) 

La  belle,  il  est  mort  et  en  terre. 

Il  efî  mort  et  s'en  eB  allé  ; 

A  sa  tête  est  un  ga-:(pn  vert, 

A  ses  pieds  efl  un  blanc  pavé. 
Oh  !  oh  ! 

La  Reine.  —  Voyons,  Ophélie... 
Ophélie.  —  Je  vous  prie,  marquez. 

hlanc  comme  neige,  son  suaire 


HISTOIRE  D'HAMLET  125 

{Entre  le  roi.  ) 
La  Reine.  —  Hélas,  voyez,  monseigneur. 

Ophélie,  elle  chante 

Parsemé  de  douces  fleurs^ 
Fleurs  humides  mises  en  terre. 
Sous  averses  d^ amour  en  pleurs. 

Le  Roi.  —  Comment  vous  trouvez-vous,  gen- 
tille demoiselle  ? 

Ophélie.  —  Bien,  Dieu  vous  aide  !  On  dit  que 
la  chouette  était  fille  de  boulanger.  Seigneur,  nous 
savons  ce  que  nous  sommes,  mais  nous  ne  savons 
pas  ce  que  nous  pouvons  devenir.  Dieu  soit  à  votre 
table  ! 

Le  Roi.  —  Songeries  à  son  père. 

Ophélie.  —  Je  vous  prie,  point  de  paroles 
là-dessus  ;  mais  quand  on  vous  demandera  ce  que 
tout  cela  veut  dire,  répondez  ctci:(Elle  chante.) 

Demain  c'est  la  Saint-  Valentin  ; 

Fillette,  des  matines, 
A  votre  fenêtre  m'' en  viens: 

Suis  votre  Valentine. 
Lors  se  lève,  puis  lors  s'habille  ; 

Lors  la  porte  il  ouvrit: 
Et  de  sa  chambre  la  fille 

Plus  fille  ne  sortit. 

Le  Roi.  —  Gentille  Ophélie... 
Ophélie.  —   Vraiment    là,    sans    point    jurer, 
j'en  dirai  la  fin.  (  Elle  chante.  ) 

Par  l'Enfant,  par  la  Charité  ! 

Hélas  !  oh,  fi  !  la  honte  ! 
Garçon  y  va  s'il  eB  tenté  ; 


126  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Parbleu,  û^efi  grand  mécompte. 
"  Avant  de  me  trousser,  fit-elle. 
Le  mariage  on  me  promit.  " 

Il  répond  : 

Var  le  jour,  l*  eusse  j ait  la  belle. 
Si  tu  n^ avais  cherché  mon  lit. 

Le  Roi.  —  Combien  de  temps  y  a-t-il  qu'elle 
e§t  ainsi  ? 

Ophélie.  —  J'espère  que  tout  ira  bien.  Il  faut 
être  patient  ;  mais  je  ne  puis  faire  que  pleurer  de 
penser  qu'on  le  coucherait  dans  la  terre  froide.  Mon 
frère  le  saura.  Ainsi  donc  je  vous  remercie  de  vos 
bons  avis.  —  Avancez,  mon  carrosse  !  —  Bonne 
nuit,  mesdames  ;  bonne  nuit,  douces  dames  ;  bonne 
nuit  ;  bonne  nuit.  (  Elle  sort.  ) 

Le  Roi.  —  Suive2-la  de  près  ;  qu'on  la  garde 
bien,  je  vous  prie.  {Sort  Horatio.)  Oh  !  c'e§t  le 
poison  d'une  peine  profonde  qui  jaillit  tout  de  la 
mort  de  son  père.  O  Gertrude  !  Gertrude  !  Quand 
les  chagrins  viennent,  ils  ne  viennent  pas  un  par 
Un,  en  éclaireurs,  mais  en  bataillons.  D'abord  son 
père  tué  ;  puis  votre  fils  parti,  lui-même  violent 
auteur  de  son  juSte  exil  ;  le  peuple,  en  tourbe,  bras- 
sant de  mauvaises  rumeurs  en  ses  murmures  pour 
la  mort  du  bon  Polonius  —  et  nous  n'avons  fait 
que  sottement  de  l'enterrer  à  la  muette  —  la  pauvre 
Ophélie  arrachée  à  elle-même  et  à  son  beau  juge- 
ment, sans  quoi  nous  ne  sommes  qu'images  ou 
simples  brutes.  Enfin,  menace  plus  grosse  que  tout 
le  reste,  son  frère  c§t  en  secret  revenu  de  France, 
se  repaît  de  sa  ^upeur,  s'enveloppe  de  brumes,  et 
ne  manque  point  de  bourdons  pour  lui  emplir  les 
oreilles  de  peStUents  discours  sur  la  mort  de  son 


HISTOIRE  D'HAMLET  127 

père  ;  en  quoi  le  besoin  d'accuser,  à  court  de  preuves, 
ne  reculera  point  à  dénoncer  notre  personne  d'oreille 
en  oreille.  O  ma  chère  Gertrude,  autant  de  coups  de 
meurtrière  qui  me  frappent  à  mort  de  toutes  parts. 
ÇTumulte  à  l"* intérieur.  ) 

La  Reine.  —  Hélas  !  quel  t§t  ce  tumulte  ? 

Le  Roi.  —  Où  sont  mes  Suisses  ?  Qu'ils  veillent 
sur  la  porte  !  (  Entre  un  autre  gentilhomme .  )  Que  se 
passe-t-il  ? 

Le  Gentilhomme.  —  Gardez- vous,  monsei- 
gneur. L'Océan,  quand  il  force  ses  bornes,  ne  dévore 
pas  les  grèves  d'une  hâte  plus  impétueuse  que  le 
jeune  Laërtes,  avec  son  gros  de  rebelles,  ne  rue  à 
bas  vos  officiers.  La  canaille  lui  donne  du  seigneur  ; 
et,  comme  si  le  monde  à  cette  heure  seulement 
commençait,  toute  antiquité  oubliée,  toute  coutume 
inconnue,  ratifiant  et  appuyant  chacune  de  ses 
paroles,  ils  crient:  "A  nous  ]'éleâ:ion  !  Laërtes 
sera  roi  !  "  Chaperons,  mains,  langues,  proclament 
jusqu'aux  nuées  :  "  Laërtes  sera  roi,  Laërtes  roi  !  '* 

La  Reine.  —  Comme  ils  s'esclaffent  à  donner 
de  la  voix  sur  la  fausse  pi§te  !  Oh  !  vous  êtes  à  contre- 
voie,  faux  chiens  danois  î  (  Tumulte  à  r intérieur.  ) 

Le  Roi.  —  Les  portes  sont  enfoncées.  {Entre 
Eaërtes  armé.  Des  Danois  le  suivent.  ) 

Laertes.  —  Où  eét  ce  roi  ?  Messieurs,  demeurez 
tous  dehors. 

Les  Danois.  —  Non,  entrons. 

Laertes.  —  Je  vous  prie,  laissez-moi. 

Les  Danois.  —  C'eét  bon,  c'e^  bon.  {Us  se 
retirent  en  dehors  de  la  porte.  ) 

Laertes.  —  Je  vous  remercie  :  gardez  la  porte. 
O  toi,  vil  roi,  rends-moi  mon  père  ! 

La  Reine,  —  Du  calme,  bon  Laërtes. 


128  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Laertes.  —  La  goutte  de  sang  qui  e^  calme  me 
proclame  bâtard,  me  crie  "  cocu  !  "  à  mon  père, 
frappe  la  marque  de  putain  ici  même,  entre  les 
chartes  et  immaculés  sourcils  de  ma  fidèle  mère. 

Le  Roi.  —  Quelle  e§t  la  cause.  Laërtes,  qui  domie 
à  ta  rebellion  ce  gigantesque  aspeâ:  ?  —  Laisse-le, 
Gertrude.  Ne  crains  point  pour  notre  personne. 
Un  tel  pouvoir  divin  encercle  un  roi  que  la  trahison 
n'a  qu'une  lueur  de  ce  qu'elle  désire  et  n'agit  point 
à  son  gré.  —  Dis-moi,  Laërtes,  pourquoi  tu  es 
ainsi  enflammé.  —  Laisse-le,  Gertrude.  —  Parle, 
mon  garçon. 

Laertes.  —  Où  e§t  mon  père  ? 

Le  Roi.  —  Mort. 

La  Reine.  —  Mais  non  par  lui. 

Le  Roi.  —  Laisse-lui  demander  son  soûl. 

Laertes  .  —  Comment  e§t-il  venu  à  mort  ?  Pas 
de  tricherie  avec  moi  !  Au  diable,  le  respeâ:  de  vassal  ! 
les  hommages,  au  démon  le  plus  noir  !  La  conscience 
et  la  grâce,  à  l'abîme  le  plus  profond  !  Je  défie  la 
damnation.  A  ce  point  je  m'arrête,  je  n'ai  cure  de 
ce  monde  et  de  l'autre  !  Vienne  ce  qui  viendra  ! 
Seulement  j'aurai  vengeance,  et  la  plus  complète, 
pour  mon  père. 

Le  Roi.  —  Qui  vous  en  empêchera? 

Laertes.  —  Ma  volonté,  non  l'univers.  Quant 
à  mes  moyens,  je  les  ménagerai  si  bien,  qu'ils  iront 
loin,  si  faibles  qu'ils  soient. 

Le  Roi.  —  Bon  Laërtes,  si  vous  désirez  savoir 
la  vérité  sur  la  mort  de  votre  cher  père,  c§t-'û  écrit 
en  votre  vengeance  que  vous  balaierez  à  la  rafle 
partenaires  et  adversaires,  mises  gagnées  et  perdues  ? 

Laertes.  —  Rien  que  ses  ennemis. 

Le  Roi.  —  Voulez-vous  les  connaître,  alors  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  «9 

Laertes.  —  A  ses  bons  amis  ainsi  largement 
j'ouvrirai  les  bras  ;  et,  comme  le  doux  pélican  qui 
livre  sa  vie,  je  les  repaîtrai  de  mon  sang. 

Le  Roi.  —  Ah  !  voilà  que  vous  parlez  en  bon 
enfant  et  en  vrai  gentilhomme.  Je  suis  innocent  de 
la  mort  de  votre  père  et  j*en  éprouve  une  bien  sen- 
sible douleur  :  cela,  votre  jugement  va  le  percer 
aussi  net  que  votre  œil  perçoit  le  jour. 

Les  Danois,  derrière  la  scène.  —  Laissez-la  entrer. 

Laertes.  —  Eh  quoi  !  quel  bruit  e§t-cc  là  ? 
{Kentre  Ophélie.)  O  fièvre  chaude,  dessèche  mon 
cerveau  !  Larmes  sept  fois  salées,  corrodez  le  sens  et 
la  force  de  mes  yeux  !  Par  le  ciel,  ta  folie  sera  payée 
au  poids  jusqu'à  faire  chavirer  la  balance.  O  rose 
de  mai  !  Chère  fille,  bonne  sœur,  douce  Ophélie  ! 
O  cieux,  e^-il  possible  que  la  raison  d'une  jeune 
fille  soit  aussi  mortelle  que  la  vie  d'un  vieillard  ! 
La  nature  e§t  raffinée  en  amour,  et,  dès  qu'elle  se 
raffine,  elle  jette  quelque  précieux  souvenir  sur  ce 
qu'elle  a  aimé. 

Ophélie,  é»//?  chante 
Tête  nue  on  le  mit  en  bière  ; 
0  gué,  la  dondaine,  0  gué  ; 
Des  larmes  ont  plu  sur  sa  pierre.. . 
Adieu  mon  pigeon. 

Laertes.  —  Si  tu  avais  ta  raison,  et  si  tu  me 
poussais  à  la  vengeance,  je  serais  moins  ému. 

Ophélie,  elle  chante.  —  Il  faut  chanter  :  et  ron, 
ron,  ron  !...  et  vous,  vous  direz  ron.  Oh  !  le  joli 
refrain  de  rouet  !  C'e^  le  faux  intendant  qui  vola  la 
fille  de  son  maître. 

Laertes.  —  Ce  vide  Q§t  trop  plein  de  sens. 

Ophélie,  à  Laërtes.  —  Voilà  du  romarin,  ça 
-c'est  pour  le  souvenir  ;  je  t'en  prie,  mon  amour. 


I50  WILLIAM  SHAKESPEARE 

souviens-toi  ;  et  voilà  des  pensées,  ça,  c'e^  pour  la 
pensée. 

Laertes.  —  Précepte  de  folie,  pensée  selon  le 
souvenir. 

Ophélie,  au  roi.  —  Voilà  du  fenouil  pour  vous, 
et  des  ancolies.  {A  la  reine.  )  Voilà  de  la  rue  pour 
vous  et  en  voici  pour  moi  ;  nous  pouvons  l'appeler 
l'herbe  de  grâce  des  dimanches  ;  oh  !  mais  il  ne  faut 
pas  porter  votre  rue  de  la  même  manière.  Voilà  une 
pâquerette  ;  je  vous  donnerai  bien  des  violettes, 
mais  elles  se  sont  toutes  fanées  quand  mon  père 
e§t  mort.  On  dit  qu'il  a  fait  une  bonne  fin.  {Elle 
chante.  ) 

Car  mon  beau  petit  Kobin,  c'est  toute  ma  joie. 

Laertes.  —  Pensée  et  affliction,  passion,  enfer 
même,  de  tout  elle  fait  du  charme  et  de  la  grâce. 

Ophélie,  elle  chante 

Ne  repiendra-t-il plus ,  ô gué? 

Ne  reviendra-t-il  plus  ? 

Non,  non  y  il  efî  mort. 

En  ton  lit  de  mort,  dors. 

Il  ne  reviendra  plus. 

Sa  barbe  était  de  neige 

Et  ses  cheveux  de  lin. 

S^en  eH  allé,  s'' en  eft  allé. 
Et  nous,  tout  seuls,  avons  pleuré: 
Pauvre  âme.  Dieu  te  protege  ! 

Et  toutes  les  âmes  chrétiennes,  je  prie  Dieu». 
Dieu  vous  garde.  (  Elle  sort.  ) 

Laertes.  —  Vous  voyez  cela,  ô  Dieu  ! 

Le  Roi.  —  Laërtes,  il  faut  que  je  prenne  part  à 
votre  chagrin  ou  vous  me  déniez  mon  droit.  Reti- 
rons-nous :  choisissez  à  votre  gré  vos  amis  les  plus 


HISTOIRE  D'HAMLET  131 

sages,  et  ils  entendront  et  jugeront  entre  vous  et 
moi.  Si  par  moyen  direâ:  ou  collatéral  ils  nous 
trouvent  impliqué,  nous .  céderons  notre  royaume, 
notre  couronne,  notre  vie  et  tout  ce  que  nous  nom- 
mons nôtre,  à  vous,  partie  satisfaite  ;  mais  sinon, 
soyez  content  de  nous  prêter  votre  patience  et  nous 
besognerons,  d'accord  avec  votre  âme,  à  lui  donner 
du  contentement. 

Laertes.  —  Qu'il  en  soit  ainsi  :  mais  la  manière 
de  sa  mort,  l'obscurité  de  ses  funérailles,  point  de 
trophée,  d'épée  ni  d'armoiries  sur  ses  os,  ni  rite  de 
noblesse  ni  formalité  de  cérémonie  —  tout  cela  crie 
à  voix  haute,  comme  du  ciel  jusqu'à  la  terre,  qu'il 
faut  que  j'en  demande  compte. 

Le  Roi.  —  Ainsi  ferez- vous  ;  et  que,  là  où  e^ 
la  faute,  la  grande  hache  tombe.  Je  vous  prie,  venez 
avec  moi.  (  I/s  sortent.) 


Sixième  Tableau 

Une  autre  chambre  dans  le  Château 

SCENE   Vï 
Entrent  Horatio  et  un  Serviteur 

Horatio.  —  Qui  sont  les  hommes  qui  veulent 
me  parler  ? 

Le  Serviteur.  —  Des  gens  de  mer,  monsieur. 
Ils  disent  qu'ils  ont  des  lettres  pour  vous. 

Horatio.  —  Qu'ils  entrent.  (  Le  serviteur  sort.  ) 
Je  ne  sais  de  quelle  partie  du  monde  me  peut  venir 
ce  message,  sinon  de  lord  Hamlet.  (  Entrent  plusieurs 
matelots.  ) 

Premier  Matelot.  —  Dieu  vous  garde,  mon- 
sieur. 

Horatio.  —  Et  toi  aussi,  mon  ami. 

Premier  Matelot.  —  Oui  bien,  monsieur,  ainsi 


HISTOIRE  D'HAMLET  135 

lui  plaise.  Voilà  une  lettre  pour  vous,  monsieur, 
qui  vient  de  l'ambassadeur  parti  pour  l'Angleterre  — 
si  votre  nom  e§t  Horatio  comme  on  me  l'a  fait  en- 
tendre. 

Horatio,  /'/  ///.  —  "  Horatio,  quand  tu  auras 
parcouru  ceci,  donne  à  ces  gens  quelque  introduction 
auprès  du  roi  ;  ils  ont  des  lettres  pour  lui.  Nous  n'avions 
point  été  deux  jours  en  mer  qu'un  pirate,  d' équipement 
fort  guerrier,  nous  donna  la  chasse.  Trop  lents  de  voiles, 
nous  dûmes  assumer  une  valeur  contrainte,  et,  au  grappin, 
ie  les  abordai  ;  sur  l'infîant,  ils  se  dégagèrent  de  notre 
vaisseau,  si  bien  que  seul  je  reHai  leur  prisonnier.  Ils  ont 
agi  avec  moi  en  bons  brigands,  mais  ils  savaient  ce  qu'ils 
faisaient.  Je  suis  pour  leur  fournir  un  bon  retour.  Fais, 
tenir  au  roi  les  lettres  que  j'ai  envoyées  et  viens  me  retrou- 
ver en  même  hâte  que  si  tu  fuyais  la  mort.  J'ai  des  mots 
à  te  dire  à  l'oreille  qui  te  laisseront  muet  ;  pourtant 
seront-ils  encore  trop  légers,  tant  le  sujet  eH  de  calibre. 
Ces  braves  gens  t'amèneront  ou  je  suis.  Kosencrant^  et 
GuildenBern  cinglent  vers  l'Angleterre.  J'ai  bien  des 
choses  à  te  dire  sur  eux.  Adieu. 

"  Celui  que  tu  sais  bien, 

"Hamlet". 

(  Aux  matelots.  )  Allons,  je  vais  vous  introduire 
avec  vos  lettres.  Et  faites  vite,  que  vous  puissiez 
me  mener  vers  celui  de  la  part  de  qui  vous  les  appor- 
tez. (  Us  sortent.  ) 


Septième  Tableau 

Une  autre  chambre  dans  le  Château 

SCENE  VII 
Entrent  Le  Roi,  et  Laertes 

Le  Roi.  —  Maintenant,  il  faut  bien  que  votre 
conscience  mette  le  sceau  à  mon  acquittement,  et 
il  faut  que  vous  me  placiez  dans  votre  cœur  comme 
votre  ami,  puisque  vous  avez  entendu,  et  d'oreille 
savante,  que  celui  qui  a  tué  votre  noble  père  pour- 
suivait ma  vie. 

Laertes.  —  Il  me  paraît  bien  ;  mais  dites-moi 
pourquoi  vous  n'avez  pas  procédé  contre  des  aâ:es 
si  criminels  et  de  nature  si  capitale,  ainsi  que  par 
votre  salut,  sagesse  et  toutes  choses  autres  vous  y 
étiez  grandement  poussé. 

Le  Roi.  —  Oh  I  pour  deux  raisons  spéciales,  qui 


HISTOIRE  D'HAMLET  135 

peut-être  à  vous  sembleront  manquer  de  nerf,  mais 
pour  moi  elles  sont  fortes.  La  reine  sa  mère  vit 
presque  de  ses  regards,  et,  pour  moi,  —  force  ou 
faiblesse,  quoi  qu'il  en  soit,  —  elle  cSt  si  conjointe 
à  ma  vie  et  à  mon  âme  que,  ainsi  que  Ta^re  n'a 
mouvement  que  dans  son  orbe,  je  n'en  ai  que  par  elle. 
L'autre  motif  pour  lequel  je  ne  pouvais  en  venir 
à  un  jugement  public,  c'eSt  le  grand  amour  que  le 
commun  populaire  lui  porte  ;  colorant  toutes  ses 
fautes  de  leur  amour,  comme  la  source  qui  tourne 
le  bois  en  pierre,  ils  mueraient  ses  fers  en  parures  ; 
si  bien  que  mes  flèches,  trop  minces  de  hampe  pour 
un  vent  si  aigre,  seraient  retournées  vers  mon  arc, 
non  point  là  où  je  visais. 

Laertes.  —  Et  ainsi,  moi,  j'ai  un  noble  père 
perdu,  ime  sœur  poussée  aux  bornes  du  désespoir  : 
e//e  dont  le  mérite,  si  la  louange  a  force  sur  le  passé, 
défiait  en  lice  le  siècle  entier  sur  le  fait  de  ses  per- 
fections —  mais  ma  vengeance  viendra. 

Le  Roi.  —  Ne  torturez  pas  vos  sommeils 
là-dessus  ;  ne  croyez  pas  que  nous  soyons  de  compo- 
sition si  plate  ni  si  veule  que  de  nous  laisser  secouer 
la  barbe  où  il  y  a  danger,  et  croire  que  c'e^t  passe- 
temps.  Bientôt  vous  en  ouïrez  plus  long  ;  j'aimais 
votre  père,  et  nous  nous  aimons  nous-mêmes,  et 
cela,  j'espère,  vous  permettra  d'imaginer...  (  Efifre 
un  /messager.  )  Quoi  là  ?  Quelles  nouvelles  ? 

Le  Messager.  —  Des  lettres,  monseigneur, 
d'Hamlet;  ceci  à  Votre  Majefté;  ceci  à  la  reine. 

Le  Roi  .  —  D'Hamlet  ?  Qui  les  a  apportées  ? 

Le  Messager.  —  Des  matelots,  monseigneur, 
m'a-t-on  dit  ;  je  ne  les  ai  point  vus  ;  elles  m'ont  été 
données  par  Claudio  ;  il  les  a  rerues  de  celui  qui  les 
a  apportées. 


136  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Le  Roi.  —  Laërtes,  vous  allez  entendre.  —  Lais- 
sez-nous. (Le  messager  sort,  fl  lit.)  ''^Puissante 
Altesse,  sache-:(^  que  fai  été  débarqué  nu  da?îs  votre 
royaume.  Demain  f  implorerai  la  faveur  de  contempler 
votre  vue  royale  en  laquelle,  vous  en  ayant  d'abord  demandé 
la  grâce,  je  vous  conterai  F  occasion  de  mon  soudain  et 
en-'ore  plus  étrange  retour. 

"  Hamlet  ". 

Que  peut  signifier  ceci  ?  Tous  les  autres  sont-ils 
revenus  ?  ou  e§t-ce  quelque  tromperie,  et  il  n'y 
a  rien  de  tel  ? 

Laertes  .  —  Reconnaissez-vous  la  main  ? 

Le  Roi.  —  Ce§t  l'écriture  d'Hamlet  :  "Nu  !  *' 
et  dans  un  poat-scriptum  ici,  il  dit  :  "  Seul  ".  Quel 
e§t  votre  avis  ? 

Laertes.  —  Je  m'y  perds,  monseigneur.  Mais 
qu'il  vienne  !  Tout  mon  cœur  angoissé  se  ranime  à 
la  pensée  que  je  vivrai  pour  lui  dire  à  la  gorge  : 
*'  Voilà  ce  que  tu  as  fait  !  " 

Le  Roi.  —  S'il  en  eft  ainsi,  Laërtes,  —  et  comment 
en  serait-il  autrement?...  —  Vous  laisserez- vous 
mener  par  moi  ? 

Laertes.  —  Oui,  monseigneur,  pour  peu  que 
vous  ne  me  meniez  pas  à  un  apaisement. 

Le  Rot.  —  A  on  propre  apaisement.  S'il  e§t 
revenu  maintenant,  s'il  renâcle  devant  son  voyage, 
et  qu'il  entende  ne  plus  l'entreprendre,  je  pratiquerai 
sur  lui  une  manœuvre  déjà  mûre  en  mon  dessein, 
sous  laquelle  il  ne  saurait  faillir  de  tomber  ;  et  pour 
sa  mort  nul  ne  soufllera  reproche,  mais  même  sa 
mère  innocentera  la  pratique  et  dira  que  c'est  acci- 
dent. 

Laertes.  —  Monseigneur,  je  me  laisserai  mener  ; 


HISTOIRE  D'HAMLET  137 

encore  plus  si  vous  pouvez  disposer  en  sorte  que 
moi  je  sois  Tin^trument. 

Le  Roi.  —  VoUà  qui  va  bien.  On  vous  a  fort  vanté 
depuis  votre  départ  et  cela  en  présence  d'Hamlet, 
pour  une  qualité  où,  dit-on,  vous  brillez.  La  somme 
assemblée  de  vos  parties  ne  lui  arrachait  pas  telle 
envie  que  celle-là  seule  qui,  à  m.es  yeux,  e§t  de  rang 
bien  indigne. 

Laertes.  —  Quelle  partie  est-ce  là,  monseigneur  ? 

Le  Roi.  —  Ce  n'c^t  qu'un  ruban  au  bonnet  de 
jeunesse,  —  et  pourtant  utile,  —  car  à  jeunesse 
pas  moins  ne  sied  la  légère  et  négligente  livrée 
qu'elle  porte,  qu'à  l'âge  rassis  fourrures  et  robes 
noires,  qui  touchent  santé  et  dignité.  Voilà  deux 
mois,  il  y  avait  ici  un  gentilhomme  de  Normandie  ; 
j'ai  vu  moi-même  les  Français  et  j'ai  servi  contre 
eux  et  ils  font  rage  de  cavalerie  ;  mais  ce  galant  y 
était  féé,  comme  soudé  à  sa  selle  ;  et  faisait  de  son 
cheval  aussi  merveilleuses  adions  que  s'il  eût  été 
incarné  pf.r  demi-nature  à  la  brave  bête  ;  tant 
excellait-il  ma  pensée  qu'en  imagination  de  voltes 
et  de  tours  je  reiïtais  au-dessous  de  ce  qu'il  faisait. 

Laertes.  —  Un  Normand,  dites-vous  ? 

Le  Roi.  —  Un  Normand. 

Laep.tes.  —  Sur  ma  vie,  Lamord. 

Le   Roi.   —   Lui-même.    ,+ 

Laertes.  —  Je  le  connais  bien.  C'e^t  en  vérité 
le  diadème  et  joyau  de  la  contrée. 

Le  Roi.  —  Il  vous  rend.iit  hommage  et  vous  don- 
nait pour  maître  en  l'art  et  exercice  de  l'escrime,  et 
particulièrement  à  la  rapière,  tant  qu'il  s'écr'ait 
que  ce  serait  belle  vue  vraiment  si  on  vous  trouvait 
un  partenaire.  Les  escrimeurs  de  sa  nation,  jurait-il, 
n'avaient  ni  bonne  attaque,  ni  bonne  garde,  ni  bon 


138  WILLIAM  SHAKESPEARE 

œil,  au  prix  de  vous.  Monsieur,  ces  paroles  enveni- 
mèrent Hamlet  d'envie,  au  point  qu'il  ne  put  se 
défendre  d'implorer  votre  soudain  retour  pour 
jouter  avec  lui.  Maintenant,  de  là... 

Laertes.  —  De  là,  monseigneur? 

Le  Roi.  —  Laërtes,  aimiez-vous  votre  père  ?  Où 
êtes- vous  comme  une  peinture  de  douleur,  une 
image  sans  cœur  ? 

Laertes  .  —  Pourquoi  me  demandez-vous  cela  ? 

Le  Roi.  —  Non  que  je  croie  que  vous  n'aimiez 
pas  votre  père,  mais  c'e^  que  je  connais  qu'amour 
e§t  engendré  par  le  temps,  et  c'e§t  que  je  vois,  par 
exemples  d'expérience,  que  le  temps  en  modifie 
l'étincelle  et  le  feu.  Au  centre  de  la  propre  flamme 
d'amour  vit  une  sorte  de  mèche  ou  lumignon  qui 
l'abat  ;  et  rien  ne  dure  en  constante  bonté,  car  bonté 
se  tourne  en  pléthore,  et  meurt  de  son  trop-plein  ; 
ce  que  nous  voulons  faire,  il  faudrait  le  faire  quand 
nous  le  voulons,  car  ce  "  voulons  "  change,  et  a 
d'atermoiements  et  de  délais  autant  qu'il  y  a  de 
langues,  ou  de  mains,  ou  d'accidents  ;  et  puis  ce 
"  voulons  "  e^  comme  le  soupir  épuiseur  d'âme  qui 
blesse  en  soulageant.  Mais  au  vif  de  l'ulcère.  Hamiet 
revient  ;  qu'êtes-vous  prêt  à  faire  pour  vous  mon- 
trer fils  de  votre  père  en  aftions  plus  qu'en  paroles  ? 

Laertes.  —  A  lui  couper  la  gorge  à  l'église. 

Le  Roi.  —  En  effet,  Û  n'eét  point  de  lieu  où  le 
meurtre  doive  trouver  asile  ;  la  vengeance  ne  doit 
pas  connaître  de  bornes.  Mais,  bon  Laërtes,  voulez- 
vous  faire  ceci  :  vous  tenir  clos  à  la  chambre  ? 
Hamlet,  à  son  retour,  apprendra  que  vous  êtes  ici. 
Nous  le  ferons  piquer  par  des  gens  qui  vanteront  vos 
prouesses  et  mettront  double  vernis  à  la  gloire  que 
le  Français  vous  a  donnée  ;  en  somme,  nous  vous 


HISTOIRE  D'HAMLET  139 

mettrons  aux  prises,  et  nous  engagerons  des  paris 
sur  vos  têtes.  Lui  qui  e§t  insouciant,  généreux  et 
incapable  de  machinations,  n'examinera  pas  les 
fleurets,  de  sorte  que,  bien  aisém.ent,  ou  par  quelque 
tour  de  passe-passe,  vous  pourre2  choisir  une  épée 
démouchetée,  et,  dans  une  botte  secrète,  vous  payer 
de  votre  père . 

Laertes.  —  Ainsi  ferai-je  ;  et,  à  ce  dessein,  je 
veux  oindre  mon  épée.  J'ai  acheté  un  oignement 
d'un  bateleur,  si  mortel  que  rien  que  d'y  tremper  le 
couteau,  où  le  sang  eét  tiré,  point  d'emplâtre  rare, 
composé  de  tous  les  simples  qui  ont  quelque  vertu 
sous  la  lune,  pour  sauver  de  mort  l'objet  qui  n'en 
a  été  qu'effleuré  ;  je  toucherai  ma  pointe  de  cette 
contagion  :  si  seulement  je  l'égratigne,  ce  sera  la 
mort. 

Le  Roi.  —  Voyons,  pensons-y  encore  ;  pesons 
l'accommodement  et  de  temps  et  de  moyens  propres 
à  notre  entreprise.  Si  ceci  manquait,  si  notre  dénoû- 
ment  paraissait  à  travers  nos  rôles  mal  joués,  mieux 
vaudrait  ne  pas  essayer.  Il  faut  donc  un  arrière- 
projet,  ou  un  second,  qui  puisse  tenir,  si  celui-ci 
claque  à  l'épreuve.  Doucement  —  attendez-nous, 
faisons  un  pari  solennel  sur  votre  adresse...  —  je 
le  tiens  !  Au  moment  où  dans  votre  passe  vous  serez 
échauffés  et  altérés,  —  et  à  cette  fin,  vous  pousserez 
Tos  bottes  plus  violentes,  —  s'il  demande  à  boire, 
je  lui  ferai  préparer  une  coupe  tout  à  propos  ;  si 
seulement  il  la  touche  des  lèvres,  au  cas  où,  par 
hasard,  il  échapperait  à  votre  coup  empoisonné, 
notre  projet  tiendrait  bon  encore.  Mais  arrêtez, 
quel  e§t  ce  bruit?  {Ej7tre  la  reine.)  Qu'e§t-ce,  ma 
douce  reine  ? 

La  Reine.  —  Un  malheur  marche  sur  l'autre. 


I40  WILLIAM  SHAKESPEARE 

tant  ils  se  suivent  de  près.  Votre  sœur  c§t  noyée, 
Laërtes. 

Laertes  .  —  Noyée  ?  Dieu  !  où  ? 

La  Reine.  —  Il  y  a  au  bord  d'un  rû  un  saule 
oblique,  qui  mire  ses  feuilles  chenues  à  la  vitre  de 
Teau  ;  là  elle  descendit  avec  de  fantasques  guirlandes 
de  soucis,  d'orties,  de  pâquerettes  et  de  ces  longues 
fleurs  pourpres  à  qui  les  rudes  bergers  donnent  un 
nom  plus  grossier,  mais  que  nos  froides  filles 
appellent  doigts-de-mort  :  et,  comme  elle  se  haussait 
pour  couronner  les  branches  pendantes  de  ses  dia- 
dèmes d'herbes,  un  méchant  rameau  se  rompit,  et 
voilà  que  trophées  agréâtes,  elle-même,  tout  tomba 
dans  le  rû  qui  pleure.  Ses  robes  flottèrent  large  et, 
comme  une  ondine,  un  temps  la  firent  nager  ;  et, 
dans  ce  temps,  elle  chantait  des  paroles  de  vieux 
airs,  comme  insconciente  de  sa  détresse,  ou  comme 
une  créature  native  habitante  de  l'eau.  Mais  guère 
ne  dura  que  ses  hardes,  lourdes  et  embues,  ne  firent 
plonger  la  pauvre  fille  de  son  lai  mélodieux  dans  une 
vase   de   mort. 

Laertes.  —  Hélas  !  alors,  elle  e§t  noyée  ! 

La  Reine.  —  Noyée,  noyée. 

Laertes.  —  Flots  sur  flots,  pauvre  Ophélie  I 
Je  voudrais  arrêter  mes  larmes,  mais  c'eSt  notre 
faiblesse  ;  la  nature  tient  ses  droits  contre  toute 
honte  ;  quand  elles  auront  coulé,  je  n'aurai  plus  en 
moi  rien  de  ce  qui  e§t  femme.  Adieu,  monseigneur  ; 
j'ai  là  des  paroles  de  feu  qui  flamboieraient,  mais  cet 
égarement  vient  les  éteindre.  (  Il  sort.  ) 

Le  Roi.  —  Il  faut  le  suivre,  Gertrude.  Ah  I  que 
j'ai  eu  à  faire  pour  calmer  sa  rage  !  J'ai  peur  que  ceci 
ne  l'excite  à  nouveau.  Viens  donc,  il  faut  le  suivre. 
(  Ils  sortent.  ) 


(•l 


Ade  Cinquième 


I4> 


Premier  Tableau 

Un  Cimetière 

SCENE  PREMIERE 
Entrent  Deux  Vilains,  avec  des  bêches  et  des  boues 

Premier  Vilain.  —  C'e§t-y  qu'on  doit  Tenterrer 
d'enterrement  chrétien  celle  qui,  à  son  vouloir,  va 
quéri'  son  propre  salut  ? 

Deuxième  Vilain.  —  Je  te  dis  que  si  ;  et,  en 
conséquence,  fais  sa  tombe  tout  droit.  L'enquêteur 
a  tenu  sa  séance  dessus  et  prononcé  enterrement 
chrétien. 

Premier  Vilain.  —  Comment  cela  se  peut-il,  à 
moins  qu'elle  ne  se  soit  noyée  en  légitime  défense  ? 

Deuxième  Vilain.  —  Eh  bien  !  c'e^  ce  qu'on  a 
prononcé . 

Premier  Vilain.  —  Cela  doit  être  se  offendendo  ; 


144  WILLIAM  SHAKESPEARE 

cela  ne  peut  être  autre  chose.  Car  voilà  le  point  :  si 
je  me  noie  sciemment,  cela  implique  un  aâie  ;  et 
un  ade  à  trois  branches  ;  à  savoir  :  agir,  faire  et 
exécuter.  Argo^  elle  s'e^t  noyée  sciemment. 

Deuxième  Vilain.  —  Nenni  ;  mais  écoute  donc, 
compère  fossoyeux. 

Premier  Vilain.  —  Permets-moi.  Voici  l'eau  ; 
bon  ;  voilà  l'homme  ;  bon  ;  si  l'homme  va  dans 
cette  eau  et  se  noie,  c'eSt  que,  bon  gré,  mal  gré, 
il  y  va  ;  marque  bien  cela  ;  mais  si  l'eau  vient  à 
l'homme  et  le  noie,  il  ne  se  noie  pas  lui-même  : 
argOy  celui  qui  n'eât  pas  coupable  de  sa  propre  mort, 
n'abrège  pas  sa  propre  vie. 

Deuxième  Vilain.  —  Mais,  e§t-ce  la  loi  ? 

Premier  Vilain.  —  Oui-da,  pardi  ;  loi  d'en- 
quêteur. 

Deuxième  Vilain.  —  Veux-tu  que  je  te  dise  la 
vérité  ?  Si  elle  n'avait  pas  été  dame  de  qualité,  elle 
aurait  été  enterrée  hors  d'enterrement  chrétien. 

Premier  Vilain.  —  Ouais,  tu  l'as  dit.  Et  ce 
n'eSt  que  plus  grande  pitié  que  les  hautes  gens  aient 
faveur  en  ce  monde  de  se  noyer  ou  de  se  pendre 
plus  que  leurs  pareils  chrétiens.  Allons,  ma  bêche. 
Il  n'y  a  point  d'ancienne  noblesse  que  celle  des  jar- 
diniers, puisatiers  et  fossoyeurs  ;  ils  maintiennent 
la  profession  d'Adam. 

Deuxième  Vilain.  —  Etait-il  noble  ? 

Premier  Vilain.  —  C'eSt  le  premier  qui  ait 
jamais  eu  droit  de  haute  main. 

Deuxième  Vilain.  —  Ouais,  il  n'en  avait  point 
du  tout. 

Premier  Vilain.  —  Eh  quoi  !  es-tu  païen  ? 
Comment  comprends-tu  l'Ecriture  ?  L'Ecriture  dit  : 
**  Adam  bêchait  la  terre.  "  Pouvait-il  bêcher  sans 


HISTOIRE  D'HAMLET  ï4î 

mains  ?  Je  m'en  vais  te  poser  une  autre  question. 
Si  tu  ne  réponds  pas  ju§te,  tu  donneras  ta  langue... 

Deuxième  Vilain.  —  Vas-y. 

Premier  Vilain.  —  Qui  eSt-ce  qui  bâtit  plus 
fort  que  le  maçon,  le  constructeur  ou  le  charpentier  ? 

Deuxième  Vilain.  —  Le  faiseur  de  gibets,  car 
ce  bâtis-là  survit  à  mille  locataires. 

Premier  Vilain.  —  Voilà  un  trait  d'esprit  qui 
me  plaît,  ma  fois  !  Gibet  c§t  bon;  mais  en  quoi 
e§t-il  bon  ?  Il  e§t  bon  à  ceux  qui  font  mal  ;  or,  toi 
tu  fais  mal  en  disant  que  le  gibet  c§t  bâti  plus  fort 
que  l'Eglise  :  argo^  le  gibet  peut  être  bon  pour  toi. 
Allons,  recommence. 

Deuxième  Vilain.  —  Qui  bâtit  plus  fort  qu'un 
maçon,  un  constructeur  ou  un  charpentier  ? 

Premier  Vilain.  —  Oui,  dis-le  moi,  et  je  t'en- 
voie paître. 

Deuxième  Vilain.  —  Par  ma  foi,  voilà  que  je 
le  sais. 

Premier    Vilain.  —  Allons. 

Deuxième  Vilain.  —  Ah  !  dame,  je  ne  sais 
plus.  (  Rntrent  Ham  let  et  Horatio  au  loin.  ) 

Premier  Vilain.  —  Allons,  ne  te  tarabuSte  plus 
Tentendement  là-dessus,  car  on  a  beau  battre  l'âne 
rétif,  il  n'en  change  pas  son  pas.  Et  la  prochaine 
fois  qu'on  te  fera  cette  question,  tu  diras:  "le  fos- 
soyeur ".  Les  maisons  qu'il  fait  durent  jusqu'au 
jugement.  Et  maintenant,  donne  un  coup  de  pied 
jusque  chez  Yaughan,  et  va  me  chercher  un  coup  à 
boire.  {Sort  le  deuxième  vilain^ 

Premier  Vilain,  /'/  bêche  et  chante 

Dans  ma  jeunesse,  ahan  !  amour 
Semblait,  han  !  doux,  je  pense  ; 


146  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Trop  courtes  les  heures  du  jour 
Han  !  pour  ma  convenance. 

Hamlet.  —  Cet  homme  n'a-t-il  donc  pas  le  senti- 
ment de  son  travail,  qu'il  chante  en  creusant  des 
fosses  ? 

Horatio.  —  La  coutume  en  a  fait  pour  lui  im 
exercice   machinal. 

Hamlet.  —  C'eét  bien  cela.  La  main  qui  ne 
travaille  guère  a  le  sens  plus  délicat. 

Premier  Vilain,  il  chante 
Mais  la  vieillesse^  à  pas  de  loup, 

AT  a  grippé  dans  sa  serre. 
Han  !  comme  un  autre  tout  à  coup 

Débarqué  sur  la  terre. 
(  Il  retourne  un  crâne.  ) 

Hamlet.  —  Ce  crâne  a  eu  une  langue  et  a  pu 
chanter  jadis  ;  comme  ce  drôle  en  giifle  la  terre, 
pas  moins  que  si  ce  fût  la  mâchoire  de  Caïn,  qui 
commit  le  premier  meurtre.  C'était  peut-être  l'occi- 
put d'un  politique,  sur  lequel  cet  âne  aujourd'hui 
a  le  pas  ;  un  qui  s'imaginait  circonvenir  Dieu,  ne 
se  pourrait-il  pas  ? 

HoRATio.  —  Il   se   pourrait,   monseigneur. 

Hamlet.  —  Ou  d'un  courtisan  qui  savait  dire  : 
"  Bonjour,  mon  doux  seigneur  !  Comment  vas-tu, 
mon  doux  seigneur  ?  "  C'était  peut-être  monsei- 
gneur Un  tel  qui  louangeait  le  cheval  de  monsei- 
gneur Un  tel,  songeant  à  le  lui  quémander,  ne  se 
pourrait-il  pas  ? 

HoRATio.  —  Voire,  monseigneur . 

Hamlet.  —  Oui,  c'e^t  cela.  Et  maintenant  à 
milady  Larve  ;  bouche  cave  et  la  nuque  choquée  à 
la  pelle  d'un  bedeau  de  cimetière.  Voilà  belle  révo- 


HISTOIRE  D'HAMLET  147 

lution  si  nous  avions  l'art  de  la  voir.  Ces  os  n'ont 
donc  coûté  que  la  peine  de  les  nourrir,  pour  qu'on 
puisse  ainsi  jouer  avec  aux  quilles  ?  J'ai  froid  aux 
rriens  d'y  penser. 

Premier  Vilain,  //  chante 

Ahan  !  //m pioche  !  ahan  !  ma  pelle  ! 

Han  !  fin  drap  de  linceul. 
Lm  fosse  en  marne,  ahan  !  est  belle  y 

Uhôte  j  sera  tout  seul. 

(Il  retourne  un  autre  crâne.) 

Hamlet.  —  En  voilà  un  autre  ;  pourquoi  ne 
serait-ce  pas  le  crâne  d'un  notaire  ?  Où  sont  ses 
fatrasseries  maintenant,  ses  grabelleries ,  ses  subver- 
sions, salvations  et  chicanes  ?  Pourquoi  soufFre-t-ii 
maintenant  que  ce  vilain  drôle  lui  daube  sur  le 
museau  avec  sa  pelle  sale,  et  que  ne  lui  fait-il  cita- 
tion pour  coups  ?  Hum  !  Ce  bonhomme  était  peut- 
être  en  son  temps  grand  acheteur  de  terres,  avec  ses 
écritures,  ses  reconnaissances,  ses  charges,  ses  du- 
pliques, tripliques  et  recollements  ;  e^t-ce  là  îa 
finasserie  de  ses  finesses  et  la  conclusion  de  ses 
conclusions  que  d'avoir  sa  fine  trogne  pleine  de 
fine  ordure  ?  E^t-ce  que  ses  garants  ne  lui  garanti- 
ront pas  plus  d'épices  et  de  doubles  cpices  que  ta 
longueur  et  la  largeur  d'un  couple  de  contrats  ? 
Les  seules  minutes  de  ses  titres  de  propriété  tien- 
draient à  peine  dans  cette  boîte  ;  et  faut-il  que  le 
titulaire  lui-même  n'ait  point  davantage,  ha  ? 

HoRATio.  —  Pas  un  grain  de  plus,  monsei- 
gneur. 

Hamlet.  —  Le  parchemin  ne  se  fait-il  pas  avec 
des  peaux  de  mouton,  Horatio  ? 


148  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Horatio.  —  Oui,  monseigneur,  et  même  avec 
des  peaux  de  veau. 

Hamlet.  —  Eh  hien^  ce  sont  des  moutons  et  des 
veaux  qui  placent  là  leur  assurance.  Je  veux  parler 
à  cet  homme.  —  Quelle  e§t  cette  fosse,  hé  là  ? 

Premier  Vilain.  —  La  mienne,  monsieur.  (7/ 
chante,  ) 

ha  fosse  en  marne,  ahan  !  esl  belle ^ 
U  hôte  y  sera  tout  seul. 

Hamlet.  —  Je  pense  qu'elle  soit  tienne  vrai- 
ment, car  tu  y  es. 

Premier  Vilain.  —  Vous  n'y  êtes  pas,  monsieur, 
et  par  ainsi  elle  n'eft  point  vôtre  ;  pour  ma  part, 
y  étant,  je  ne  m'y  étends,  et  pourtant  elle  e§t  mieime. 

Hamlet.  —  Tu  n'y  es  pas,  quand  tu  y  es,  et 
que  tu  dis  qu'elle  e^  tienne;  elle  e§t  pour  le  mort, 
non  pour  le  vif  ;  donc  tu  n'y  es  pas. 

Preiviier  Vilain.  —  Hé,  j'y  suis  bien  vif,  mon- 
sieur :  ma  vivacité  bondit  de  moi  à  vous. 

Hamlet.  —  Pour    quel    homme    la    creuse-tu  ? 

Premier  Vilain.  —  Pas  pour  un  homme,  m.on- 
sieur. 

Hamlet.  —  Quelle  femme  alors  ? 

Premier  Vilain.  —  Pas  pour  une  femme  non 
plus . 

Hamlet.  —  Qui  doit-on  y  enterrer? 

Proiier  Vilain.  —  Une  qui  a  été  femme,  mon- 
sieur ;  mais,  paix  à  son  âme,  elle  e^  morte. 

Hamlet.  —  Comme  le  drôle  eât  positif  !  Il  nous 
faut  parler  au  compas,  ou  nous  serons  perdus  par 
l'équivoque.  Par  le  ciel,  Horatio  !  voilà  trois  ans 
que  je  le  remarque  ;  notre  siècle  s'eét  mis  à  faire 
tant  de  pointes  que  le  pied  plat  du  vilain  monte  sur 


HISTOIRE  D'HAMLET  149 

le  talon  du  courtisan,  jusqu'à  lui  frotter  les  enge- 
lures. —  Combien  de  temps  7  a-t-il  que  tu  es  fosso- 
yeur ? 

Premier  Vilain.  —  De  tous  les  jours  de  l'année 
je  m'y  suis  mis  celui-là  que  notre  feu  roi  Hamlet 
vainquit  Fôrtinbras. 

Hamlet.  —  Combien  de  temps  y  a-t-il  de  cela  ? 

Premier  Vilain.  —  Vous  n'en  savez  rien  ?  Pas 
un  sot  qui  ne  le  sache.  C'eét  le  jour  même  que  le 
jeune  Hamlet  vint  au  monde,  celui  qui  t§t  fou  et 
qu'on  a  envoyé  en  Angleterre  ? 

Hamlet.  —  Oui-da,  voire.  Pourquoi  l'a-t-on 
envoyé  en  Angleterre  ? 

Premier  Vilain.  —  Mais  parce  qu'il  était  fou  : 
il  y  retrouvera  ses  esprits  ou  sinon  cela  n'y  fera 
pas  grand  chaut. 

Hamlet.  —  Et  pourquoi  donc  ? 

Premier  Vilain.  —  On  n'y  verra  rien  dans  ce 
pays-là  ;  dans  ce  pays-là  tous  les  gens  sont  aussi 
fous  que  lui. 

Hamlet.  —  Comment    eêt-il    devenu   fou  ? 
•  Premier    Vilain.  —  Bien    étrangement,    à    ce 
qu'on  dit, 

Hamlet.  —  Comment  "  étrangement  "  ? 

Premier  Vilain.  —  Ma  foi,  c'est  tout  ju^e  en 
perdant  l'esprit. 

Hamlet.  —  En  quoi  s'c^t-il  égaré  ? 

Premier  Vilain.  —  Pardi  !  en  quoi,  mais  en 
notre  pays,  en  Danemark  !  J'ai  été  bedeau  de  cime- 
tière ici,  tel  que  vous  me  voyez  et  tout  petit,  voilà 
trente  ans. 

Hamlet.  —  Combien  de  temps  un  homme  peut- 
il  rester  en  terre  avant  de  pourrir  ? 

Premier  Vilain.  —  Ma  foi,  s'il  n'e^  pas  pourri 


MO  WILLIAM  SHAKESPEARE 

avant  sa  mort,  —  comme  nous  voyons  tant  de  corps 
véroles  de  nos  jours  qui  tiennent  à  peine  quand  on 
les  met  dedans,  —  ça  vous  durera  bien  huit  ans  ou 
neuf  ans  :  un  tanneur  vous  durera  neuf  ans. 

Hamlet.  —  Pourquoi  lui  plus  qu'un  autre  ? 

Premier  Vilain.  —  Eh  bien  !  monsieur,  c*eit 
que  son  cuir  eSt  si  tanné  par  le  métier,  qu'il  tient  l'eau 
une  bonne  pièce  de  temps,  et  voyez-vous,  l'eau  c'e^ 
une  forte  gâcheuse  de  vos  gueusards  de  corps. 
Ainsi  voilà  un  crâne,  tenez  ;  ce  crâne  eêt  reSté  dans 
la  terre  voilà  vingt-trois  ans. 

Hamlet.  —  A  qui  était-il  ? 

Premier  Vilain.  —  A  un  gueux  de  bon  fou 
qu'il  était  ;  à  qui  croyez-vous  qu'il  était  ? 

Hamlet.  —  Non,  là,  je  ne  sais  pas. 

Premier  Vilain.  —  Pe.^te  soit  de  lui  !  Coquin 
de  fou  !  Il  me  renversa  un  pot  de  vin  d'Allemagne 
sur  la  tête,  un  jour.  Cettui  crâne,  monsieur,  était 
le  crâne  d'Yorick,  bouffon  du  roi. 

Hamlet.  —  Celui-ci  ? 

Premier  Vilain.  —  Tout  ju^te  celui-là. 

Hamlet.  —  Fais-moi  voir.  {Il  prend  le  crâne.) 
Hélas  !  pauvre  Yorick  !  Je  l'ai  connu,  Horatio  ;  un 
être  de  farce  infinie,  de  fantaisie  très  exquise  ;  il 
m'a  porté  sur  son  dos  mille  fois  :  et  maintenant, 
combien  ceci  me  répugne  en  mon  imagination  !  La 
gorge  m'en  lève  !  Là  pendaient  ces  lèvres  que  j'ai 
baisées  je  ne  sais  combien  de  fois.  —  Où  sont  tes 
badineries  maintenant  ?  Tes  gambades  ?  Tes  chan- 
sons ?  Tes  éclats  de  joyeuseté  qui  faisaient  s'esclaflFer 
toute  la  tablée  ?  Pas  une  maintenant  pour  railler 
ta  propre  grimace  ?  Quoi  !  tout  à  fait  clique- 
mâchoire  ?  Allons,  va-t-en  trouver  milady  dans  sa 
chambre  et  dis-lui  que,  dût-elle  mettre  un  pouce  de 


HISTOIRE  D'HAMLET  i  j  i 

fard,  c'est  à  ce  charme  qu'il  faut  en  venir  ;  fais-la 
rire  du  mot.  —  Je  te  prie,  Horatio,  dis-moi  une 
chose. 

Horatio.  —  Et  laquelle,   monseigneur  ? 

Hamlet.  —  Penses-tu  qu'Alexandre  ait  eu  cette 
mine  dans  la  terre  ? 

Horatio.  —  Celle-là    même. 

Hamlet.  —  Et  la  même  odeur  ?  Pouah  !  {Il  laisse 
tomber  le  crâne.  ) 

Horatio.  —  Celle-là   même,    monseigneur. 

Hamlet.  —  A  quels  vils  usages  nous  pouvons 
retourner,  Horatio  !  Pourquoi  l'imagination  ne 
pourrait-elle  relever  la  trace  de  la  noble  poussière 
d'Alexandre  jusqu'à  ce  qu'elle  la  trouve  bouchant 
un  trou  de  bonde  ? 

Horatio.  —  Ce  serait  scruter  trop  curieuse- 
ment que  de  scruter  jusque-là. 

Hamlet.  —  Non,  ma  foi,  pas  un  grain  !  Il  n'y 
a  qu'à  l'y  suivre  avec  suffisamment  de  discrétion 
et  de  probabilité  pour  déduire  ;  r.insi  par  exemple  : 
Alexandre  eft  mort  ;  Alexandre  a  été  enterré, 
Alexandre  retourne  en  poussière  ;  poussière  e§t 
terre  ;  de  terre  nous  faisons  argile  ;  et  pourquoi, 
de  cette  argile  en  laquelle  il  s'eft:  mué,  ne  pourrait-on 
boucher  une  pipe  de  bière  ? 

U impérial  César  ^  mort,  se  tourne  en  argile  y 
'Et  peut  clore  unpertuis  à  tous  les  vents  ouvert  ; 
Ah  !  ce  limon  qui  tint  P univers  immobile 
Kapetasse  un  vieux  mur  contre  bise  d^ hiver  ! 

Mais  chut  !  mais  chut  !  à  l'écart  !  Voici  venir  le  roi. 

(  Entrent  prêtres  y  etc.,  en  procession  ;  le  corps  d'Ophélie, 

EaërteSy  un  cortège  de  deuil.  Le  roi,  la  reine,  leur  suite,  etc^ 

Hamlet.  —  La  reine  !  Les  courtisans  !  Qu'eft-cc 


152  WILLIAM  SHAKESPEARE 

donc  qu'ils  suivent  ?  Et  avec  ces  cérémonies  écour- 
tées  ?  Cela  e§t  signe  que  ce  corps,  qu'ils  suivent, 
d'une  main  désespérée  attenta  à  sa  propre  vie,  et  que 
c'était  personne  de  rang.  Tenons-nous  cois  et 
attendons.  (  //  se  retire  à  r écart  avec  Horatio.  ) 

Laertes.  —  Pas  d'autres  cérémonies  ? 

Hamlet.  —  Ceci  e^  Laërtes,  un  très  noble  jou- 
venceau :  marquons. 

Laertes.  —  Pas  d'autres  cérémonies? 

Le  Premier  Prêtre.  —  Ses  obsèques  ont  eu 
toute  la  largeur  qui  nous  était  permise;  sa  mort 
fut  douteuse  ;  et  si  ce  n'était  qu'un  souverain 
commandement  balance  la  règle,  elle  devrait  être 
logée  en  terre  profane  jusqu'à  la  trompette  du  juge- 
ment ;  sur  elle  nous  devrions  répandre  non  des 
prières  charitables,  mais  tessons  de  pots,  galets  et 
pierres.  Pourtant  ici  on  lui  accorde  les  couronnes  des 
vierges,  ses  blancs  parements  et  la  cloche  pour  l'ame- 
ner à  sa  dernière  demeure. 

Laertes.  —  Et  on  ne  peut  faire  rien  de  plus  ? 

Le  Premier  Prêtre.  —  Rien  de  plus.  Nous  pro- 
fanerions le  service  des  morts  en  lui  chantant  le 
Requiem  et  Y  In  pace  des  âmes  défuntes  en  grâce. 

Laertes.  —  Mettez-la  dans  la  terre  et  que  de  sa 
chair  blanche  et  impolluée  jaillissent  des  violettes  !  — 
Je  te  le  dis  en  vérité,  prêtre  rogue,  ange  d'élection 
sera  ma  sœur,  quand  toi  tu  seras  dans  les  pleurs  et 
les  grincements  de  dents  ! 

Hamlet,  à  Horatio.  —  Quoi  !  la  tant  belle 
Ophélie  ? 

La  ^m.^^.  Jetant  des  fleurs.  —  T>OMy.  parfums  à  la 
si  douce  ;  adieu  !  J'espérais  que  tu  serais  la  femme  de 
mon  cher  Hamlet  ;  je  pensais  semer  de  fleurs  ton 
lit  nuptial,  douce  fille,  non  en  joncher  ta  tombe. 


HISTOIRE  D'HAMLET  133 

Laertes,  —  Oh  !  qu'une  triple  peine  tombe 
dix  fqis  triplée  sur  cette  maudite  tête  dont  la  méchante 
action  t'a  privée  de  ta  délicate  raison  !  Attendez  !  ne 
la  couvrez  pas  de  terre,  jusqu'à  ce  que  je  l'ai  prise 
une  fois  encore  dans  mes  bras .  (  Il  saute  dans  la 
fosse.  )  Maintenant,  empilez  votre  poussière  sur 
vif  et  mort,  jusqu'à  ce  que  de  ce  tertre  vous  ayez  fait 
une  m.ontagne  qui  surplombe  le  vieux  Pélion  ou  la 
cime  bleuie  de  ciel  de  l'Olympe. 

Hamlet,  s'* avançant.  —  Qui  e^  celui  dont  le 
deuil  porte  une  telle  emphase,  dont  la  phrase  de 
douleur  conjure  les  planètes  errantes  et  les  arrête, 
tandis  qu'elles  l'ouïssent,  frappées  de  stupeur  ?  Ceci 
c'e^t  moi,  Hamlet  le  Danois  !  (  Il  saute  dans  la  fosse.  ) 

Laertes,  lui  bondissant  â  la  gorge.  —  Le  diable 
emporte  ton  âme  ! 

Hamlet.  —  Mauvaise  prière  1  Je  te  prie,  ôte 
tes  doigts  de  ma  gorge  ;  car  bien  que  je  n'aie  point 
la  rate  échauffée  ou  prompte,  cependant  il  y  a  en  moi 
quelque  chose  de  dangereux  que  ta  sagesse  fera 
bien  de  craindre.  A  bas  ta  main  ! 

Le  Roi.  —  Séparez-les. 

La  Reine.  —  Hamlet,   Hamlet  ! 

Tous.  —  Messieurs  ! 

Horatio.  —  Mon  bon  seigneur,  calmez-vous. 
(  he  s  assistants  les  séparent  et  ils  sortent  de  la  fosse.  ) 

Hamlet.  —  Mais  je  me  colleterai  avec  lui  là- 
dessus  jusqu'à  ce  que  mes  paupières  soient  lasses 
de  battre. 

La  Reine.  —  O  mon  fils,  sur  quoi  ? 

Hamlet.  —  J'aimais  Ophélie.  Quarante-mille 
frères  ne  pourraient  avec  toute  leur  quantité  d'amour 
parfaire  la  somme  du  mien.  —  Toi,  que  ferais-tu 
pour  elle  ? 


154  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Le  Roi.  —  Oh  !  il  e§t  fou,  Laërtes. 

La  Reine.  —  Pour  l'amour  de  Dieu,  laissez 
passer. 

Hamlet.  —  Sang  Dieu,  fais -moi  voir  ce  que  tu 
feras  !  Veux-tu  pleurer  ?  Veux-tu  te  battre  ?  Veux-tu 
jeûner  ?  Veux- tu  te  lacérer  ?  Veux-tu  boire  du  fiel  ? 
Manger  une  hydre  ?  Moi,  je  le  ferai  !  Viens-tu  ici 
piauler,  me  braver  à  la  face,  en  sautant  dans  sa 
tombe  ?  Fais-toi  enterrer  vif  avec  elle  ;  moi  aussi 
je  le  ferai.  Et  si  tu  hâbles  de  montagnes,  qu'on  jette 
sur  nous  des  millions  d'acres,  jusqu'à  ce  que  notre 
terre,  flambant  sa  nuque  à  la  torride  zone,  fasse  de 
rOssa  une  verrue  !  Ah  !  si  tu  veux  vibrer,  je  beu- 
glerai aussi  fort  que  toi  ! 

La  Reine.  —  C'e^  pure  folie.  Ainsi  un  temps 
Taccès  va  le  posséder  ;  tout  à  l'heure,  patient  comme 
la  colombe  quand  ses  oisillons  d'or  éclosent,  son 
silence  couvera  tête  basse. 

Hamlet,  à  Laërfes.  —  Ecoutez,  vous,  monsieur. 
Pour  quelle  raison  me  traitez- vous  ainsi  ?  Je  vous  ai 
toujours  aimé.  —  Mais  peu  importe  ;  Hercule 
lui-même  exalterait  ses  eflForts,  le  chat  miaulerait, 
le  chien  aboîrait  son  soûl. 

Le  Roi.  —  Je  vous  prie,  bon  Horatio,  suivez-le. 
(  A  Laè'rUs.  )  Fortifiez  votre  patience  par  notre 
discours  d'hier  soir.  Nous  allons  mener  la  chose 
à  bout  tout  à  rheure.  —  Bonne  Gertrude,  faites 
veiller  sur  votre  fils.  —  Cette  tombe  aura  un  monu- 
ment durable  :  bientôt  nous  verrons  l'heure  du 
calme  ;  jusque  là,  procédons  en  patience.  (7/f 
jortent.  ) 


\>^ 


Deuxième  Tableau 

Une  salle  dans  le  Château 

SCENE   II 

Entrent  Hamlet  et  Horatio 

Hamlet.  —  Voilà  pour  ce  point,  monsieur; 
maintenant,  arrivons  à  l'autre  ;  vous  vous  souvenez 
de  tous  les  détails  ? 

HoRATio.  —  Si  je  me   souviens,  monseigneur  ! 

Hamlet.  —  Monsieur,  en  mon  cœur,  il  y  avait 
une  espèce  de  lutte  qui  ne  me  laissait  pas  dormir  ; 
m'était  avis  reposer  plus  mal  que  des  mutins  aux 
fers.  Soudain  —  et  louée  soit  la  soudaineté,  qui  nous 
montre  que  notre  indiscrétion  parfois  nous  fait 
bon  service  où  nos  profonds  desseins  s'effacent  ; 
et  ceci  doit  nous  apprendre  qu'il  y  a  un  Dieu  qui 
dispose  nos  propos,  quelque  forme  que  nous  y 
mettions . 


156  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Horatio.  —  Oe§t  très  certain. 

Hamlst.  —  Je  me  levai  de  ma  cabine,  je  m*en- 
tortillai  dans  ma  cape  de  mer,  et,  dans  Tobscurité, 
à  tâtons,  je  trouvais  les  lettres  ;  je  maniai  le  paquet 
à  mon  désir,  et  enfin  je  me  retirai  de  nouveau  dans 
ma  chambre.  Là,  je  m'enhardis  (  la  crainte  oublie 
les  façons)  et  je  descellai  leur  grande  commission. 
J*y  trouvai,  Horatio,  ô  coquinerie  royale  !  un  ordre 
formel  entremêlé  de  maintes  raisons  touchant  le 
salut  du  Danemark  non  moins  que  de  l'Angleterre, 
—  et  oh  !  le  noir  épouvantement  de  me  laisser 
vivre,  —  pour  que  sur  le  vu  de  la  dépêche,  sans 
délai,  non  pas  même  le  temps  de  mettre  la  hache  à 
la  meule,  on  me  tranchât  la  tête. 

HoRATio.  —  E^-il  possible  ? 

Hamlet.  —  Voiià  la  commission  :  tu  la  liras  à 
loisir.  Mais  veux-tu  savoir  ce  que  je  fis  ? 

HoRATio.  —  Je  vous  en  supplie. 

Hamlet.  —  Ainsi  pris  dans  un  filet  de  vilenies 
(  avant  d'avoir  fait  un  prologue  à  ma  cervelle,  elle 
avait  commencé  l'intrigue),  je  m'assis,  je  devisai 
une  nouvelle  commission  et  je  l'écrivis  de  belle 
main.  Je  tenais  jadis,  comme  nos  gens  d'état,  belle 
écriture  à  bassesse,  et  besognais  fort  à  oublier  cette 
science  ;  mais,  monsieur,  au  besoin,  elle  me  fit 
service  de  soudard.  Veux-tu  savoir  la  teneur  de  ce 
que    j'écrivis  ? 

HoRATio.  —  Oui,    mon    bon    seigneur. 

Hamlet.  —  Une  pressante  requête  du  roi,  — 
vu  qu'en  somme,  Angleterre  était  son  fidèle  vassal, 
qu'en  somme  amour  entre  eux  comme  la  palme 
devait  fleurir,  qu'en  somme  paix  encore  devait  se 
couronner  d'épis  et  servir  de  liaison  entre  leurs 
amitiés,  et  autres  bêtes  de  somme  de  grand'charge,  — 


fflSTOIRE  D'HAMLET  157 

à  seule  fin  que  sur  la  leéhire  du  contenu,  sans  plus 
de  débats,  ni  longs  ni  courts,  il  fit  mettre  à  mort 
soudaine  les  porteurs,  avant  même  de  leur  laisser 
dire  leurs  prières. 

Horatio.  —  Mais   comment   avez-vous    scellé  ? 

Hamlet.  —  Eh  bien  1  cela  même  était  ordonné 
par  le  ciel.  J'avais  dans  ma  bourse  l'anneau  de  mon 
père,  qui  servit  de  modèle  au  sceau  de  Danemark  ; 
je  pliai  l'écrit  en  forme  de  l'autre,  je  mis  la  souscrip- 
tion, le  cachet,  le  plaçai  en  sûreté,  et  le  troc  ne  fut 
jamais  connu.  Le  lendemain  fut  notre  combat  de 
mer,  et  tu  sais  déjà  ce  qui  s'ensuivit. 

Horatio.  —  Ainsi  Guilden^tern  et  Rosencrant2 
y  vont  ? 

Hamlet.  —  Dame,  mon  cher,  ils  ont  courtisé 
leur  emploi,  ils  ne  touchent  point  ma  conscience. 
Leur  perte  naît  de  leur  propre  insinuation.  Il  e§t 
périlleux  aux  êtres  vils  de  se  mettre  entre  le  croise- 
ment de  pointes  enflammées  de  puissants  adver- 
saires . 

HoRATio.  —  Mais  quel  roi  eft-ce  là  ? 

Hamlet.  —  Ne  crois-tu  pas  maintenant  que  j'y 
suis  poussé  ?  Lui  qui  a  tué  mon  roi  et  enribaudé  ma 
mère,  s'eêt  faufilé  entre  l'éleftion  et  mes  espérances, 
a  tendu  l'hameçon  à  ma  propre  vie,  et  par  si  grande 
duperie  —  ne  puis- je  pas,  l'âme  libre,  lui  donner 
quittance  de  cette  main  ?  Ne  serai-ce  pas  être  damné 
que  de  laisser  cet  ulcère  de  notre  nature  étendre 
encore  son  mal  ? 

HoRATio.  —  Mais  il  va  bientôt  de  toute  force 
apprendre  d'Angleterre  quelle  y  a  été  l'issue  de 
Tafifaire. 

,  Hamlet.  —  Oui,  bientôt  ;  l'intervalle  c^  à  moi  ; 
et  la  vie  d'un  homme  ce  n'eSt  pas  plus  que  le  temps 


158  WILLIAM  SHAKESPEARE 

de  compter  "  un  '*.  Mais  je  suis  très  fâché,  bon 
Horatio,  de  m*être  oublié  envers  Laërtes,  car  en 
rimage  de  ma  cause,  je  vois  la  représentation  de  la 
sienne.  Je  courtiserai  ses  faveurs  ;  mais,  certes,  la 
bravade  de  son  deuil  a  fait  monter  ma  colère. 

Horatio.  —  Paix  !  Qui  vient  là  ?  (  Entre  Osric.  ) 

OsRic.  —  Votre  Grâce  e^t  la  très  bien  venue  à 
son  retour  en  Danemark. 

Hamlet.  —  Je  vous  remercie  humblement,  mon- 
sieur. (  A  Horatio.  )  Connais-tu  ce  hanneton  ? 

HoRATio.  —  Non,  mon  bon  seigneur. 

Hamlet.  — ■  Tu  n'es  que  plus  en  état  de  grâce, 
car  c'est  un  vice  de  le  connaître.  Il  a  abondance  de 
terres,  et  fertiles.  Qu'un  animal  soit  seigneur  des 
animaux  et  son  râtelier  sera  mis  à  la  table  du  roi  : 
c'eft  un  mâche-foin,  mais  ainsi  que  je  dis,  majes- 
tueux propriétaire  de  fumier. 

Osric.  —  Très  suave  seigneur,  si  Votre  Grâce 
fût  de  loisir,  j'eusse  à  lui  faire  quelque  communiqué 
de  la  part  de  Sa  Majesté. 

Hamlet.  — -  Je  le  recevrai,  monsieur,  en  toute 
diligence  d'esprit.  Mettez  votre  coiffe  à  son  usage  ; 
elle  est  pour  la  tête. 

Osric.  —  Grand  merci  à  Votre  Grâce,  il  fait 
bien  chaud. 

Hamlet.  —  Non,  croyez-moi,  il  fait  bien  froid, 
le  vent  vient  du  nord. 

Osric.  —  Il  fait  bellement  froid,  monseigneur, 
en  effet. 

Hamlet.  —  Et  pourtant  m'eSt  avis  qu'il  fait 
bien  lourd  et  chaud  ou  c'e§t  que  je  me  sens  disposé... 

Osric.  —  Furieusement,  monseigneur  ;  il  fait 
bien  lourd  —  à  ce  qu'il  me  semble  —  je  ne  puis  dire 
comme.  Mais,  monseigneur.  Sa  Majesté  m'a  mandé 


HISTOIRE  D'HAMLET  159 

de  vous  signifier  qu'elle  a  mis  grand  prix  sur  votre 
tête.  Monsieur,  voici  la  chose... 

Hamlet.  —  Je  vous  en  implore,  n'oubliez  pas... 
(  Il  lui  fait  signe  de  mettre  son  chapeau.  ) 

OsRic.  —  Nenni,  mon  cher  seigneur  ;  c'e^  pour 
mon  aise,  en  bonne  foi.  Monsieur,  voici  nouvelle- 
ment venu  à  la  cour  Laërtes  ;  croyez-moi,  parfait 
gentilhomme,  empli  des  plus  excellentes  diStinâions, 
de  très  amoureuse  société  et  grande  montre  ;  en  vé- 
rité, pour  parler  de  lui  en  homme  qui  sent  son  monde, 
il  e§t  le  cadran  ou  calendrier  de  noblesse,  car  vous 
trouverez  en  lui  l'ensemble  de  toutes  parties  dési- 
rées d'un  gentilhomme. 

Hamlet.  —  Monsieur,  sa  représentation  ne 
souffre  point  en  vous  de  défaillance  ;  bien  que  je 
sache  que  sa  division  par  inventaire  confondrait 
l'arithmétique  de  mémoire,  et  cependant  ne  saurait 
le  désemparer,  si  merveilleusement  grande  eft  la 
rapidité  de  ses  voiles.  Mais,  en  toute  vérité  d'hyper- 
bole, je  le  tiens  pour  personne  de  grande  eftime, 
et  son  infusion  si  rare  et  si  précieuse,  que,  pour 
faire  de  lui  prononciation  véridique,  son  semblable 
cft  son  miroir,  et  qui  autrement  voudrait  le  pour- 
traire,  son  reflet,  rien  de  plus. 

OsRic.  —  Votre  Grâce  parle  fort  infaillible- 
ment de  lui. 

Hamlet.  —  L'énonciation  de  la  thèse,  mon- 
sieur ?  Pourquoi  tourner  autant  autour  de  ce  gen- 
tilhomme en  des  souffles  aussi  barbares  ? 

OsRic.  —  Monsieur? 

Horatio.  —  N'e^t-cc  pas  chose  possible  de 
comprendre  en  une  autre  langue  ?  Vous  en  aurez  le 
talent,  monsieur,  assurément. 


i6o  X^ILLTAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Que  comporte  la  nomination  de  ce 
gentilhomme  ? 

OsRic.  —  De  Laertes  ? 

Horatio,  à  Hamlet.  —  Sa  bourse  e§t  vide  déjà  ; 
tout  l'or  de  ses  paroles  e§l  dépensé. 

Hamlet.  —  Lui-même,  monsieur. 

OsRic.  —  Je  suis  assuré  que  vous  n'êtes  pas 
ignorant... 

Hamlet.  —  Je  voudrais  que  vous  le  fussiez, 
monsieur  ;  pourtant,  sur  ma  foi,  si  vous  l'étiez,  je 
n'en  tirerais  pas  grand  lu^re.  Eh  bien  !  monsieur  ? 

OsRic.  —  Vous  n'êtes  point  ignorant  de  quelle 
excellence  e^  Laërtes... 

Hamlet.  —  Je  n'oserais  l'avouer,  crainte  de  me 
comparer  à  lui  en  excellence  ;  mais  bien  connaître 
un  homme  serait  se  connaître  soi-même. 

OsRic.  —  Je  veux  dire,  monsieur,  à  l'arme 
choisie  ;  mais  selon  l'imputation  qu'on  lui  accorde, 
en  son  mérite  il  e§t  sans  pair. 

Hamlet.  —  Quelle  arme  choisie  ? 

OsRic.  —  La  rapière  et  la  dague. 

Hamlet.  —  Cela  fait  deux  armes  choisies  ;  mais 
passons. 

OsRic.  —  Le  roi,  monsieur,  a  gagé  avec  lui  six 
chevaux  de  Barbarie,  contre  lesquels  il  a  fait  mise, 
si  j'ose  dire,  de  six  rapières  de  France  avec  leurs  poi- 
gnards, et  tous  leurs  équipements,  tels  que  ceintu- 
rons, pend'^mts  et  autres  ;  trois  des  prolonges,  sur 
ma  foi,  sont  fort  choyées  de  fantaisie,  très  amou- 
reuses à  la  garde,  de  fort  délicates  prolonges  et  de 
très  libérale  imagination. 

Hamlet.  —  Qu'appelez-vous  prolonges  ? 

HoRATio,  à  Hamlet.  —  Je  savais  bien  qu'il  vous 


HISTOIRE  D'HAMLET  i6r 

faudrait  recourir  aux  notes  marginales  avant  d*en 
avoir  fini. 

OsRic.  —  Les  prolonges,  monsieur,  sont  les 
pendants . 

Hamlet.  —  La  phrase  serait  plus  cousine  de 
la  chose  si  nous  portions  de  l'artillerie  au  côté-; 
jusque-là,  je  préfère  pendants.  Mais  continuons  : 
six  chevaux  de  Barbarie  contre  six  épées  de  France, 
leurs  équipements  et  trois  prolonges  d'imagina- 
tion libérale  ;  c'e§l  le  pari  français  contre  le  danois. 
Pourquoi  e§t  faite  cette  mise,  comme  vous  dites  ? 

OsRic.  —  Le  roi,  monsieur,  a  gagé,  monsieur, 
qu'en  douze  passes  entre  vous  et  lui,  il  ne  vous' 
excéderait  pas  de  trois  touchés  ;  il  a  gagé  douze 
contre  neuf  ;  et  on  en  viendrait  à  la  joute  immédiate 
si  Votre  Grâce  daignait  donner  la  riposte. 

Hamlet.  —  Et   si   je   riposte  ;  Non  ? 

OsRic.  —  Je  veux  dire,  monseigneur,  l'opposi- 
tion de  votre  personne  dans  la  joute. 

Hamlet.  —  Monsieur,  je  vais  me  promener  ici 
dans  la  salle  ;  plaise  à  Sa  Majesté,  c'eS^t  le  moment 
de  la  journée  où  je  respire.  Faites  apporter  les  fleu- 
rets, au  bon  vouloir  du  gentilhomme,  et,  si  le  roi 
persiste  en  son  dessein,  je  l'emporterai  pour  lui  si 
je  peux.  Sinon,  je  ne  gagnerai  rien  que  ma  courte 
honte  et  les  bottes  reçues. 

OsRic.  —  Délivrcrai-je  vos  paroles  en  cette 
façon  même  ? 

Hamlet.  —  En  ce  sens,  monsieur,  suivant  les 
fleurs  auxquelles  se  plaira  votre  nature. 

OsRic.  —  Je  recommande  mes  devoirs  à  Votre 
Grâce.  (  //  sor^.  ) 

Hamlet.  —  Tout  à  vous,  tout  à  vous...  Il  fait 


i62  WILLIAM  SHAKESPEARE 

bien  de  les  recommander  lui-même  ;  il  n'y  aurait 
pas  d'autre  langue  pour  le  servir. 

Horatio.  —  Cet  oison  s'échappe  éclos  à  peine, 
la  coquille  au  dos. 

Hamlet.  —  Il  fit  cérémonie  au  téton  de  sa  mère 
avant  de  le  prendre.  Ainsi  lui,  avec  bien  d'autres 
de  la  même  engeance,  que  cet  âge  de  sépulcres 
blanchis,  je  le  sais,  adore,  n'a  que  le  ton  de  son  temps 
et  l'extérieur  de  la  conversation  ;  mousseuse  écume 
qui  les  emporte  plus  haut  que  les  opinions  les  plus 
frivoles  et  les  plus  exquises.  Soufflez  dessus  seule- 
ment pour  voir,  les  bulles  crèvent.  (  Entre  un  sei- 
gneur. ) 

Le  Seigneur.  —  Monseigneur,  Sa  Majesté  s'e§t 
fait  recommander  à  vous  par  le  jeune  Osric,  qui  lui 
rapporte  que  vous  l'attendez  dans  la  salle.  Elle  envoie 
savoir  si  vous  êtes  en  disposition  de  commencer 
l'assaut  avec  Laërtes,  ou  si  vous  voulez  prendre 
encore  quelque  temps. 

Hamlet.  —  Je  suis  constant  en  mes  desseins  ; 
ils  s'accommodent  au  plaisir  du  roi  ;  si  ses  conve- 
nances parlent,  les  miennes  sont  prêtes  ;  mainte- 
nant ou  à  quelque  heure  que  ce  soit,  pourvu  que  je 
sois  en  point  comme  dans  ce  moment. 

Le  Seigneur.  —  Le  roi,  la  reine  et  tout  le  monde 
descend. 

Hamlet.  —  A  la  bonne  heure. 

Le  Seigneur.  —  La  reine  vous  fait  prier  d'user 
de  quelques  paroles  conciliantes  envers  Laërtes 
avant  d'en  venir  à  l'assaut. 

Hamlet.  —  Elle  m'instruit  fort  bien,  {he  sei- 
gneur sort.  ) 

Horatio.  —  Vous  allez  perdre  ce  pari,  monsei- 
gneur. 


HISTOIRE  D'HAMLET  165 

Hamlet.  —  Je  ne  crois  pas  ;  depuis  qu'il  e§t  allé 
en  France,  je  n'ai  cessé  de  m'entretenir  ;  je  gagnerai 
la  belle.  Mais  tu  ne  saurais  croire  combien  j'ai  mal 
partout  ici  autour  de  mon  cœur  ;  mais  cela  ne  fait 
tien. 

Horatio.  —  Alors,  mon  bon  seigneur... 

Hamlet.  —  C'e§l  un  enfantillage  ;  mais  c'eât 
telle  sorte  de  pressentiment  qui  peut-être  troublerait 
une  femme, 

Horatio.  —  Si  votre  esprit  se  déplaît  à  rien, 
cédez  ;  je  vais  contremander  leur  venue  et  dire  que 
vous  n'êtes  pas  en  état. 

Hamlet.  —  Pas  le  moins  du  monde  ;  nous  dé- 
fions l'augure  ;  il  y  a  une  spéciale  providence  en  la 
chute  d'un  moineau.  Si  c'eét  pour  maintenant,  ce 
ne  sera  pas  pour  plus  tard  ;  si  ce  n'eêt  pas  pour  plus 
tard,  ce  sera  pour  maintenant  ;  si  ce  n'e^  pas  pour 
maintenant,  pourtant  ce  sera  pour  plus  tard  :  le 
fait  d'être  prêt  à  tout  ;  puisque  nul  homme  ne  sait 
bien  au  ju^e  ce  qu'il  quitte,  qu'importe  de  le  quitter 
plus  tôt  ?  Laissons  aller.  (  Entrent  le  roi,  la  reine, 
Laé'rteSy  Osric  et  autres  avec  des  fleurets  et  des  gantelets. 
Une  table  dressée  avec  des  flacons  de  vins.  ) 

Le  Roi.  —  Allons,  Hamlet,  allons  et  acceptez 
cette  main  de  la  mienne.  (  "Le  roi  met  la  main  de  haërtes 
dans  celle  d"* Hamlet.  ) 

Hamlet.  —  Donnez-moi  votre  pardon,  mon- 
sieur; je  vous  ai  fait  tort;  mais  pardonnez,  en  façon 
de  gentilhomme.  Cette  assistance  sait,  et  vous  avez 
dû  de  force  apprendre,  conmient  je  suis  frappé  d'un 
triste  égarement.  Quoi  que  j'aie  fait  qui  puisse  péni- 
blement exciter  votre  nature,  votre  honneur  et 
votre  déplaisir,  je  le  proclame  ici,  c'était  de  la  folie. 
E^-ce  Hamlet  qui  a  fait  tort  à  Laërtes  ?  Point  jamais 


104  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  Si  Hamlet  e§t  ôté  à  lui-même,  et,  quand 
il  n'e^  pas  lui-même,  fait  tort  à  Laërtes,  ce  n'eft  pas 
Hamlet  qui  agit  ;  Hamlet  le  nie.  Qui  agit  donc  ?  sa 
folie.  S'il  en  eét  ainsi,  Hamlet  e^t  de  la  part  qui  subit 
le  tort  ;  sa  folie  c§t  l'ennemie  du  pauvre  Hamlet. 
Monsieur,  en  cette  audience,  que  mon  désaveu  de 
tout  mal  prémédité  me  libère  en  vos  très  généreuses 
pensées.  Croyet(,  j'ai  lancé  ma  flèche  par  dessus  la 
maison  et  blessé  mon  frère. 

Laertes.  —  Je  suis  satisfait  en  nature,  qui  de- 
vrait me  pousser  en  cet  objet  bien  vivement  à  la 
vengeance  ;  mais,  en  termes  d'honneur,  je  me  réserve 
et  ne  veux  point  de  réconciliation  jusqu'à  ce  que  de 
plus  anciens  arbitres,  d'honorabilité  connue,  m'aient 
garanti  par  licite  apaisement  que  mon  nom  rcfte 
immaculé.  Mais  jusque-là,  je  reçois  votre  offre 
d'amitié  en  amitié  et  n'y  ferai  point  tort. 

Hamlet.  —  Je  l'embrasse  librement  et  veux 
jouer  franc  cette  gageure  entre  frères.  D«  nnez-nous 
les  fleurets.  —  Allons. 

Laertes.  —  Allons,  un  à  ma  mam. 

Hamlet.  —  Cette  mam,  vous  allez  vous  la  faire 
sur  moi,  Laërtes.  En  mon  ignorance,  votre  adresse, 
semblable  à  une  étoile  dans  la  ténébreuse  nuit,  va 
éclater    flamboyante,    vraiment. 

Laertes  —  Vous  vous  moquez,  monsieur. 

Hamlet.  —  Non,  par  ces  doigts. 

Le  Roi.  —  Donnez-leur  les  fleurets,  jeune  Osric» 
—  Cousin  Hamlet,  vous  connaissez  le  pari  ? 

Hamlet.  —  Fort  bien,  monseigneur.  Votre 
Grâce  a  mis  l'enjeu  sur  le  côté  faible. 

Le  Roi.  —  Je  n'en  suis  point  inquiet  ;  je  vous 
ai  vus  tous  deux  ;  mais  comme  il  s'e^  exercé,  nous 
aurons  beau  jeu. 


HISTOIRE  D'RAMLET  i6j 

Laertes.  —  Celui-ci  e§t  trop  lourd,  voyons-en 
un  autre. 

Hamlet.  —  Celui-ci  me  plaît  bien.  Ces  fleurets 
ont  tous  même  longueur?  {Ils  se  mettent  en  place  ^ 

OsRic.  ■ —  Oui,  mon  bon  seigneur. 

Le  Roi.  —  Mettez-moi  les  tasses  de  vin  sur  cette 
table.  —  Si  Hamlet  porte  le  premier  ou  le  second 
coup,  ou  s'il  touche  à  la  ripoéte  dans  la  troisième 
passe,  que  toutes  les  batteries  tirent  leurs  salves.  Le 
roi  boira  à  la  reprise  d'haleine  d'Hamlet  ;  et  dans  la 
coupe  il  jettera  une  perle  unique,  plus  riche  que  celles 
portées  par  quatre  rois  successifs  à  la  couronne  de 
Danemark.  Donnez-moi  les  hanaps  ;  et  que  la  tim- 
bale proclame  à  la  trompette,  la  trompette  aux 
canonniers  dehors,  les  canons  aux  cieux,  le  ciel  à  la 
terre  :  "  A  cette  heure,  le  roi  boit  à  Hamlet  !  ** 
Allons,  commencez  ;  —  et  vous,  les  juges  de  camp» 
ayez  l'œil  attentif. 

Hamlet.  —  Allons-y,  monsieur. 

Laertes.  —  Allons,  monseigneur.  {Une  passe.) 

Hamlet.  —  Et  d'un  ! 

Laertes.  —  Non. 

Hamlet.  —  Jugement  ! 

OsRic.  —  Un  touché,  un  très  palpable  touché. 

Laertes.  —  Eh    bien  !    reprenons. 

Le  Roi.  —  Attendez  ;  donnez-moi  à  boire.  — 
Hamlet,  cette  perle  eêt  à  toi.  Voilà  à  ta  santé  I 
(  Fanfares  et  salves.  )  Donnez-lui  le  hanap. 

Hamlet.  —  Je  vais  pousser  cette  botte  d'abord; 
mettez-le  là  un  moment.  —  Allons.  (  Une  passe.) 
Touché  encore  ;  qu'en  dites-vous  ? 

Laertes.  —  Une  touche,  une  touche,  j'en 
conviens. 

Le  Roi.  —  Notre  fils  va  gagner. 


i66  WILLIAM  SHAKESPEARE 

La  Reine.  —  Il  a  chaud  ;  il  e§t  hors  d'haleine. 
Tiens,  Hamlet,  prends  mon  mouchoir  et  essuie-toi 
le  front.  La  reine  lève  la  coupe  à  ta  fortune,  Hamlet. 

Hamlet.  —  Bonne  dame  ! 

Le  Roi.  —  Gertrude,  ne  bois  pas  ! 

La  Reine.  —  Mais  si,  monseigneur  ;  je  vous 
prie,   pardonnez-moi.   (  E//e   boit.  ) 

Le  Roi,  à  part.  —  C'e^  la  coupe  empoisonnée  ! 
il  e^  trop  tard  ! 

Hamlet,  à  la  reins,  qui  lui  tend  la  coupe.  —  Je  n*ose 
pas  boire  encore,  madame  ;  tout  à  l'heure. 

La  Reine.  —  Viens  que  je  t'essuie  la  figure. 

Laertes.  —  Monseigneur,  je  vais  le  toucher 
maintenant. 

Le  Roi.  —    Je  ne  crois  pas. 

Laertes,  à  part.  —  Et  pourtant,  c'eét  presque 
contre  ma  conscience. 

Hamlet.  —  Allons,  la  troisième,  Laërtes  ;  vous 
vous  moquez  ;  je  vous  prie,  poussez  de  votre  meil- 
leure violence  ;  vous  me  traitez,  je  le  crains,  en  amu- 
sette. 

Laertes.  —  Dites-vous  vraiment  ?  Venez-y  donc. 
(  Passe.) 

OsRic.  —  Rien  d'aucune  part. 

Laertes.  —  A  vous  maintenant.  (  Laërtes  blesse 
Hamlet,  puis  dans  le  corps  à  corps  ils  échangent  les  ra- 
pières et  Hamlet  blesse  Inertes.  ) 

Le  Roi.  —  Séparez-les  !  Ils  sont  furieux. 

Hamlet.  —  Non  !  non  !  Encore  !  encore  !  (  La 
reine   tombe.  ) 

OsRic.  —  Prenez  garde,  —  la  reine  !  là,  ho  ! 

Horatio.  —  Ils  saignent  tous  les  deux.  (  A 
Hamlet.  )  Comment  se  fait-il,  monseigneur  ? 

OsRic.  —  Comment   se  fait-il,   Laërtes  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  167 

Laertes.  —  Mais,  comme  un  coq  de  bruyère, 
pris  à  mon  propre  piège,  Osric  ;  je  suis  justement 
tué  par  ma  propre  traîtrise. 

Hamlet.  —  Comment  e§t  la  reine  ? 

Le  Roi.  —  Elle  pâme  de  voir  leur  sang. 

La  Reine.  —  Non  !  non  !  le  breuvage  !  le  breu- 
vage !  —  O  mon  cher  Hamlet,  —  le  breuvage  !  le 
breuvage  !  —  Je  suis  empoisonnée  !  (  E//e  meurt.  ) 

Hamlet.  —  O  scélératesse  !  Ho  !  qu'on  ver- 
rouille la  porte  ;  trahison  !  Cherchez  !  (  iMërtes 
tombe.  ) 

Laertes.  —  Elle  e§t  ici,  Hamlet.  Hamlet,  tu  es  tué  ; 
point  de  médecine  au  monde  qui  puisse  te  faire  du 
bien  ;  en  toi,  il  n'y  a  pas  demi-heure  de  vie  ; 
le  traîtreux  in^rument  e^  dans  ta  main,  démoucheté 
et  envenimé  ;  la  hideuse  machination  s'eSt  tournée 
contre  moi  ;  regarde,  me  voici  gisant,  pour  ne  me 
relever  jamais  ;  ta  mère  e§t  empoisonnée  ;  je  ne 
peux  plus.  —  C'est  le  roi,  le  roi  qui  a  tout  fait. 

Hamlet.  —  La  pointe  envenimée  aussi  !  —  alors, 
venin,  à  ton  œuvre.  (  Il  frappe  le  roi.  ) 

Tous.  —  Trahison  !    trahison  ! 

Le  Roi.  —  Oh  !  défendez-moi  encore,  mes  amis, 
je  ne  suis  que  blessé  ! 

ELvMLET,  —  Tiens,  incestueux  assassin,  damné 
Danois,  avale  cette  potion  !  Ta  perle  unique  e§t-elle 
là  ?  Suis  ma  mère  !  (  Le  roi  meurt.  ) 

Laertes.  —  JuSte  retour  ;  c'eSt  im  poison  broyé 
par  lui-même.  —  Echangeons  nos  pardons  tous 
deux,  noble  Hamlet  ;  ma  mort  ni  celle  de  mon  père 
ne  retombent  sur  toi,  ni  la  tienne  sur  moi  !  (  // 
meurt.  ) 

Hamlet.  —  Le  ciel  t'absolve  !  Je  te  suis.  — 
Je  suis  mort,  Horatio.  —  Malheureuse  reine,  adieu  ! 


i68  WILLIAM  SHAKESPEARE 

—  Et  vous  qui  tremblez,  pâles  devant  ce  coup  tra- 
gique, vous,  muette  audience  de  cet  afte,  si  j*avais 
le  temps  —  mais  Mort,  ce  félon  sergent,  e§t  Stride 
en  ses  arrêts,  —  oh  !  je  pourrais  vous  dire...  mais 
laissons  aller.  —  Horatio,  je  suis  mort  ;  toi,  tu  vis  ; 
fais  de  moi  et  de  ma  cause  juête  rapport  à  ceux  qui 
ne  sauront  point. 

HoRATio.  —  N'en  croyez  rien  ;  je  suis  un  ancien 
Romain  plus  qu'un  Danois,  il  reSte  encore  du 
philtre. 

Hamlet.  —  Si  tu  es  un  homme,  dorme-moi  ce 
hanap  :  lâche;  par  le  ciel,  je  le  tiens.  —  O  Dieu, 
Horatio,  quel  nom  mutilé  —  les  choses  demeurant 
ainsi  inconnues  —  vivra  après  moi.  Si  jamais  tu. 
m'as  tenu  dans  ton  cœur,  renonce  un  temps  à  la 
béatitude,  et  en  ce  rude  monde,  douloureusement 
respire  encore  pour  dire  mon  hi^oire.  (  Marche  au 
loin  et  salves.  )  Quel  tumulte  de  guerre  e§t-ce  là  ? 

OsRic.  —  Le  jeune  Fortinbras,  avec  son  butin, 
revenu  de  Pologne,  salue  les  ambassadeurs  d'An- 
gleterre de  cette  salve  guerrière. 

Hamlet.  —  Oh  !  je  meurs,  Horatio  ;  le  puis- 
sant poison  triomphe  sur  mes  esprits  ;  je  ne  peux 
pas  vivre  pour  entendre  les  nouvelles  d'Angleterre. 
Mais  je  prophétise  que  l'éledion  tombera  sur  For- 
tinbras ;  il  a  ma  voix  mourante,  dis-le  lui,  avec  les 
événements  qui  nous  ont  menés  —  le  reSte  e§t  silence. 
(  Il  meurt.  ) 

HoRATio.  —  Là  se  brise  un  noble  cœur.  — 
Bonne  nuit,  doux  prince  ;  que  des  volées  d'anges 
enchantent  ton  repos  !  —  Pourquoi  les  tambours 
viennent-ils  ici  ?  (  'Entrent  Fortinbras^  les  ambassa- 
deurs d^  Angleterre  y  tambours,  drapeaux  et  troupes.  ) 

Fortinbras.  —  Où  eSt  cette  scène  ? 


HISTOIRE  D'HAMLET  169 

Horatio.  —  Qu'eSt-ce  que  vous  voulez  voir  ? 
Si  c*e§t  chose  lamentable  ou  prodigieuse,  cesse2 
votre  recherche. 

FoRTiNBRAS.  —  Cet  abatagc  crie  à  la  curée 
chaude.  —  O  fière  Mort,  quel  feftin  se  prépare  en 
ton  infernale  cellule,  pour  que  d'un  coup  tu  aies 
renversé  dans  le  sang  tant  de  princes  ! 

Premier  Ambassadeur.  —  Morne  vision  !  et 
nos  affaires  d'Angleterre  arrivent  trop  tard  ;  les 
oreilles  ne  peuvent  plus  entendre  qui  devaient  nous 
ouïr  annoncer  que  les  ordres  sont  accomplis,  que 
Rosencrantz  et  Guildenftem  sont  morts.  De  qui 
recevrons-nous  nos  remercîments  ? 

HoRATio.  —  Pas  de  sa  bouche,  si  elle  avait  capa- 
cité de  vie  pour  vous  remercier  ;  jamais  il  ne  donna 
l'ordre  de  leur  mort.  Mais  puisque  à  ce  point  san- 
glant vous  arrivez,  vous,  des  guerres  de  Pologne,  et 
vous  d'Angleterre,  donnez  ordre  que  ces  corps 
soient  placés,  haut  en  vue,  sur  un  lit  de  parade  ;  et 
laissez-moi  dire  au  monde,  qui  ne  sait  rien  encore, 
comment  survinrent  ces  choses  :  et  vous  ouïrez 
des  ades  de  chair  et  de  sang,  contraires  à  la  nature, 
des  jugements  accidentels,  des  meurtres  hasardeux, 
des  morts  complotées  par  ruse,  et  des  machinations 
retombées  sur  la  tête  des  inventeurs.  Sur  tout  cela, 
je  puis  déclarer  la.  vérité. 

FoRTiNBRAS.  —  Hâtons-nous  de  l'entendre,  et 
invitez  les  plus  nobles  à  l'audience.  Pour  moi,  avec 
douleur,  j'embrasse  ma  fortune  ;  j'ai  quelques  droits 
anciens  sur  ce  royaume  et  l'événement  m'invite  à 
les  réclamer. 

HoRATio.  —  De  cela  aussi  j'aurai  à  parler,  et  de 
par  sa  bouche,  dont  la  voix  dominera  les  autres  ; 
mais  faites  que  ceci  sur  l'heure  soit  accompli,  même- 


^^o  WILLIAM  SHAKESPEARE 

ment  tandis  que  les  esprits  des  hommes  sont  trou- 
blés ;  crainte  que  de  nouveaux  malheurs,  par 
complots  ou  méprises,  puissent  survenir. 

FoRTiNBRAS.  —  Que  quatre  capitaines  portent 
Hamlet,  comme  un  soldat,  sur  le  lit  de  parade  ;  car, 
sans  doute,  à  l'épreuve,  il  eût  fait  belles  avions 
de  roi  :  et  qu'à  son  passage  la  musique  des  soldats 
et  les  rites  de  la  guerre  clament  tout  haut  ses  hon- 
neurs. —  Levez  ces  cadavres.  —  Un  tel  speâ:acle 
convient  aux  champs  de  bataille,  mais  point  ici.  — 
Allez,  commandez  aux  soldats  les  salves.  {Marche 
funèbre.  Ils  sortent  en  portant  les  corps  y  après  quoi  on 
tire  une  salve.  ) 


FIN 


Appendice 


\l2i 


Notes 


Toutes  les  indications  d'actes^  de  scènes,  de  lignes  ou  de  vers  se 
rapportent  à  V édition  la  plus  récente  ^'Hamlet,  par  M.  Edward 
DoTvden  :  (  The  Works  of  Shakespeare.  The  tragedy  of 
Hamlet,  edited  by  Edward  Dowden.  'London,  Methuen  and 
C°,  1899)  [On  trouvera  entre  crochets  la  concordance  avec  la  pré- 
sente édition\ . 

P.  9,  ACTE  I,  se.  I,  79-80  [cf.  p.  10,  ligne  27]  : 

La  leçon  adoptée  e§t  celle  du  fol.  de  1623,  en  remplaçant 
par  un  point  la  virgule,  à  la  fin  de  79. 

Marcellus.  —  Wio  is't  can  inform  me  ? 

Horatio.  —  That  can  J.  At  least  the  whisper  goes  so  :  our 
last  king,  etc. 

M.  Dowden,  ainsi  que  ses  prédécesseurs,  a  suivi  la  ponc- 
tuation du  quarto  de  1604. 

P.  27,  acteI,  se.  II,  247  [cf.  p.  23, 1.  9  et  10]  : 

JLet  it  be  treble  in  your  silence  still. 
Nous  avons  adopté  la  leçon  de  Caldecott  et  de  Macdonald. 
M.  Dowden  et  les  éditeurs  d'Oxford  lisent  tenable. 

P.  32,  acte  I,  se  III,  103-109  [cf.  p.  27,  1.  24  et  27]  : 
Tenders  a  été  rendu  par  un  équivalent,  wanifefîations ,  afin 
de  transporter  en  français  la  série  de  jeux  de  mots  de  Polonius. 


174  WILIJAM  SHAKESPEARE 

P.  56,  ACTE  I,  sc.  IV,  36-38  [cf.  p.  30, 1.  31]  : 

Eale. 
M.  Dowden  propose  de  lire  evil  ;  nous  l'avons  suivi  :  le 
texte  c§t  certainement  corrompu. 

P.  56,  ACTE  I,  sc.  IV,  45  [cf.  p.  30, 1.  34]  : 
Nous  avons  suivi  l'excellente  ponftuation  de  M.  Dowden.. 
m   call   thee    Hamlet, 
Kingy  father  ;  Royal  Dane,  0,  answer  me  I 

P.  42,  ACTE  I,  SC.  V,  33  [cf.  p.  34,  1.  29]  : 
Roots  itself. 

Nous  avons  suivi  la  leçon  de  l'édition  d'Oxford  et  de 
M.  Dowden,  malgré  le  texte,  identique  à  la  leçon  du  fol.  1623, 
qui  se  trouve  dans  Antoine  et  Clêopâtre  "  rot  itself",  i,  iv,47. 

P.  48,  ACTE  I,  sc.  V,  150  [cf.  p.  38, 1.  27]  : 

Truepenny. 
La  traduftion  exaéte  de  cette  expression,  en  valeur  absolue 
et  en  équivalence  de  sens  est  bonne  pièce. 

P.  65,  ACTE  II,  sc.  II,  100  [cf.  p.  51,1.  34]  : 

Defect. 
hz  traduâion  représente  par  les  équivalents  effet  et  défait 
les  jeux  de  mots  de  Polonius. 

P.  70,  ACTE  II,  sc.  II,  181-183  [cf.  p.  54, 1.  30]  : 

God  kissing  carrion. 
Passage  corrompu  ;  on  a  suivi  l'hypothèse  de  Warburton,. 
acceptée   par   Johnson   et    Malone. 

P.  74,  ACTE  II,  se.  II,  241  [cf.  p.  56, 1.  26]  : 
Secret  parts. 

L'exaéle  traduélion  française,  d'aspeâ:  trop  médical,  a  été 
remplacée  par  l'équivalent  contemporain  à  la  fin  du  xvi^  siècle 
et  au  début  du  xvii®. 

P.  79,  ACTE  II,  se.  Il,  350  [cf.  p.  60,  1.   Il]  : 

/  think  their  innovation  comes  by  means  of  the  recent  inhibition. 
M.  Dowden  a  donné,  d'après  le  professeur  Hall  Griffin, 
une  explication  très  satisfaisante  de  tout  ce  passage.  Nous 
avons  suivi  ici  la  substitution  proposée  par  Johnson,  qui  a 
l'avantage  de  rendre  la  phrase  claire  à  la  leâure,  bien  que  sa 
correftion  ne  soit  probablement  pas  justifiée. 


HISTOIRE  D'HAMLET  lyj 

P.  82,  ACTE  II,  se.  II,  401  [cf.  p.  61,  1.  30]  : 
A.  her  on  from  a  handsaw. 

Aucune  correâion  plausible  n'a  encore  été  proposée.  On 
a  traduit  par  un  équivalent  emprunté  à  Villon  (  Ballade  du 
concours  de  Blois  )  .• 

Mon  amy  eSt,  qui  me  fait  entendant 

D'un  cygne  blanc  que  c'est  un  corbeau  noir. 

P.  III,  ACTE III,  se.  II,  125  [cf.  p.  85, 1.  26]  : 
Country  matters. 

M.  Dowden  fait  remarquer  avec  raison  qu'il  y  a  une  équi- 
voque obscène.  Elle  a  été  traduite  en  sens  absolu  et  en  équi- 
valence par  une  plaisanterie  empruntée  à  un  rondeau  manus- 
crit de  Henri  Baude,  à  la  fin  du  xv^  siècle. 


P.  112,  ACTE  III,  se.  II,  139  [cf.  p.  86, 1;  10]  : 
Suit  of  sables. 

Nous  avons  suivi  la  suggestion  de  Hudson,  d'après  Wight- 
wick,  qui  lit  sabell  ;  mais,  probablement  il  y  a  un  double  sens 
intraduisible  entre  sable,  noir,  et  sables,  fourrures. 

P.  112,  ACTE  III,  se.  II,  144-5  [cf.  p.  86, 1.  15]  : 
Hobby-horse. 

L'allusion  d'Hamlet  au  jeu  de  "  hobby-horse  ",  tombé  en 
désuétude,  a  été  remplacée  par  une  allusion  à  l'ancienne 
mode  des  souliers  à  poulaine,  devenue  ridicule  au  xvi^  siècle, 
et  le  refrain  pris  à  la  Ballade  des  dames  du  temps  jadis. 

P.  113,  ACTE  III,  se.  Il,  149  [cf.  p.  87, 1.  i]  : 
Miching  Malle cho. 

Cette  personnification  du  mot  espagnol  "  Mallecho  "  a 
été  représentée  par  Yaux  Semblant,  personnage  du  Koman  de  la 
Rose,  dont  le  rôle  convient  ici,  et  qui  refta  populaire  pendant 
tout  le  xvi®  siècle. 

P.  118,  ACTE  III,  se.  II,  260  [cf.  p.  90,  1.  34]  : 
Puppets  dallying. 

Il  a  été  impossible  de  traduire  la  double  plaisanterie  sur 
"  puppets  ",  prunelles,  et  marionnettes.  On  a  donc  dû  choisir 
en  indiquant  l'autre  sens  par  le  mot  "  coulisses  ". 


176  WILLIAM  SHAKESPEARE 

P.  132,  ACTE  III,  se.  iir,  75  [cf.  p.  100,  1.  2]  : 

Pat. 
La  traduâion  par  l'onomatopée  ne  représente  que  l'expres- 
sion scénique  du  mot  qui  signifie  "  à  point,  commodément  ". 

P.  149,  ACTE  IV,  se.  II,  40  [cf.  p.  113,1.  3]  : 

So  haply  slander. 
Ces  trois  mots  ne  sont  pas  de  Shakespeare,  mais  représentent 
une  bonne  conje£ture  de  Capell  pour  remédier  à  une  lacune. 

P.  152,  ACTii  IV,  se.  III,  30  [cf.  p.  115,  1.  24]  : 

The  body  is  with  the  king. 
La  tradu£lion  représente  exadtement  le  texte  :  mais  le  sens 
du  passage  n'a  pas  encore  été   clairement  interprété. 

P.  189,  ACTE  V,  se.  I,  35  [cf.  p.  144, 1.  29J  : 

Bore  arms. 
La  plaisanterie  arms,  armoiries  et  arms,  bras,  a  été  rendue 
par  droit  de  haute  main  et  mains. 

P.  194,  ACTE  V,  se.  I,  137  [cf.  p.  148,  1.  15  et  17]  : 
h.ie. 

"  To  lie  ",  être  étendu,  et  "  to  lie  ",  mentir,  ont  été  traduits 
par  "  V  être  "  et  "  ne  pas  y  être  "  dans  le  sens  de  "  ne  pas  dire 
juae  ''. 

P.  202,  ACTE  V,  se.  I,  263,  [cf.  p.  152, 1.  26]  : 

J  tell  thee,  churlish  prieB. 
Les  mots  "  en  vérité  "  {amen)  ont  été  ajoutés  pour  ren- 
forcer à  la  scène  l'allusion  au  passage  du  Nouveau  Testament. 

P.  204,  ACTE  V,  se.  I,  298  [cf.  p.  154,  1.  6]  : 
Èisel  ;  crocodile. 

L'explication  d'  "  eisel  "  ea  encore  incertaine;  le  sens 
"  fiel  "  convient  mieux  que  "  vinaigre  ".  "  Crocodile  "  a 
été  rendu  par  "  hydre  ". 

P.  206,  ACTE  V,  se.  II,  6-7  [cf.  p.  155,1.  12]  : 
And  praised  be  rashness,  for  it  lets  us  know. 
Nous  lisons  ainsi  ce  vers  difficile,  en  joignant  les  leçons  de 
Pope  et  de  Tyrwhitt. 

P.  208,  ACTE  V,  se.  II,  43  [cf.  p.  156, 1.  30,  51  et  34]  : 

And  many  such  like  Ases  of  great  charge. 
Le  jeu  de  mots  sur  as  et  ases  (  asses),  a  été  traduit  par  "  en 
somme  "  et  "  bêtes  de  somme  ". 


HISTOIRE  D'HAMLET  177 

P.  211,  ACTE  V,  se.  Il,  99  [cf.  p.  158, 1.  50]  : 

Hot  jor  my  complexion. 
Nous  avons  suivi  la  leçon  or  my  complexion  du  Quai  to. 

P.  214,  ACTE  V,  se.  II,  155  [cf.  p.  160, 1.  28]  : 
Car  ri  age  s. 

Le  terme  "  prolonges  ",  qui  peut  s'appliquer  à  des  pen- 
dants de  ceinturon  et  qui  eft  technique  en  artillerie,  a  été  choisi 
comme  équivalent. 

P.  222,  ACTE  V,  se.  II,  298  [cf.  p.  166, 1.  i]  : 

V|,,Hie'j"  fat  and  scant  of  breath 
Nous  lisons,   suivant  la  conjecture  du    Plehwe  :  He* s  hot 
(  voir  rintrodu£lion  ). 


Adaptation  à  la  scène 


ACTE    PREMIER 

PREMIER  TABLEAU 

Scène  I  {page  lo  ),  supprimé  à  la  représentation^  depuis  : 
Marcellus.  —  Bon,   maintenant  asseyons-nous... 

Jusqu'à  p.  12  ; 
Horatio.  —  ...à  nos  climats  et  à  nos  peuples. 
MÊME  Scène  (p.  12),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Horatio.  —  Et  puis  elle  a  tressailli... 

jusqu'à  p.    13  ; 
Horatio.  —  ...  cette  haute  colline  orientale. 

DEUXIEME  TABLEAU 

Se.  II  (^.  17  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Le  Roi.  —  ...  Le  survivant  eft  lié... 

Jusqu'à  : 
Et  sans  éducation.  Car... 

TROISIEME  TABLEAU 

Se.  III  (p.  24),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
Laertes.  —  ...  Car  la  nature  croissante... 

Jusqu'à  p.  25  .• 
La  plus  charte  vierge... 


HISTOIRE  D'HAMLET  179 

MÊME  Scène  {p.  26  ),  supprimé  à  la  représentation ^  depuis  : 
PoLONros.  —  ...  et  ces  quelques  préceptes  dans  ta  mémoire. 

Jusqu'à  : 
...  fasse  mûrir  ceci  en  toi. 

MÊME  Scène  {p.  28),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
PoLONius.  —  Placez    vos    entretiens... 

jusqu'à  : 
Voyez-y,  je  vous  prie. 

QUATRIEME  TABLEAU 

Se.  IV  (J).  30  ),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
Horatio.  —  E§t-ce  une  coutume  ! 

Jusqu'à  : 
Hamlet.  —  ...  en  péril  par  son  scandale. 
MÊ?>CE  Scène  (p.  31),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
Horatio.  —  ...qui  surplombe  au-dessus  de  sa  base... 

Jusqu'à  p.  32  .• 
...  l'entend  mugir  sous  lui. 

Se.  V  (  p.  35  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Le  Spectre.  —  ...  O  Hamlet  !  Quelle  chute  il  y  eut  là... 

jusqu'à  : 
Mais,  paix  !  je  crois... 


ACTE  DEUXIEME 

PREMIER  TABLEAU 
Se.  I  (  p.  43  ),  supprimé  à  la  représentation Jusqu' à  la  se.  U. 

DEUXIEME  TABLEAU 

Se.  II  (p.  56),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
RosENCRANTZ.  —  Comme  d'ordinaires  enfants... 

Jusqu'à  : 
Oui,  bien  vrai,  elle  e§t  catin... 

MÊME  Scène  (p.  57 ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
...  que  j'ai  de  mauvais  rêves. 

Jusqu'à  p.   58  ; 
...  Je  suis  terriblement  accompagné. 
MÊME  Scène  (p.  58),  supprimé  à  la  représentation,  depuis 
H.KHUKv.  —  ...  Voyons  au  fait. 

Jusqu'à  : 
Soyez  nets  et  droits  avec  moi. 
Même  Scène  (p.  60),  supprimé  à  la  représentation,  depuis 


i8o  WILLIAM  SHAKESPEARE 

Hamlet.  —  Quels  sont  ces  aâeurs  ? 

jusqu'à  p.  6i  ; 
...  si  la  philosophie  pouvait  le  découvrir. 
MÊME  Scene  (p.  63  ),  supprimé  à  la  représentation^  depuis  : 
PoLONius.  —  Si  vous  m'appelez  Jephté,   monseigneur... 

Jusqu'à  : 
Hamlet.  —  ...  ne  soit  pas  fêlé  au  son. 
MÊME  Scène  (  p.  64  ),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
Hamlet.  —  ...  mais  elle  n'a  jamais  été  jouée. 

jusqu'à  : 
...  une  tirade  qui  me  plut  surtout. 
MÊME  Scène  (  p.  64  ),  supprimé  à  la  représentation,  depuis  : 
Hamlet.  —  Maintenant   a   barbouillé... 

jusqu'à  p.  65    ; 
Cherche  le  vieil  ancêtre  Priam. 


ACTE  TROISIEME 

DEUXIEME  TABLEAU 

Se.  Il  (p.  83  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  Non,  non,  ne  crois  pas  que  je  te  flatte. 

jusqu'à  p.   84  .• 
...  comme  je  fais  de  toi. 

MÊME  Scène  (p.  85  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  r 
Ophélie.  —  Oui,  monseigneur. 

jusqu'à  : 
Hamlet.  —  Rien. 

MÊME  Scène  (p.  86),  supprimé  à  la  représentation  depttis  : 
Hamlet.  —  . . .  O  cieux  !  mourir  il  y  a  deux  mois  1 

jusqu'à  la  fin  de  ^a  pantomime . 
MÊME  Scène  (p.  88  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis: 
La  Reine  Comédienne.  —  ...  Pourtant  bien  que  je  craigne. 

jusqu'à  : 
C'est  qu'un  grand  amour  y  croît. 

MÊME  Scène  (p.  88  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Le  Roi  Comédien.  — . . .  Propos  n'e§t  qu'esclave  de  mémoire. 

jusqu'à  p.  89  ; 
Que  nos  desseins  toujours  sont  renversés. 

TROISIEME   TABLEAU 

Se. m  (  p.  97  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Guildenstern  .  — ...  C'eft  une  très  sainte  et  religieuse  crainte . 
iusqt/à  /).  98  .•  sortie  de  GuildenHern  et  Rosen^ant:^,  Polo- 
nius  entre. 


i 


HISTOIRE  D'HAMLET  i8t 


QUATRIEME  TABLEAU 

Se.  IV  (  p.  103  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  ...  oh  !  une  œuvre  telle, 

Jusqu'à  : 
La  Reine.  —  ...  qui  gronde  si  fort  et  tonne  dès  la  préface, 
MÊME  Scène  (p.  106),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  ...  Pardonnez-moi    cette    mienne    vertu. 

jusqu'à  : 
...  la  grâce  de  lui  faire  du  bien. 

MÊME  Scène  (  p.  107  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
...assumez  une  vertu. 

jusqu'à  : 
...  ou  le  rejeter  d'un  miraculeux  pouvoir. 
MÊME  Scène  (p.  107),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  ...  Il  faut  que  je  sois  cruel... 

jsuqu'à  p.  108  .• 
La  Reine.  —  ...  pour  souffler  ce  que  tu  m'as  dit. 


ACTE  QUATRIEME 

PREMIER  TABLEAU 

Sc.I  (p.  112),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Le  Roi.  —  ...  Hélas  !  comment  sera-t-il  répondu... 

jusqu'à  : 
La  Reine.  —  ...  il  pleure  ce  qui  e^t  fait. 

TROISIEME  TABLEAU 

Se.  m  ( p.  116),  supprimé  à  la  représentation  depuis  le  commen- 
cement de  la  scène  jusqu'à  : 

Le  Roi.  —  Par  de  désespérés  remèdes  ou  ne  le  sont  jamais. 

MÊME  Scène  (p.  118),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
la  sortie  de  Kosencrant:^  et  de  Guildenstern  jusqu'  à  la  fin  de  la  scène. 

QUATRIEME  TABLEAU 
Se.  IV  ('ip.  1 20  ),  supprimé  à  la  représentation  toute  la  scène. 

CINQUIEME  TABLEAU 

Se.  V  (p.  125  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Ophélie.  —  Vraiment  là,  sans  point  jurer... 

jusqu'à  p.  126  ; 
Si  tu  n'avais  cherché  mon  lit. 
MÊME  Scène  (p.  126  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  . 


1 82  WILLIAM  SHAKESPEARE 


Le  Roi.  —  ...  D'abord  son  père  tué... 

jusqu'à  p.  ïz-j  : 
...  me  frappent  à  mort  de  toutes  parts. 
MÊME  Scène  (p.  128),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Laertes.  —  La  goutte  de  sang  qui  e§t  calme... 

Jusqu'à  : 
...  ma  fidèle  mère. 

MÊME  Scène  (p.  129),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Laertes.  —  ...  La  nature  eSt  raffinée. 

fusqtià  Centrée  d'Ophélie. 
Même  Scène  (p.  131  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Le  Roi.  —  ...  Si  par  moyen  direâ:  ou  collatéral... 

Jusqu'à  la  fin  de  la  scène. 

SEPTIEME  TABLEAU 

Se.  VIT  (p.  134),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Laertes.  —  ...  mais   dites-moi   pourquoi... 

Jusqu'à  p.  135  .• 
...  vous  permettra  d'imaginer... 

MÊME  Scène  (p.  137),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Le  Roi.  —  ...  La  somme  assemblée... 

Jusqu'à  : 
Le  Roi.  —  (Un  Français)  vous  rendait  hommage... 


ACTE    CINQUIEME 

PREMIER  TABLEAU 

Se.  I(p.  148),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Premier  Vilain.  —  Vous  n'y  êtes  pas,  monsieur. 

Jusqu^à  : 
Ma  vivacité  bondit  de  moi  à  vous. 

MÈ.MS  Scène  (p.  148),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  ...  Il  nous  faut  parler  au  compas... 

Jusqu'à  : 
...  lui  frotter  les  engelures. 

MÊME  Scène  (p.  152),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Le  Premier  Prêtre.  —  ...  Sur  elle  nous  devrions  répandre 

Jusqu'à  : 
pour  l'amener  à  sa  dernière  demeure. 

Même  Scène  (p.  154),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
La  Reine.  —  ...  Ainsi  un  temps  l'accès... 

Jusqu'à  : 
...  son  silence  couvera  tête  basse. 


HISTOIRE  D'HAMLET  183 

MÊME  Scène  (p.  154),  supprimé  à  la  représentation  depuis  t 
Hamlet.  —  ...  Mais  peu  importe. 

jusqu'à  : 
...  le  chien  aboierait  son  soûl. 

DEUXIEME  TABLEAU 

Se.  II  (  p.  155),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  Monsieur,  en  mon  cœur... 

jusqu'à  p.   136   ; 
Horatio.  —  C'eft  très  certain. 

MÊME  Scène  (p.  156),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  ...je  l'écrivis  de  belle  main. 

Jusqu'à  : 
Horatio.  — •  Oui,  mon  bon  seigneur. 

et  depuis  : 
...  qu'en  somme  amour  entre  eux. 

jusqu^à  : 
...  et  autres  bêtes  de  somme  de  grande  charge. 
Même  Scène,  (  p.  \^-j)^  supprimé  à  la  représentation  depuis: 
HoRATio.  —  Mais  comment  avez- vous  scellé  ? 

Jusqu'à  : 
Hamlet.  —  ...  et  le  troc  ne  fut  jamais  connu... 
MÊME  Scène  (  même  pa^^e  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
HoRATio.  —  Ainsi  Guildenstern  et  Rosencrantz.. 

jusqu'à  p.  158  ; 
Hamlet.  —  ...  son  deuil  a  fait  monter  ma  colère. 
MÊME  Scène  (p.  158),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  Tu  n'es  que  plus  en  état  de  grâce. 

Jusqu'à  : 
...  propriétaire  de  fumier. 

Même  Scène  (p.  159),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Hamlet.  —  Monsieur,  sa  représentation... 

Jusqu'à  : 
OsrÏc.  —  ...  parle  fort  infailliblement   de   lui. 
MÊME  Scène  (p.  159),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
OsRic.  —  Monsieur  ? 

Jusqu'à  p.  160  ; 
Hamlet.  —  ...  Eh  bien,  monsieur? 
MÊME  Scène  (p.  162),  supprimé  à  la  représentation  depuis 
Hamlet.  —  Ainsi  lui,  avec  bien  d'autres... 

Jusqu'à   p.    162  ; 
Hamlet.  —  ...  que  je  sois  en  point  comme  dans  ce  moment 
MÊME  Scène  (p.  163  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 


1 84  WILLIAM  SHAKESPEARE 


Hamlet.  —  Cette  assistance  sait  et  vous  savez... 

jusqu'à  p.   164  : 
...  cette  gageure  entre  frères. 

MÊME  Scène  (p.  168  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
Horatio.  —  N'en  croyez  rien... 

Jusqu'à  : 
Hamlet.  —  ...respire  encore  pour  dire  mon  histoire. 
MÊME  Scène  (p.  169  ),  supprimé  à  la  représentation  depuis  : 
FoRTiNBRAS.  —  Cet  abatagc  crie  à  la  curée  chaude... 

jusqu'à  : 
Horatio.  —  ...  retombées  sur  la  tête  des  inventeurs. 
MÊME  Scène  (  p.  169),  supprimé  à  la  représentation  depuis  t 
Horatio.  —  De  cela  aussi  j'aurai  à  parler. 

jusqu'à  p.   170  .• 
...  par  complots  ou  méprises  puissent  subvenir. 


1 


t  0>» 


Quelques  indications 
pour  la  mise  en  scène' 

ACTE  PREMIER 

PREMIER  TABLEAU,  SCÈNE  I  (p.  12  ) 

Bernardo.  —  II  e§t  ici  ! 

Horatio.  —  II  e§l  ici  ! 

A  chacune  de  ces  répliques,  le  speftre,  apparu  d'abord 
devant  Marcellus,  puis  disparu,  reparaît  successivement,  de 
chaque  côté  de  la  scène,  devant  le  personnage  qui  parle,  puis 
disparaît. 

ACTE    TROISIEME 

DEUXIÈME  TABLEAU,   SCÈNE   II  (p.   8l  ) 

Le  fond  de  la  salle  e§t  occupé  par  une  galerie  légèrecnent 
élevée.  A  gauche,  dressée  sur  des  tréteaux,  la  scène  réservée 

I .  Les  indications  de  droite  et  de  gauche  sont  prises  par  rap}  art 
an  spectateur. 


i86  WILLIAM  SHAKESPEARE 

aux  comédiens  avec  un  banc  de  verdure.  A  droite,  sur  une 
e^rade  de  quelques  marches,  des  fauteuils  pour  la  reine  et  le 
roi,  ayant  debout  près  d'eux  Polonius  (p.  84).  Un  peu  en 
avant  de  l'e^rade,  en  bas  des  marches,  un  fauteuil  pour 
Ophélie,  Hamlet  à  ses  pieds.  Horatio  sur  la  galerie  du  fond  de 
manière  à  pouvoir  observer  le  roi.  Pendant  qu'Hamlet  parle 
aux  comédiens,  l'un  d'eux  allume  les  torches  d'une  rampe 
dressée  devant  la  scène  où  ils  devront  jouer.  Ils  sortent 
(p.  83  )  en  soulevant  une  tapisserie  placée  devant  une  porte 
au  fond  de  cette  scène.  Toutes  les  entrées  et  sorties  de  la 
pantomime  et  de  la  pièce  qui  suit  se  feront  par  cette  porte. 
Devant  les  tréteaux  de  la  scène  sont  groupés  des  musiciens 
(  hautbois  et  flûtes)  ;  ils  jouent  pendant  toute  la  pantomime. 

Après  la  répUque  de  la  reine  comédienne  (p.  90),  "et 
que  jamais  le  malheur  ne  se  mette  entre  nous  ",  le  comédien 
qui  a  allumé  les  torches  de  la  rampe  les  souffle  successivement 
en  laissant  toutefois  la  dernière  allumée.  Une  demi-obscurité 
doit  être  faite  sur  toute  la  salle.  Les  soldats  qui  étaient  entrés 
portant  des  torches  les  éteignent.  La  lumière  ne  se  refait 
qu'après  la  sortie,  très  tumultueuse,  du  roi  et  des  assiftants, 
par  des  flambeaux  qu'on  vient  rallumer  dans  la  galerie  du 
fond  (p.  91  ). 

(P.  94  )  :  Passent  les  afteurs  et  aussi  les  musiciens  de  la 
troupe  avec  des  flûtes. 

QUATRIÈME   TABLEAU,    SCENE   IV  (p.    lOI  ) 

La  chambre  à  coucher  de  la  reine.  Les  portraits  des  deux 
rois  sont  peints  sur  la  paroi  de  droite,  celui  du  feu  roi  parti- 
culièrement en  vue.  Vers  la  droite,  préparé  pour  la  nuit,  le 
lit  de  la  reine,  drapé  de  courtines.  Au  fond,  une  fenêtre  par 
laquelle  Hamlet  pourra  suivre  la  retraite  du  speâre  (p.  106  )  : 
"  Tenez,  là  !...  il  sort...  là  maintenant,  au  portail  ". 

MÊME    SCÈNE   (p.     Io8  ) 

Quand  la  reine  a  quitté  la  chambre,  Hamlet  soulève  la 
tapisserie  derrière  laquelle  eSl  restée  le  corps  de  Polonius  et 
sort  en  le  traînant  derrière  lui. 


ACTE  QUATRIEME 

SCÈNE  VII 

Devant  l'absence  d'indication  de  mise  en  scène,  nous  avons 
cru  pouvoir  faire  apporter  le  corps  d' Ophélie  morte  à  la  fin 
de  cet  afte,  à  la  suite  de  la  reine,  sur  la  réplique  :  "  Votre 
sœur  e§l  noyée,  Laërtes  ". 


HISTOIRE  D'HAMLET  187 


ACTE   CINQUIEME 

SCÈNE  II 

Le  roi  e§t  nécessairement,  dans  cette  scène,  séparé  de  la 
reine.  Le  sens,  à  défaut  du  texte,  l'indique.  Si  le  roi  était 
placé  près  de  la  reine,  lorsqu'il  lui  voit  prendre  la  coupe  où 
il  a  versé  le  poison  (p.  166  ),  au  lieu  de  lui  dire  :  "  Gertrude 
ne  bois  pas  ",  il  n'aurait  qu'à  lui  retirer  la  coupe  du  gefte.  Cet 
éloignement  entre  lui  et  elle  facilite  d'ailleurs  l'aparté  du  roi  : 
"  C'eft  la  coupe  empoisonnée,  il  e§t  trop  tard  "  (  p.  166  ). 

MÊME  SCÈNE 

Dans  l'assaut,  à  la  reprise  qui  suit  la  réplique  :  "  A  vous 
maintenant"  (p.  166),  l'échange  des  rapières  se  fait  de  la 
manière  suivante. 

Hamlet  vient  d'être,  non  seulement  touché,  mais  blessé  par 
Laërtes.  Cette  blessure  lui  a  clairement  prouvé  que  Laertes 
se  sert  d'une  arme  démouchetée.  Voulant  s'assurer  de  cette 
déloyauté,  il  désarme  Laërtes  dans  un  corps  à  corps.  Celui-ci, 
dont  l'épée  e§t  tombée,  se  baisse  pour  la  ramasser,  mais  il 
trouve  devant  son  arme  Hamlet  qui,  en  feinte  manière  de 
courtoisie,  lui  tend  la  sienne  propre.  Il  n'ose  refuser  et  la 
prend.  Hamlet,  à  son  tour,  ramasse  l'arme  de  Laërtes  et, 
voyant  qu'elle  e§t  réellement  démouchetée,  fonce  sur  lui  et 
le  blesse. 

A  remarquer  qu'Osric  e§t  forcément  dans  le  secret  de  l'afte 
déloyal  combiné  par  le  roi  et  Laertes,  puisque  c'eSt  lui,  Osric, 
qui  présente  les  armes  aux  combattants  :  "  Donnez-leur  les 
fleurets,  jeune  Osric  "  (  p.  166  ),  et  qu'il  a  répondu  à  Hamlet 
demandant  si  les  fleurets  sont  de  même  longueur  :  "  Oui,. 
monseigneur  ".  Sa  queftion  (  p.  166)  :  "  Comment  se  fait-il, 
Laërtes  ?  "  doit  donc  être  faite  à  mi-voix  ;  tandis  qu'au 
contraire  Horatio,  qui  ignore  le  crime,  demande  hautement 
à  Hamlet  :  "  Comment  se  fait-il,  monseigneur  ?  ",  La  nuance 
dans  ces  deux  répliques  et  la  manière  particulièrement  inté- 
ressée dont  Osric  doit  suivre  le  combat  éclairent  cette  partie 
de  la  scène  que  l'agitation  de  la  lutte  et  la  rapidité  des  mouve- 
ments pourraient  rendre  obscure. 


Francesca  da  Rimini 

Drame  en  5  actes  dont  i  prologue 


LES   ŒUVRES   COMPLETES 
de 

Marcel  Schwob 
(1867-1905) 

Théâtre 

III 

Francesca   da  Rimini 

(traduction  nouvelle) 


Typographie 
FRANÇOIS    BERNOUARD 
73,  Rue  des  Saints-Pères,   73 

A     PARIS 


A 

Madame  Sarah  Bernhardt 

qui 

par  sa  magie  créatrice 

a  réincarné  après  six  cents  ans 

rame  de  Francesca  "  che  piange  e  dice  " 


Préface 


Pendant  longtemps,  les  savants  italiens  furent  très 
embarrassés  pour  désigner  le  lieu  où  périrent  Trancesca 
et  Paolo.  On  inclinait  à  croire  que,  puisque  le  père  de 
Giovanni  était  encore  vivant  à  cette  date,  et  puisque 
Giovanni  lui-même  vivait  la  plupart  du  temps  à  Pesaro, 
c*  était  là  qu'il  fallait  probablement  placer  la  catastrophe. 
Rien  ne  nous  indique  qu'elle  se  soit  produite  à  Rimini, 
et,  certainement  on  ne  peut  la  situer  dans  la  forteresse 
des  Ma  late  Ha,  qui  n^j  fut  confirm  te  que  par  Sigismond 
Pandolphe  Malatefîa,  en  1446,  cent  cinquante-sept  ans 
après  la  date  la  plus  probable  de  la  mort  de  Francesca. 

CeH  une  croyance  a^se\  répandue  que  Giovanni  tua 
sa  femme  et  son  frère  dans  l'ancien  fort  de  Verruchio 
qui  couronne  une  hauteur  abrupte  au  nord  de  Rimini. 
Ce  fut  le  premier  château  accordé  à  la  famille  Malateiîa 
par  le  peuple  de  cet  Rfat,  pour  avoir  défendu  le  territoire 
contre  les  seigneurs  guetriers  de  Ravenne. 

Je  partageais  déjà  cette  opinion  à  l'époque  ou  f  écrivais 
le  drame  qui  va  suivre,  et  une  circonHance  qu'il  serait 
difficile  de  considérer  comme  une  simple  coïncidence  vient 


X  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

de  me  confirmer  dans  une  conviction  qui  ne  saurait  être 
détruite  désormais  que  par  des  arguments  bien  puissants . 

La  colline  escarpée  où  se  dresse  la  petite  ville  de  Verru- 
chio  se  termine  par  deux  crêtes^  dont  chacune  eH  surmontée 
d^un  château.  Le  plus  récent  eB  aujourd'hui  devenu  un 
couvent.  La  ville,  avec  son  église  asseî^  moderne  et  peu 
intéressante,  efî  établie  sur  la  selle  qui  unit  les  deux  som- 
mets. La  plus  ancienne  des  deux  forteresses  a  été  agrandie 
et  reHaurée,  mais  la  conHruction  originale  date  des  pre- 
mières années  du  xiii^  siècle.  Elle  se  compose  d''une 
grande  salle,  aujourd'hui  transformée  en  théâtre  muni- 
cipal, d'une  tour  carrée  bâtie  sur  une  fondation  massive 
de  maçonnerie  où  je  ne  trouvai  point  trace  de  cellier  ou  de 
voûte,  et  d'environ  six  chambres  d'habitation  réparties 
en  deux  étages  et  où  on  atteint  par  l'escalier  de  la  tour. 
A.  V extrémité  orientale,  se  trouve  une  masse  énorme  de 
maçonnerie  cimentée  où  on  a  pratiqué  à  grand  renfort  de 
travail  des  excavations ,  sans  doute  dans  l'espoir  d'y 
découvrir  des  trésors  enfouis,  selon  la  commune  légende  qui 
s'attache  à  tous  les  châteaux  d'Italie.  Cette  masse  a 
servi  probablement  de  fondation  à  une  autre  tour ,  peut-être 
détruite  par  un  tremblement  de  terre  ;  mais  il  e§i  égale- 
ment possible  qu'on  en  ait  employé  plus  tard  les  matériaux 
à  la  confiruction  des  bâtiments  extérieurs,  qui  sont  plus 
étendus,  mais  de  faible  hauteur.  Là  se  trouve  le  petit 
jardin  habituel,  sur  un  bafîion  au  sud  ;  la  citerne  et  le  puits 
avec  une  potence  de  fer  unique  portant  une  poulie  ;  les  dis- 
positions intérieures,  les  communications  et  moyens  de 
défense,  appartiennent  au  type  ordinaire  du  moyen  âge  ; 
en  un  mot,  à  l'exception  de  son  admirable  situation,  le 
château  de  Verruchio  ne  présente  aucun  point  caractéristique 
extraordinaire. 

Ceci  étant  donné,  il  ne  m'était  pas  fort  difficile,  accou- 
tumé que  je  suis  à  ces  explorations ,  de  déterminer  la 


FRANCESCA  DA  RIMINI  XI 

chambre  qui  devait  avoir  été  réservée  pour  la  châtelaine^ 
et  où,  sans  aucun  doute,  Francesca  a  habité,  même  si  elle 
n'y  a  pas  été  réellement  assassinée.  La  chambre  de  la 
Dame  est  toujours  située  à  ï' étage  supérieur  ;  elle  a  tou- 
jours, quand  c*e§î  possible,  deux  aspects,  au  midi  et  à 
roue  ft  ;  elle  eft  toujours  la  plus  éloignée  de  r  escalier,  et, 
presque  invariablement ,  elle  eft  jointe  à  un  très  petit 
retrait. 

Je  gravis  les  trois  escaliers  de  la  tour  avec  une  sorte  de 
prévision  de  cette  disposition,  ejjet  d^habitude  plus  que 
d^ intuition  et,  sans  hésiter,  J^ allai  droit  à  la  chambre 
que  Je  cherchais.  La  porte  de  l^ escalier  s'' ouvrait  sur  un 
long  veftibule  ;  de  là,  sur  la  droite,  une  seconde  porte 
menait  à  une  grande  chambre  d^ habitation  ;  une  troisième 
porte  donnait  accès  à  la  chambre  de  Francesca,  et,  au  delà, 
le  petit  retrait  communiquait  de  nouveau  avec  la  grande  salle . 
Je  savais  bien  que  j'' étais  à  r  endroit  voulu,  mais  ma  certi- 
tude était  mélangée  de  quelque  désappointement .  Tout  cela 
avait  un  aspect  moderne,  malgré  les  murs  du  xiii®  siècle 
et  les  Jenêtres  anciennes  que  j'' avais  vues  du  dehors.  Le  sol 
était  pavé  de  carreaux  rouges  proprets,  les  murs  et  les 
plajonds  passés  à  la  chaux,  d'un  blanc  immaculé,  les 
portes  et  les  Jenêtres  toutes  neuves  et  récemment  repeintes. 

La  gardienne  qui  m"" accompagnait  m'expliqua  que  ces 
chambres  avaient  servi  de  h^aret  il  y  a  quelques  années, 
lors  d'une  petite  épidémie  de  choléra,  et  qu'elles  avaient 
été  mises  en  état  à  ce  moment. 

Debout  dans  cette  chambre.  J'essayais  d'évoquer  la 
tragédie.  Boccace  n'eft  pas  le  seul  auteur  qui  rapporte 
que  Paolo  tenta  de  s'échapper  à  travel's  une  trappe  pour 
gagner  l'étage  injérieur,  tandis  que  Francesca  allait  ouvrir 
la  porte  à  son  mari,  et  que  l'amant  Jut  accroché  par  son 
juftaucorps  à  une  Jerrure,  ce  dont  Giovanni  profita  pour 
Vassassiner. 


Xn  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Un  tel  accident  ne  me  semblait  guère  adaptable  à  la 
représentation  théâtrale^  et  fai  usé  de  la  liberté  du  drama- 
turge en  modifiant  les  détails  de  façon  à  donner  plus  de 
poids  aux  éléments  essentiels  de  la  scène.  Mais  il  r^y 
a  point  de  raison  pour  douter  de  V incident  de  la  trappe. 

]^ étais  persuadé  que,  si  Je  ne  me  trompais  pas  sur 
l'endroit^  je  découvrirais  dans  les  chambres  de  V étage 
inférieur  quelque  trace  de  la  machinerie.  On  m'avertit 
que  les  chambres  que  je  désirais  voir  étaient  des  pikes 
de  débarras,  et  qu^on  ne  les  montrait  jamais  aux  visi- 
teurs. Mais,  en  fin  de  compte,  je  reus  su  à  m'y  faire  intro- 
duire. 

Je  me  trouvais  dans  une  chambre  mal  éclairée  corres- 
pondant en  dimensions  à  la  salle  supérieure,  mais  où 
ron  ne  voyait  aucun  signe  de  reBaurations  récentes  :  les  murs 
étaient  noirs  de  crasse  et  de  poussière,  le  dallage  antique 
et  inégal,  le  plafond  composé  de  lourdes  poutres  de  bois 
supportant,  à  l'ancienne  mode  italienne,  des  poutres  trans- 
versales plus  légères-.  Elles  avaient  été  renouvelées  plus 
d'une  fois  sa?îs  doute  depuis  les  Jours  de  Francesca,  mais 
renouvelées  une  à  une,  à  mesure  qu'elles  se  pourrissaient, 
et  sans  qu'on  eut  apporté  de  changements  à  la  disposition 
originale. 

Et  là,  en  un  coin  du  plafond,  et  dans  ce  coin  seul. 
J'aperçus  ce  que  Je  cherchais  et  ce  que  jamais  Je  if  aurais  osé 
espérer  découvrir:  une  ouverture  carrée,  pratiquée  dans 
la  charpente,  grâce  au  raccourcissement  de  quelques-unes 
des  poutres  transversales  dont  les  extrémités  reposaient 
sur  la  dernière  des  poutres  maîtresses  au  lieu  de  s'encas- 
trer dans  la  muraille. 

U  architecte  qui  avait  reHauré  le  plancher  de  la  chambre 
supérieure,  et  qui  n'avait  aucune  raison  pour  conserver  la 
porte  de  la  trappe,  avait  adroitement  résolu  le  problème 
en  conBruisant  une  sorte  d'encorbellement  en  maçonneriCy 


FRANCESCA  DA  RIMINI  XIII 

qui  partait  d'un  point  situé  dans  V angle,  à  environ  un 
mètre  et  demi  du  plafond,  et  qui  allait  s^ élargissant, 
jusqu'à  remplir  r ouverture  entière  au  niveau  du  plancher 
supérieur,  espace  vide  d'environ  quatre-vingts  centimètres 
carrés. 

Je  fus  frappé  à  cette  vue  d'une  de  ces  impressions  fou- 
droyantes qui  donnent  aux  Jurys  la  certitude  absolue  sur 
m  rapport  de  fait  et  de  lieu  et  qui  décident  du  sort 
des  assassins.  Je  suis  prêt  à  admettre  que  l'exigence  d'une 
trappe  ancienne  dans  cette  chambre  particulière  puisse 
être  considérée  par  quelques  personnes  comme  une  coïnci- 
dence ;  mais  ma  propre  conviction  ne  sera  jamais  ébranlée. 
Je  suis  persuadé  que  j'ai  vu  la  chambre  où  Francesca 
tomba  sous  l'épée,  et  le  coin  où  Paolo  Malatefîa  demeura 
suspendu  par  son  juftaucorps  tandis  que  son  frère  l' égor- 
geait. 

Sur  la  date  de  la  mort  de  Francesca,  on  s'accorde  en 
général  à  deux  ou  trois  ans  près,  et  F  exigence  de  sa  petite 
fille  ne  saurait  être  mise  en  doute.  U enfant  reçut  le  nom 
de  Concordia,  d'après  la  mère  de  Giovanni  et  de  Paolo, 
femme  du  vieux  MaHino  da  Yerruchio.  Le  mariage  de 
Francesca  eft  généralement  placé  en  1275,  différents 
témoignages  rapportent  sa  mort  en  1283,  en  1285,  ou  en 
1289.  J'ai  suivi  une  excellente  source  en  choisissant  cette 
dernière  date,  qui  s'adaptait  le  mieux  au  plan  du  drame. 

A  une  date  poHérieure,  on  rencontre  en  Italie  beaucoup 
de  mariages  très  précoces  ;  mais  ce  n'était  pas  l'usage  au 
xiii^  siècle,  et  j'ai  supposé  que  le  mariage  par  procuration 
de  Francesca  eut  lieu  quand  elle  avait  dix-sept  ou  dix-huit 
ans,  ou  même  plus  tard. 

Je  ne  puis  trouver  aucun  renseignement  certain  sur  la 
mort  de  Béatrice  Orahile  di  Ghiaggiuolo,  qui  épousa 
Paolo  Malatefta  en  1269.  Mais  la  tradition  affirme  qu'il 
la  délaissa  pour  Francesca. 


XIV  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

En  conclusion^  je  veux  dire  que,  bien  que  le  présent 
drame  soit  le  premier,  à  ma  connaissance,  qui  ait  été 
fondé  sur  les  événements  réels  et  les  dates  historiques  sans 
souci  des  traditions  poétiques,  je  n'ai  obéi,  en  le  compo- 
sant, qu'à  des  considérations  purement  dramatiques  et 
n^ai  point  eu  la  prétention  d'' en  j aire  une  étude  d'histoire. 

î^a  pièce  a  été  écrite  en  anglais  sur  le  désir  de  M^^  Sarah 
Bernhardt,  avant  que  fussent  annoncées  diverses  pièces 
sur  le  même  sujet,  et  elle  a  été  reçue  par  M^^  Sarah 
Bernhardt  sous  sa  forme  anglaise,  mais  je  tiens  à  déclarer 
ici  la  profonde  reconnaissance  que  je  dois  à  mon  cher  ami 
Marcel  Schtvob  pour  la  magistrale  version  française  dans 
laquelle  ce  drame  paraît  pour  la  première  fois  devant  le 
public. 

F.    Marion    Crawford. 


Paris,  51  mars  1902. 


Episode 
de  Francesca  da  Rimini 

Dante,  {L'Enfer,  chant  V) 


Dante  (  U  Inferno  y  canto  V,  v.  75  ). 

Poi   cominciai  :   Poeta,   volentieri 
Parlerei  a  que'duo,  che  insieme  vanno, 
E  paion  si  al  vento  esser  leggieri. 

Ed  egli  a  me  :  Vedrai  quando  saranno 
Più  presso  a  noi  ;  e  tu  allot  gli  piega 
Per  queir  amor,  che  i  mena  ;  ed  ci  verranno. 

Si  to§lo  come'l  vento  a  noi  gli  piega, 
Muovo  la  voce  :  o  anime  afïannate, 
Venite  a  noi  parlar,  s'altri  noi  niega. 

Quali  colombe  dal  disio  chiamate 
Con  l'ali  aperte  e  ferme,  al  dolce  nido 
Volan,  per  l'aer  dal  voler  portate  ; 

Cotali  uscir  délia  schiera  ov'è  Dido, 
A  noi  venendo  per  l'aer  maiigno  ; 
Si  forte  fu  l'afFettuoso  grido. 

O  animal  grazioso  e  benigno, 

Che  visitando  vai  pet  l'aer  perso 

Noi  che  tignemmo  1  mondo  di  sanguigno 


Dante  (  U Enfer,  chant  V,  v.  75  )• 

Ores  commençai  :  "  Poëte,  volontiers 
Parlerais  à  ces  deux  qui  ensemble  vont 
Et  paraissent  au  vent  tant  être  légers.  " 

Et  il  à  moi  :  "  Jà  les  verras  quand  seront 

Plus  près  de  nous  ;  et  tu  alors  les  prie 

Pat  celle  amour  qui  les  mène,  et  lors  viendront.  " 

Sitôt  que  le  vent  vers  nous  les  penche 
Levai  la  voix  :  "  O  âmes  haletantes. 
Venez  nous  parler,  s'Autre  ne  vous  le  dénie  !  " 

Telles  des  colombes,  par  le  désir  clamées. 
D'ailes  élargies  et  fixes,  au  doux  nid 
Volent  par  l'air,  de  leur  vouloir  portées. 

Telles  issirent  de  l'eschiele  où  e^  Dido, 
A  nous  venant  parmi  l'air  malin. 
Tant  eut  de  force  icel  amoureux  cri. 

"  O  créature  gracieuse  et  bénigne 
Qui  nous  vas  visitant,  parmi  l'air  pers. 
Nous,  qui  teignîmes  le  monde  de  sanguine. 


XVIII  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


Se  fosse  amico  il  Re  dell'  universe, 
Noi  pregheremmo  lui  per  la  tua  pace, 
Poi  c'hai  piètà  del  noStro  mal  perverso. 

Di  quel  ch'udire  e  che  parlar  vi  place 
Noi  udiremo  e  parleremo  a  voi, 
Mentre  che'l  vento,  come  fa,  si  tace. 

Siede  la  terra,  dove  nata  fui. 

Su  la  marina  dove'l  Po  discende 

Per  aver  pace  co'seguaci  sui. 

Amor,  ch'a  cor  gentil  ratto  s'apprende, 

Prese  coftui  della  bella  persona 

Che  mi  fu  tolta,  e  il  modo  ancor  m'offende. 

Amor,  ch'a  nuU'amato  amar  perdona. 

Mi  prese  del  coStui  piacer  si  forte, 

Che,  come  vedi,  ancor  non  m'abbandona. 

Amor  condusse  noi  ad  una  morte. 
Caina  attende  chi  vita  ci  spense. 
Quefte  parole  da  lor  ci  fur  porte. 

Da  ch'io  intesi  quell'  anime  offense, 
Chinai'l  viso  ;  e  tanto'l  tenni  basso 
Fin  che'l  Poeta  mi  disse  :  Che  pense  ? 

Quando  risposi,  cominciai  :  Oh  lasso  I 
Quanti  dolci  pensier,  quanto  disio, 
Meno  coSoro  al  doloroso  passo  ! 

Poi  mi  rivolsi  a  loro,  a  parla'io, 

E  cominciai  :  Francesca,  i  tuoi  martiri 

A  lagrimar  mi  fanno  triSto  e  pio 

Ma  dimmi  :  al  tempo  de'  dolci  sospiri, 
A  che  e  come  concedette  Amore 
Che  conosceSte  i  dubbioso  desiri  ? 

Ed  ella  a  me  :  Nessun  maggior  dolore 
Che  ricordarsi  del  tempo  felice 
Nella  miseria  ;  e  ciô  sa'l  tuo  dottore. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  XIX 

"  Si  fût  ami  le  Roi  de  l'univers, 
Nous  le  prierions  pour  la  paix  tienne, 
Puisqu'as  pitié  de  notre  mal  pervers. 

"  Telle  chose  qu'ouïr  et  dire  vous  plaira 

Nous  ouïrons  et  nous  à  vous  dirons. 

Si  tant  e§t  que  le  vent,  comme  il  fait,  se  taise. 

"  Sise  eft  la  terre  d'où  je  fus  née 

Sur  la  rive  marine,  où  le  Pô  descend, 

Pour  paix  trouver,  avec  ses  affluents. 

"  Amour,  qui  au  cœur  gentil  soudain  se  prend, 

Prit  celui-ci  pour  la  belle  semblance  ^ 

Qui  me  fut  tollue,  en  manière  qui  encore  m  offense. 

"  Amour,  qui  à  nul  aimé  d'aimer  ne  fait  grâce, 
M'éprit  pour  celui-ci  d'un  plaire  si  fort 
Qu'ainsi  que  tu  vois,  encore  ne  m  abandonne. 

"  Amour  nous  conduisit  à  même  mort. 
Caïn  attend  qui  fit  expirer  notre  vie    . 
IceUes  paroles  d'eux  à  nous  furent  portées. 

Dès  que  j'eus  ouï  ces  âmes  offensées. 
Inclinai  le  front,  et  tant  le  tins  bas  ^       ^^ 

Que  le  poëte  me  dit  :  "  Où  va  ta  pensée  ? 

Quand  répondis,  commençai  :"  Oh  las  !  " 
Quants  doux  pensers,  quants  désireux. 
Menèrent  iceux  au  douloureux  pas  l 

Puis  me  tournai  à  eux,  et  ores  parlai, 

Et    commençai  :  "  Francesca,    tes   martyres 

Jusques  aux  pleurs  me  font  trifte  et  pieux. 

"  Mais  dis-moi  :  au  temps  des  doux  soupirs 
Par  quoi  et  comment  vous  dorina  Amour 
La  connaissance  des  douteux  désirs  ? 

Et  elle  à  moi  :  "  Nulle  pire  douleur 
Que  de  se  souvenir  de  l'heureux  temps 
En  la  misère.  Ce  sait  le  tien  dofteur. 


XX  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Ma  s'a  conoscer  la  prima  radice 

Del  no§tro  amor  tu  hai  cotanto  afïetto 

Faro  come  colui  che  piange  e  dice. 

Noi  leggevamo  un  giorno  per  diletto 
Di  Lancilotto,  come  amor  lo  strinse 
Soli  eravamo  e  senza  alcun  sospetto. 

Per  più  fîate  gli  ochi  si  sospinse 
Quella  lettura,  e  scolorocci'l  viso  : 
Ma  solo  un  punto  fu  quel  che  ci  vinse. 

Quando  leggemmo  il  disiato  riso 
Esser  baciato  da  cotanto  amante, 
QueSli,  che  mai  da  me  non  fia  diviso, 

La  bocca  mi  bacio  tutto  tremante. 

Galeotto  fu  il  libro  e  chi  lo  scrisse  : 

Quel  giorno  più  non  vi  leggemmo  avante. 

Mentre  che  l'uno  spirto  queSlo  disse, 
L'altro  piange  va  si,  che  di  pietade 
lo  venni  men,  cosi  com'io  morisse  ; 

E  caddi,  come  corpo  morto  cade 

(jTexte  de  l'édition  Barbera,  Florence.  ) 


FRANCESCA  DA  RIMINI  XXI 


"  Mais  si  de  connaître  le  germe  premier 
De  notre  amour  tu  as  si  grand  vouloir, 
Je  serai  celle  qui  pleure  et  qui  parle. 

"  Nous  lisions  un  jour  par  plaisance 

De  Lancelot,  comme  Amour  l'étreignit. 

Seuls  étions,  sans  nuDe  suspicion. 

"  Par  plusieurs  fois  tint  nos  yeux  en  suspens 

Icelle  leçon,  et  mua  nos  couleurs. 

Mais  tel  fut  le  point  qui  seul  nous  vainquit  : 

"  Quand  lûmes  comment  le  rire  désiré 
Reçut  le  baiser  d'un  si  grand  amant, 
Icel,  qui  de  moi  ne  soit  mais  départi, 

"  La  bouche  me  baisa,  tout  en  trémeur. 

Galéhaut  fit  le  livre,  et  me  livra. 

Auquel  jour  nous  ne  lûmes  pas  plus  avant.  " 

Et  l'une  des  ombres  ainsi  disant. 
L'autre  pleurait  tant  que  de  pitié 
Me  vint  pâmoison,  comme  si  je  mourusse. 

Et  tombai  comme  un  corps  mort  tombe. 


Récit  de  Boccace 

(Commentaire  du  Dante) 


Icelle  (  ¥rancesca  )  fut  fillette  de  Messer  Guido  le  Vieux  de 
Polenta,  seigneur  de  Ravenne  et  de  Cervia  ;  et,  y  ayant  eu 
longue  guerre  et  damnable  entre  lui  et  les  seigneurs  MalateSta 
de  Rimino,  advint  que  par  certains  entremetteurs  fut  traitée 
et  composée  une  paix  entre  eux  ;  laquelle,  à  cette  fin  qu'elle 
eût  plus  de  fermeté,  il  plut  à  chacune  part  de  vouloir  fortifier 
par  lien  de  parenté  ;  et  cette  parenté  fut  divisée  en  telle  ma- 
nière, que  ledit  messer  Guido  devait  donner  pour  femme  une 
sienne  jeune  et  belle  fillette,  nommée  madonna  Francesca,  à 
Gianni  fils  de  messer  MalateSta.  Et  la  chose  ayant  été  jà  décla- 
rée p.  aucuns  des  amis  de  messer  Guido,  l'un  d'eux  dit  à  messer 
Guido  :  "  Gardez  comment  vous  ferez,  pour  ce  que  si  vous 
ne  tenez  compte  de  l'une  des  parts  qui  sont  en  cette  alliance, 
il  s'en  pourra  suivre  scandale.  Car  vous  devez  savoir  quelle 
e§t  \'otre  fillette,  et  de  quante  hautesse  e§l  son  cœur,  et  si  elle 
voit  Gianni  avant  que  le  mariage  soit  parfait,  ni  vous  ni  autres 
ne  pourront  jà  faire  qu'elle  le  veuille  pour  mari  ;  et  pour  ce, 
quand  bon  vous  paraîtra,  il  me  semble  que  devez  prendre  la 
manière  qui  s'ensuit  :  ne  faites  point  venir  ici  Gianni  pour 
l'épouser,  mais  un  de  ses  frères,  lequel,  comme  son  procureur, 
l'épousera  au  nom  de  Gianni.  Or  était  Gianni  homme  de  grand 
fierté,  et  était-on  en  l'espoir,  après  la  mort  de  son  père,  qu'il 
dût  tenir  la  seigneurie  ;  pour  laquelle  cause,  combien  qu'il 
fût  laid  de  sa  personne  et  boiteux,  messer  Guido  le  désirait 
pour  gendre  plutôt  qu'aucun  de  ses  frères.  Et  connaissant 
qu'assez  pouvait  advenir  selon  le  raisonnement  de  son  ami, 
il  ordonna  secrètement  qu'ainsi  fût  fait  comme  son  ami  lui 


XXVI  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


avait  conseillé.  Par  quoi,  au  temps  dit,  vint  à  Ravenne  Polo, 
frère  de  Gianni,  avec  plein  mandat  d'épouser  madonna  Fran- 
cesca.  Or  était  Pol  bel  et  plaisant  homme  et  de  moult  merveil- 
leuses façons  ;  et,  passant  avec  autres  gentilshommes  par  la 
cour  de  la  maison  de  messer  Guido,  fut,  d'une  demoiselle 
qui  là  était  et  qui  le  connaissait,  montré  du  doigt  à  maçonna 
Francesca  par  le  pertuis  d'une  fenêtre,  disant  :  "  Madame, 
voilà  celui  qui  doit  être  votre  mari  ",  et  ainsi  le  croyait  la 
simple  femme  ;  d'où  incontinent  madonna  Francesca  prit 
affeftion  et  amour  pour  sa  personne.  Puis,  par  grand  artifice 
fait  le  contrat  des  épousailles,  et  la  dame  rendue  à  Rimini,  ne 
s'avisa  point  tout  d'abord  de  la  duperie  et  ne  la  vit  que  le 
matin  suivant  le  jour  des  noces,  qu'elle  se  leva  d'auprès  de 
Gianni  ;  par  quoi  bien  se  peut  penser  qu'elle,  se  voyant  dupée, 
s'indigna  et  ne  songea  point  à  chasser  de  son  âme  l'amour 
qu'elle  y  avait  placé  pour  Polo.  Et  quelle  fut  depuis  l'occasion 
de  ce  qu'ils  vinrent  ensemble,  je  ne  l'ai  point  ouï  dire,  sinon 
en  la  manière  que  notre  auteur  dit,  et  qui  bien  se  peut  être. 
Mais  je  crois  que  ce  serait  plutôt  une  fiàion  imaginée  sur  ce 
que  possible  était  être  advenu,  et  m'eét  avis  que  notre  auteur 
ne  savait  point  sûrement  qu'il  en  avait  été  ainsi.  Et  Polo  avec 
madonna  Francesca  persévérant  en  telle  familiarité,  d'autant 
que  Gianni  était  allé  comme  podeftà  en  aucune  terre  voisine, 
ils  commencèrent  de  vivre  ensemble  quasi  sans  aucun  soupçon. 
De  laquelle  chose  s'étant  avisé  un  singulier  serviteur  de  Gianni, 
alla  vers  lui  et  lui  raconta  ce  qu'il  savait  de  l'affaire,  lui  pro- 
mettant, quand  il  le  voudrait,  de  lui  faire  voir  et  toucher. 

Là  fut  Gianni  fièrement  ému  et  secrètement  retourna  à 
Rimino,  et,  en  telle  manière,  ayant  vu  Polo  entrer  en  la 
chambre  de  madonna  Francesca,  se  trouva  sur  l'infant  porté 
à  l'huis  de  la  chambre  ;  en  laquelle  ne  pouvant  entrer,  pour 
ce  qu'elle  était  verrouillée  par  en  dedans,  il  cria  de  dehors  à  la 
dame,  et  donna  de  la  poitrine  contre  l'huis.  Par  quoi,  lui 
reconnu  de  madonna  Francesca  et  de  Polo,  icel,  cuidant  fuir 
subitement  par  une  trappe  d'où  on  pouvait  descendre  de  cette 
chambre  en  une  autre,  pour  en  tout  ou  en  partie  couvrir 
son  cas,  se  jeta  par  ladite  trappe,  disant  à  la  dame  qu'elle  allât 
ouvrir.  Mais  la  chose  n'advint  pas  comme  il  avait  avisé,  pour 
ce  qu'en  jetant  jus,  le  pli  d'un  gippon  qu'il  avait  endossé 
s'accrocha  à  un  ferrement  qui  était  après  un  bois  de  la  dite 
trappe.  Et  ainsi,  ayant  jà  ouvert  la  dame  à  Gianni,  et  cuidant 
être  excusée  sitôt  qu'il  ne  trouverait  point  Polo,  Gianni 
entra  et  incontinent  aperçut  que  Polo  était  retenu  par  le  pli  de 
son  gippon  ;  et  courant  pour  l'occire,  l'e^oc  en  main,  la  dame 
se  jeta  outre  promptement  pour  l'empêcher  et  se  mit  entre 


FRANCESCA  DA   RIMINI  XXVH 


Paolo  et  Gianni,  lequel  avait  jà  levé  son  bras  avec  l'e§loc  en 
sa  main  et  était  tout  penché  sur  son  coup.  Advint  ce  qu'il 
n'avait  point  voulu,  à  savoir  que  l'eSloc  d'abord  perça  le 
sein  de  la  dame,  tandis  qu'elle  était  serrée  contre  Polo.  Pour 
lequel  accident  Gianni,  troublé,  comme  trop  mieux  aimant  sa 
dame  que  soi-même,  retira  l'eSloc  et  derechef  frappa  Polo  et 
l'occit  ;  et,  ainsi  les  laissant  tous  deux  morts,  subitement  partit 
et  retourna  à  ses  affaires.  Et  puis  furent  les  deux  amants 
moult  pitoyablement  le  matin  suivant  ensevelis,  et  en  même 
sépulture. 


Récit  de 
L'"Ottimo  Commento 

du  Dante 


99 


I 


En  Romagne  sont  deux  grandes  maisons,  à  Rimino  les 
Malatefti,  à  Ravenne  ceux  de  Polenta  ;  lesquelles  maisons, 
pour  ce  que  trop  étaient  grandes,  eurent  guerre  ensemble, 
de  laquelle  eUes  firent  paix  ;  et  à  ce  qu'elle  fût  affermie,  Gianni 
Sciancato  di  Messer  Malatefta,  homme  de  visage  rude  et  de 
cœur  franc,  et  homme  d'armes,  et  cruel,  prit  pour  femme 
Francesca,  fille  de  messer  Guido  le  Vieux  de  Polenta,  dam.e 
très  belle  de  corps  et  aux  joyeux  semblants.  Pour  ladite  dame 
se  prit  d'amour  Paolo,  fils  dudit  messer  Malatefta,  moult 
bel  homme  de  son  corps  et  de  merveilleuses  façons,  et  plutôt 
porté  à  l'oisiveté  qu'à  labeur  ;  et  la  dame  de  même  pour  lui. 
Finalement,  eux  étant  ensemble  sans  aucun  soupçon,  comme 
parents,  et  lisant  en  la  chambre  de  la  dame  un  livre  de  la  Table 
Ronde,  auquel  était  écrit  comment  Lancelot  s'éprit  d'amour 
pour  la  reine  Guenièvre,  et  comment  par  tierce  personne, 
c'e§t  assavoir  Galeotto  le  Brun,  seigneur  des  Iles  Lointaines, 
ils  se  joignirent  ensemble  pour  raisonner  de  leur  amour,  et 
comme  ledit  Lancelot  par  vertu  d'icelui  raisonnement  ayant 
connu  le  feu  amoureux,  eut  un  baiser  de  la  reine;  et  jà  étant  à 
ce  point  parvenue  ladite  Francesca,  la  force  d'icelui  traité  les 
vainquit  tellement,  que,  posé  jus  le  livre,  ils  en  vinrent  à 
l'aâe  de  luxure,  auquel  donna  matière  le  reconfort  d'icelui 
livre,  ainsi  comme  Galeotto  donna  matière  à  Lancelot  et  à 
la  reine.  Et  tout  fut  ébruité  tellement,  qu'aucun  familier 
ayant  porté  la  nouvelle  à  Gianni  Sciancato,  tous  deux  ensemble 
finalement  furent  en  la  dite  chambre  par  lui  occis . 


Récit  de  la 
Glose  du  Faux  Boccace 


D'icelles  deux  ombres  desquelles  par  l'auteur  e§t  faite 
mention,  l'une  fut  de  Paulo  da  Rimine,  frère  de  Lancilotto 
(  Gianciotto),  seigneur  de  Rimini,  cruel  homme  ;  l'autre  de 
Franciescha,  fillette  de  Messer  Ghuido,  seigneur  de  Ravenne. 
L'hi§toire  d'icelles  deux  ombres  e§l  telle.  Je  dis  que,  s'ébattant 
à  Ravenne  un  bon  folâtre,  et  voyant  icelle  jovente  tant  belle, 
dit  à  la  mère  de  ladite  enfançonette  qu'avait  cherché  la  cour 
des  quatre  seigneurs  ni  jà  n'y  avait  vu  plus  belle  jovente 
qu'icelle,  ni  de  jouvencels  n'avait  vu  plus  beau  iouvencel  que 
Paolo  de  Malate^ti,  et  que  si  lesdites  deux  bellesses  se  pou- 
vaient accointer  en  mariage,  jà  ne  se  verrait  plus  beau  couple. 
Et  entendant  ce  la  mère,  jà  ne  pensa  sinon  que  se  fît  cette 
parenté  et  faite  par  diverses  paroles  icelle  parenté,  et  venant 
Lancilotto  (  Gianciotto  )  à  Ravenne  pour  épouser  la  dite 
Franciescha  en  lieu  de  son  frère,  et  la  voyant  si  belle,  dit  que 
la  voulait  pour  sa  dame,  et  n'y  ayant  nul  qui  osât  y  contredire 
pour  ce  que  seigneur  il  était,  la  tollut  et  fut  son  épouse.  Paulo 
de  ce  informé,  n'en  eut  cure  ;  puis,  après  espace  de  temps,  se 
trouvant  un  jour  Paulo  avec  Franciescha  en  la  chambre  et 
lisant  au  livre  de  Guenièvre  et  de  Lancelot,  et  des  accointe- 
ments  qu'ils  avaient  ensemble,  l'un  et  l'autre  subitement  furent 
navrés  d'amour,  et  à  plusieurs  fois  se  connurent  ensemble 
charnellement  ;  tant  que  s'en  avisa  aucun  et  le  dit  à  Lancilotto 
(  Gianciotto  )  ;  lequel  nullement  ne  le  crut,  tenant  son  frère 
pour  sage.  D'où  l'autre  dit  :  "  Je  te  le  ferai  voir.  "  Et  tant  le 
travailla  qu'un  jour  iceux  étant  ensemble  joints,  ledit  frère 
Lancilotto  (Gianciotto),  sitôt  que  lui  furent  montrés,  les 
frappa  et  du  coup  ambes  occit. 


Biographies  de 
Giovanni  et  de  Paolo  MalateSla 


Giovanni  MalateSla 
dit  Gianciotto   (Jan  le  Stropiat) 


Il  était  boiteux,  et  c'eSl  la  raison  pour  laquelle  on  le  trouve 
fréquemment  désigné  dans  l'hiaoire  sous  le  nom  de  Gian- 
ciotto ou  Sciancato  ;  'mais  doué  par  contre  d'un  courage 
indompté,  et  implacable  dans  les  vende f te,  il  jouissait  d*un 
grand  crédit  auprès  des  partisans  féroces  de  son  temps.  C'était 
l'aîné  des  fils  de  MalateSta  ;  il  n'eSl  donc  pas  surprenant 
que  la  chronique  mentionne  son  nom  de  préférence  à  ceux 
de  ses  autres  frères,  à  la  date  où  il  prit  les  armes  pour  combattre 
aux  côtés  de  son  père  et  prêter  son  appui  aux  Guelfes  contre 
Guido  da  Montefeltro.  Il  assista  à  la  défaite  que  subit  la  faftion 
dont  il  avait  embrassé  le  parti  en  l'année  1275.  Cependant, 
l'année  suivante,  cet  échec  fut  compensé  :  Giovanni  contribua 
à  chasser  de  Ravenne  les  Traversari,  pour  établir  la  suprématie 
de  la  famille  da  Polenta.  C'eft  probablement  à  cette  occasion 
qu'il  vit  et  aima  la  belle  Francesca,  fille  de  Guido  da  Polenta, 
et  qu'il  obtint  d'en  faire  sa  femme  en  récompense  du  secours 
qu'il  avait  apporté  à  son  père.  L'année  suivante  il  fut  appointe 
poteStà  de  Forli...  Les  chroniques  ne  rapportent  pas  s'il  se  trou- 
vait dans  l'armée  de  Giovanni  d'Appia,  lorsque  celle-ci  fut 
défaite  à  Forli  par  le  comte  Guido  da  Montefeltro  ;  mais  elles 
racontent  qu'il  accourut  avec  les  bandes  de  Rimini  pour  grossir 


XL  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


les  troupes  de  Guido  da  Monforte  en  1283,  à  l'aide  desquelles 
il  prit  sa  revanche  pour  les  désaftres  subis  l'année  précédente, 
et  réduisit  la  cité  rebelle  à  l'obéissance  du  trône  des  papes. 
Malatefta  di  Rimini  le  Vieux  tira  profit  des  services  rendus  à 
l'Église  pour  étendre  le  pouvoir  de  sa  maison  sur  les  cités 
voisines  ;  et,  aspirant  à  la  possession  de  Pesaro,  où  déjà  il 
tenait  en  alleu  personnel  le  château  fort  de  Gradara,  il  fit 
en  sorte  d'obtenir  pour  Giovanni  l'office  de  poteStà.  Giovanni 
en  remplissant  les  fonftions  en  1285,  lorsqu'il  fut  averti  par 
un  de  ses  serviteurs  des  amours  inceélueuses'  de"  sa  femme 
Francesca  avec  son  frère  Paolo.  Aveuglé  par  la  fureur  et  la 
jalousie,  il  courut  secrètement  à  Rimini  et  là  s'étant  convaincu 
de  son  déshonneur  en  surprenant  ensemble  les  deux  amants, 
il  les  tua  de  sa  main... 

Il  avait  épousé  en  1275  Francesca  di  Guido  da  Polenta  di 
Rimini  di  Ravenna,  morte  en  1285,  dont  il  eut  une  fille  unique, 
Concordia. 

Après  la  mort  de  Francesca,  il  épousa  Zambrasina  di  Tebal- 
dello  delli  Zembrazi  da  Faenza,  veuve  de  Tino  di  Ugolino 
dei  Fantolino,  dont  il  eut  i,  Guido,  2,  MalateStino  (  qui  conti- 
nua la  lignée),  5,  Rengardaccia,  4,  Margherita,  5,  Ramberto. 

Vers  la  fin  de  1296,  3  construisit  une  forteresse  imprenable 
pour  tenir  en  sujétion  de  nouveaux  vassaux.  Il  mourut  à 
Pesaro  en  l'année  1304. 

La  lignée  de  Giovanni  MalateSta  s'eSt  éteinte  au  xv*  siècle. 

(Litta.     Famiglie   celebri  d'italia.    —    Malatefta  di  Rimini. 
"  Tav.  Vm). 


Paolo  MalateSla  dit  "Il  Bello" 


Il  reçut  le  surnom  de  Le  Bel,  parce  qu'il  l'était,  et  il  doit 
sa  célébrité  moins  à  ses  hauts  faits  qu'aux  vers  sublimes  où 
le  Dante  a  décrit  sa  misérable  fin.  On  a  écrit  de  lui  qu'il  était 
plus  adonné  aux  arts  de  la  paix  qu'aux  exercices  de  la  guerre, 
et  non  à  tort  :  en  effet,  dans  les  sanglantes  pages  qui  narrent 
les  guerres  civiles  de  la  Romagne  et  où  le  nom  des  Malatesta 
se  retrouve  si  souvent,  celui  de  Paolo  Malatefta  ne  se  rencontre 
que  dans  un  seul  document  du  14  janvier  1276  ;  c'e^t  une 
formule  par  laquelle  les  Guelfes  de  Rimini  jurèrent  la  paix 
avec  les  Gibelins  entre  les  mains  de  l'archevêque  de  Ravenne. 
Les  Florentins  élurent  Paolo  pour  Capitaine  du  Peuple  et 
Conservateur  de  la  Paix  en  décembre  1282  ;  mais  il  n'occupa 
que  peu  de  temps  ces  fondions.  Dès  le  mois  de  février  de 
1  année  suivante,  appelé  par  des  affaires  très  urgentes, 
il  demanda  et  obtint  l'autorisation  de  retourner  chez  lui.  Nous 
ignorons  quelles  étaient  les  affaires  si  pressantes  qui  le  rappe- 
laient à  Rimini  :  peut-être  était-ce  l'amour  très  ardent  dont  il 
s'était  épris  pour  Francesca  da  Polenta,  femme  de  son  frère 
Gianciotto,  amour  qui  les  mena  tous  deux  à  une  si  tri§lc 
mort.  En  effet,  le  mari,  ayant  été  averti  par  un  serviteur  de 
l'outrage  fait  à  son  lit  nuptial,  accourut  en  secret  de  Pesaro 
où    il    occupait    la    dignité    de    poteftà,    probablement    en 


XLH  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

l'année  1285.  Il  surprit  ensemble  Paolo  et  Francesca,  et,  fou 
de  rage,  tua  les  malheureux  amants  de  la  même  épée.  Telle 
eft  la  substance  des  faits  qu'on  trouve  rapportés  avec  diverses 
variations . 

Paolo  Malatefta  épousa,  en  1269,  Orrabile  Beatrice  di 
Ghiaggiulo.  La  date  de  la  mort  de  celle-ci  e§t  inconnue,  mais 
sûrement     antérieure     à     1303. 

De  ce  mariage  il  eut  pour  enfants  :  i"  Uberto  (  qui  continua 
la  lignée),  z°  Margherita  (qui  épousa  un  Guidi  de  Rominia). 

Litta.   Vamiglie  celehri  d'Italia.  MalateSla  di  Riminij 
Tav.  XVII) 


Francesca  da  Rimini 


Distribution 


Francesco,  femme  de  Jan  le 
Stropiat,  trente -deux  ans, 
mariée  depuis  quinze  ans. 

Giovanni  Malatesta,  (  Jean  le 

Stropiat),  quarante  ans r,'']^  MM 

Paolo  Malatefîa,  son  frère,  de 
trente-cinq  à  trente-neuf  ans. 

Premier  Soldat 

l^e  Jardinier 

Deuxième  Soldat 

Le  Geôlier 

Le  Sénéchal 

Un  Vieux  Serviteur 

Première  Femme 

Deuxième  Femme 

Un  Page 

La  Voix  de  Béatrice  y 

Concordia,  Fille  de  Giovanni  et 
de  Francesca,  quatorze  ans. 

Troisième  Femme 


M™®   Sarah  Bernhardt 


de  Max. 

Pierre  Magnier 

Krauss 

Barry 

Jean  Dara 

Cauroy 

Piron 

de  Neuville 

Patry 

Boulanger 

Simonson 

Savelli 


Jvlœes 


Yvonne    de    Bray 
Germain 


U action  du  prologue  se  passe  en  i2j^  ;  celle  de  la 
pièce  en  1289.  1m  scène  efî  au  château  de  V err uchio  près 
Kimini.  —  Prologue  :  Une  salle  du  château.  — 
Premier  acte  :  La  chambre  de  Francesca.  Matinée 
de  printemps.  —  Second  acte  :  ha  cour  du  château. 
Même  Jour.  —  Troisième  acte  :  Un  jardin.  Deux 
mois  plus  tard.  U  après-midi.  —  Quatrième  acte  : 
La  chambre  de  Francesca.  Même  Jour. 


Prologue 


Vfje  salle  au  château  de  Verruchio^prh  Kimini.  Au  fond, 
à  gauche  y  porte  donnant  sur  la  chambre  à  coucher  de 
Francesca.  Au  fond ^  à  droite,  armes  et  panoplies.  A 
droite,  au  premier  plan,  grande  fenêtre  aux  volets 
intérieurs.  Au  fond,  à  f  angle  de  gauche,  niche  avec 
grande  statue  de  la  Vierge  en  bois  peint.  De  chaque 
côté  un  vase  contenant  des  fleurs  d'' automne.  Au-dessus 
de  la  niche,  veilleuse  suspendue,  dans  laquelle  brûle  une 
faible  lumière.  Porte  à  gauche,  au  premier  plan.  A 
droite,  second  plan,  petite  porte  donnant  sur  r appar- 
tement de  Giovanni. 

Grande  table  et  grand  fauteuil  en  chêne.  Deux  escabeaux 
carrés.  Deux  grands  cojfres  en  bois  sculpté  sur  lesquels 
sont  Jetés  des  peaux  d'ours  et  de  loup.  La  salle  efi 
plongée  dans  une  demi-obscurité.  Par  la  porte  ouverte 
de  la  chambre  à  coucher  on  aperçoit  de  la  lumière. 

Au  lever  du  rideau  la  Première  Femme  âgée,  efi  assise 
sur  un  escabeau  près  de  la  table.  La  Deuxième  Femme 
tire  de  deux  malles  de  cuir  liées  ensemble  des  pièces  de 
soie,  de  dentelle,  etc.  La  Troisième  Femme  entre  par 
la  porte  ouverte  de  la  chambre  à  coucher  et  aide  les  deux 
premières  ;  pendant  le  dialogue  elle  va  et  vient,  empor- 
tant les  étoffes  dans  la  chambre.  (  Musique  au  loin.  ) 


SCENE   PREMIERE 

Première  Femme,  Deuxième  Femme, 
Troisième  Femme. 

Première  Femme.  —  Comme  il  se  fait  tard  l 
(  La  musique  cesse.  ) 

Deuxième  Femme.  —  Ils  doivent  avoir  fini  de 
souper  ;  on  n'entend  plus  la  musique. 

Première  Femme.  —  Pauvre  dame  !  Ce  n'eft  pas 
de  sitôt  qu'elle  aura  le  cœur  au  rire  et  aux  chansons  ! 
Mais  comme  elle  s'attarde  ! 

Deuxième  Femme.  —  Nous  ne  pourrons  pas 
aller  nous  coucher  avant  l'aube. 

Première  Femme.  —  E^-elle  belle,  dis  ?  Moi, 
je  ne  l'ai  pas  vue  :  mais  toi,  tu  étais  à  la  noce  à 
Ravenne... 

Deuxième  Femme.  —  Belle  ?  Je  ne  sais  pas  : 
je  n'ai  vu  que  ses  yeux.  (  Elle  déploie  une  pièce  de  soie 
bleu  pâle.  )  Oh  !  la  merveilleuse  couleur  !  Ce  doit  être 


lo  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

de  la  soie  de  Constantinople.  {Courte  pause.  EJles 
regardent  toutes  trois  la  soie.  ) 

Première  Femme.  —  De  si  beaux  yeux  ? 

Deuxième  Femme.  —  Il  aurait  fallu  les  voir, 
quand  elle  a  aperçu  Monseigneur  Paolo  ! 

Première  Femme.  —  Sa  famille  lui  a  fait  croire 
que  c'était  Monseigneur  Paolo  il  Bello  qu'elle 
épousait,  n'e^-ce  pas  ? 

Deuxième  Femme.  —  Oui,  c'eSt  ce  qu'elle  croyait 
quand  il  eSt  entré,  et  son  regard  était  fondu  de  dou- 
ceur ;  mais  quand  on  lui  a  dit  que  c'était  un  mariage 
par  procuration,  que  monseigneur  Paolo  ne  faisait 
que  tenir  la  place  de  son  frère,  ah  !  si  tu  avais  vu  ses 
yeux,  alors... 

Première  Femme.  —  Eh  bien  ? 

Deuxième  Femme.  —  C'étaient  des  yeux  de 
fauve  !  et  puis  elle  les  tourna  vers  Monseigneur 
Paolo,  et  ce  n'étaient  plus  les  mêmes. 

Première  Femme,  elle  baisse  la  voix.  —  Son  père 
savait  bien  qu'elle  serait  morte  plutôt  que  d'épouser 
Jan  le  Strop iat,  si  elle  voyait  sa  figure. 

Deuxième  Femme,  elle  traverse  vers  la  porte  de 
gauche.  —  Oui,  on  lui  a  dit  que  c'était  tout  le  portrait 
de  son  frère.  Il  ne  doit  arriver  qu'au  milieu  de  la 
nuit,  quand  tout  sera  éteint,  quand  elle  sera  endormie; 
il  dira  qu'il  a  été  retenu  à  Pesaro,  où  on  l'avait  appelé 
en  toute  hâte... 

Première  Femme,  elle  interrompt  et  montre  du  doigt 

la  porte  à  droite.  —  Je  sais,  je  sais,  et  il  e^  là.  Tout 

cela  finira  mal,  très  mal.  Mais  ce  ne  sont  pas  nos 

affaires.  Comme  elle  s'attarde.  {Rentre  la  troisième 

Jem  me.  ) 

Deuxième  Femme.  —  C'eSt  qu'elle  n'eSt  pas  fort 
pressée  de  quitter  la  compagnie  de  Monseigneur 


FRANCESCA  DA  RIMINI  n 

Paolo.  Pourtant  ils  n'ont  pas  cessé  de  causer  ensemble 
à  ce  qu'il  m'a  paru,  tout  le  long  de  la  route,  depuis 
Ravenne. 

Première  Femme.  —  Ce  n'eft  pas  moi  qui  l'en 
blâmerai  ! 

'Troisième  Femme.  —  E^-ce  vrai,  ce  qu'on  dit, 
que  ce  mariage  n'e§t  pas  autre  chose  qu'un  marché  ? 

Deuxième  Femme.  —  Oui,  bien.  C'e^  tout  juête 
comme  si  Monseigneur  Jan  le  Stropiat,  avait  acheté 
un  palefroi  ou  un  épervier. 

Troisième  Femme.  —  Ou  une  esclave. 

Première  Femme.  —  C'eSt  vrai  qu'on  vend  des 
femmes  à  Venise  ! 

Deuxième  Femme.  —  Ce  sont  des  pirates  qui 
les  apportent  d'Orient.  On  les  vend  au  poids  de  l'or. 

Première  Femme.  —  Mais  à  Ravenne,  on  ne  les 
paie  ni  d'or  ni  d'argent  ;  on  les  a  pour  des  promesses 
d'alliance. 

Troisième  Femme.  —  C'eSt  sur  une  alliance  que 
le  marché  a  été  conclu  ? 

Première  Femme.  —  Oui.  Oh  !  c'e^  bien  simple. 
Monseigneur  Giovanni  avait  vu  un  jour  la  belle 
dame  Francesca  :  il  a  eu  le  goût  d'en  faire  sa  femme. 
Bon.  Il  se  trouve  justement  que  le  père  de  la  dame 
avait  besoin  qu'on  lui  aide  dans  ses  querelles  avec 
voisins.  Voilà  qui  s'arrange  à  merveille.  On  remet 
Mme  Francesca  aux  mains  de  Monseigneur  Giovanni, 
à  condition  qu'il  fournisse  au  père  cinquante  hommes 
d'armes,  chevaux  et  équipages,  à  la  première  réqui- 
sition. Regardez  donc  cette  pièce  de  dentelle  !  Quelle 
finesse  ! 

Troisième  Femme.  —  C'e^  du  point  de  Burano. 

Deuxième  Femme.  —  Alors  le  prix  d'une  noble 
fiancée  à  Ravenne,  c'eét  cinquante  hommes  d'armes  ? 


12  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Ce  n'eft  pas  très  cher.  Une  belle  esclave  de  Géorgie 
vaudrait  davantage,  au  marché  de  Venise. 

Troisième  Femme.  —  Et  je  jure  bien  que  le 
gentilhomme  qui  l'achèterait  serait  au  moins  beau 
garçon. 

Deuxième  Femme,  elle  écoute  à  la  porte  à  gauche  y 
qu'elle  vient  à'' ouvrir .  —  Les  voilà,  je  les  entends. 

Première  Femme,  elle  se  levé  et  prête  V oreille.  — 
Chut  !  (  Musique  très  douce  â* inHruments  à  corde  ;  on 
entend  la  voix  de  France  s  ca,  rieuse  ;  une  faible  lueur  illu- 
mine la  porte.  Les  trois  femmes  se  placent  de  chaque  côté 
et  attendent.  ) 

SCENE  II 

Les  Mêmes,  puis  Francesca,  Paolo, 
DEUX  Femmes  et  deux  Hommes. 

(  E.ntre  Paolo,  menant  Francesca  par  la  main.  Deux 
femmes  et  deux  hommes  les  suivent  avec  des  torches 
de  cire  qu'elles  fixent  dans  des  torchères  en  fer  forgé. 
On  entend  au  dehors  la  musique  un  peu  plus  forte .  ) 

Première  et  Deuxième  Femmes,  faisant  la  révé- 
rence. —  Plaise  à  Votre  Grâce  ! 

Francesca  regarde  autour  d'elle,  tenant  toujours  la 
main  de  Paolo.  —   C'eét  là  ma  chambre  de  noces  ? 

Première  Femme.  —  Non,  gracieuse  dame,  la 
chambre  e§t  plus  loin. 

Paolo.  —  Voici  le  seuil  où  je  dois  m' arrêter  et 
où  ma  mission  expire.  Adieu,  très  chère  sœur. 

Francesca,  le  retenant.  —  Tant  de  hâte,  mon 
frère  ?  (  Aux  deux  femmes.  )  Allez,  je  vous  suivrai. 
(  Les  deux  femmes  passent  dans  la  chambre  de  Fran- 
cesca. ) 


FRANCESCA  DA  RIMINI  :  15 

Paolo.  —  Oui,  il  le  faut...  adieu.  ( //  lui  baise 
la  main^  mi-agenouillé .  )  Si  je  vous  ai  servi  fidèlement 
au  lieu  et  place  de  Giovanni,  je  vous  prie  d'en  garder 
aimable  souvenir. 

Francesca,  r attirant  vers  la  table.  —  Ne  voulez- 
vous  pas  vous  asseoir  un  instant  près  de  moi  ? 
N'ave2-vous  pas  le  devoir  de  me  remettre  à  mon 
mari,  en  personne?  Et  puis  {^elle  rit  légèrement) ^ 
si  je  ne  vous  vois  pas  tous  les  deux,  à  côté  de  l'un 
de  l'autre,  comment  voulez-vous  que  je  juge  de 
votre   merveilleuse   ressemblance  ? 

Vkouo^  protestant.  —  Il  se  f.it  tard,  douce  dame... 

Francesca,  souriant.  —  Il  se  fait  tard  et  vous  êtes 
las,  le  sommeil  pèse  sur  vos  yeux.  Je  comprends 
bien  !  La  responsabilité,  les  fatigues  de  la  route... 

Paolo.  —  Vous  vous  moquez,  chère  sœur.  Pour 
ma  part,  je  ne  serais  point  las,  dussé-je  vous  servir 
jusqu'au  terme  de  la  route  de  ma  vie. 

Francesca.  —  En  vérité  ?  (  Tous  deux  se  regardent 
un  in  fiant.)  Merci.  Promesse  faite.  Dites-moi  main- 
tenant s'il  t§t  vrai  que  vous  vous  ressemblez  tant, 
votre  frère  et  vous,  qu'on  vous  prendrait  l'un  pour 
l'autre  ? 

Paolo,  évasiment.  —  Comment  vous  le  dirais-je  ? 
Sait-on  jamais  soi-même  ce  qu'on  paraît  aux  autres  ? 
Nous  sommes  frères  ;  sans  doute,  je  pense  qu'on 
doit  nous  trouver  quelque  ressemblance.  Mais  il 
a  les  cheveux  sombres  et  des  yeux  noirs  très  perçants. 
(  Il  se  relève.  ) 

Francesca.  —  Ah  !  quel  dommage  !  Il  a  les 
cheveux  sombres... 

Paolo.  —  Adieu,  encore  une  fois. 

Francesca,  à  regret.  —  Bonne  nuit.  (  Paolo  se 
dirige  vers  la  porte.  )  Paolo  ! 


14  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo,  se  retournant.  —  Vous  désirez  ? 

Francesca.  —  Rien,  rien.  Je  me  suis  sentie  très 
seule  en  vous  voyant  partir. 

Paolo.  —  Vos  femmes  vous  attendent. 

Francesca,  elle  jette  un  regard  vers  sa  chambre.  — 
Oui,  je  sais.  Mais  avant  que  vous  partiez,  dites-moi, 
eét-ce  que  je  vous  reverrai  bientôt  ? 

Paolo,  après  un  moment  d'hésitation.  —  Non,  je  ne 
crois  pas.  Désormais,  nous  ne  nous  rencontrerons 
guère,  je  le  crains. 

Francesca,  avec  une  nuance  d'humeur.  —  Vous 
pourriez  au  moins  rester  encore  un  jour,  pour  me 
tenir  compagnie.  Mon  mari  n'arrivera  peut-être  pas 
de  sitôt. 

Paolo,  qui  sait  la  vérité.  —  Il  sera  ici  demain. 

Francesca.  —  Il  e§t  près  de  minuit.  Ce  sera 
bientôt   "  demain  ". 

Paolo.  —  Oui,  bientôt.  (  Très  bas.)  Trop  tôt  ! 
(7/  soupire.  ) 

Francesca,  tri  He  ment,  à  elle-même.  —  Peut-être... 
(  Changeant  de  ton.  )  Vous  n'oublierez  pas  de  me 
donner  le  livre  dont  vous  m'avez  parlé,  n'eét-ce  pas  ? 

Paolo.  —  Je  vous  l'enverrai  sans  faute. 

Francesca.  —  Merci.  Je  n'ai  pas  lu  beaucoup 
de  livres.  Quand  l'écriture  n'eSt  pas  très  claire,  c'eSt 
si  difficile...  Mais  vous  viendrez  m'aider  à  lire, 
quelquefois  ?... 

Paolo.  —  Oui,  je  viendrai...  quelquefois.  Mais 
récriture  de  ce  livre  eSt  bien  belle  et  claire. 

Francesca.  —  De  quoi  parle-t-il  ce  beau  livre? 
Vous  ne  pourriez  pas  me  le  dire,  un  peu  ? 

Paolo.  —  C'e§t  l'hi^oire  d'un  chevalier  et  d'une 
grande  reine  ;  et  le  livre  dit  comment  ils  s'aimèrent 
tous  les  deux. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  15 

Francesca,  après  une  pause.  Pensive.  —  ESt-ce 
qu'ils  s'aimèrent  fidèlement  ? 

Paolo,  après  une  pause.  —  Oui,  très  fidèlement. 
Jusqu'à  la  fin. 

Francesca,  intéressée.  —  Et  il  n'y  a  rien  d'autre  ? 

Paolo.  —  Nous  n'aurions  pas  le  temps,  mainte- 
nant, pour  que  je  vous  dise  tout.  Mais  j'espère  que 
l'hi^oire  vous  plaira,  quand  vous  la  connaîtrez. 

Francesca.  —  J'en  suis  sûre. 

Paolo.  —  Et  maintenant.  Madame  ma  sœur,  il 
faut  vous  dire  adieu. 


SCENE  III 

Francesca,  Paolo,  puis  les  Femmes 
ET  LE  Vieux  Serviteur 

Francesca,  à  regret.  —  Puisqu'il  le  faut...  (  Vaolo 
s'attarde  un  moment,  puis,  avec  un  effort,  va  droit  à  la 
porte  et  sans  se  retourner.  Francesca,  seule,  soupire,  se 
lève,  va  lentement  et  à  regret  vers  la  chambre  à  coucher,  se 
retourne ,  puis ,  semblant  prendre  tout  à  coup  la  résolution 
d" oublier,  se  dirige  vers  la  fîatue  de  la  Vierge  et  Joint 
ses  mains  devant  l'image.)  Ave  Maria  gratia  plena... 
(  Sa  voix  se  perd  dans  le  murmure  bas  de  la  prière. 
Courte  pause.)  Salve  regina,  mater  misericordiae, 
vita,  dulcedo  et  spes  nostra...  (  ha  voix  se  perd  dans 
un  murmure  comme  plus  haut.  Tandis  qu'elle  prie,  rentn 
la  première  femme  de  la  chambre  â  coucher.  ) 

Première  Femme.  —  Madame,  il  t§t  presque 
minuit. 

Francesca.  —  Je  viens.  {Elle  jette  un  regard 
autour  d'elle  puis  s'avance  vers  la  porte  de  sa  chambre.  — 


i6  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Sortent  V ranee  sea  et  la  Première  Femme  ^  fermant  la 
porte.  —  A.  peine  sont-elles  sorties,  entre  par  la  petite 
porte  à  droite  le  vieux  serviteur,  portant  une  eotte  de 
mailles,  un  heaume  et  des  armes.  Il avanee avee préeaution, 
tend  l'oreille  près  de  la  chambre  à  eoueher,  puis,  allant 
à  la  panoplie,  se  met  à  j  disposer  les  armes.  Puis  il 
passe  à  gauche,  éteint  l'une  des  torches  de  cire  et  emporte 
la  seconde  tout  allumée.  Dans  Pinçant  qu'il  saisit  Pétei- 
gnoir  pour  éteindre  la  veilleuse,  rentre  la  Première  Femme ^ 

Première  Femme.  —  Que  fais-tu  là  ? 

Le  Serviteur.  —  C'e§t  l'ordre  de  Monseigneur. 
Toutes  les  lumières  doivent  être  éteintes  à  minuit. 

Première  Femme.  —  Tu  pourrais  au  moins  nous 
laisser  le  temps  de  partir,  quand  nous  aurons  ter- 
miné notre  service  auprès  de  la  mariée. 

Le  Serviteur.  —  Vous  emporterez  les  flambeaux 
de  la  chambre  de  Madame  pour  vous  éclairer. 

Première  Femme,  elle  le  regarde.  —  Ah  !  je 
comprends.  Mais  il  ne  faut  pas  éteindre  la  lampe 
de  Notre-Dame  :  cela  porterait  malheur  au  mariage. 
Voyons,  que  je  trouve  ce  voile  que  Madame  a 
laissé  tomber.  (  hs  serviteur  V accompagne  avec  une 
torche.  Elle  trouve  le  voile  à  F  endroit  où  Francesca  s*  était 
assise,  he  serviteur  se  dirige  aussitôt  vers  la  porte  de 
Giovanni  et  sort,  laissant  la  porte  entre-h aillée.  L,a 
première  femme  ouvre  la  porte  de  la  chambre  de  Francesca, 
it  on  aperçoit  de  la  lumière.  La  deuxième  femme  efî  sur 
le  point  de  sortir.  ) 

Première  Femme.  —  Le  voilà,  je  viens  de  le 
trouver.  (  Elles  entrent,  laissant  la  porte  ouverte.  ) 


FRANCESCA  DA  RIMINI  17 

SCENE  IV 
Giovanni,  j&w/  Frances  c  a 

La  Voix  de  la  Première  Femme,  à  V intérieur.  — 
Nous  souhaitons  bonne  nuit  à  Votre  Grâce.  {Entrent 
les  deux  femmes  ^  portant  des  flambeaux  ;  elles  rient,  regar- 
dent derrière  elles,  et  sortent  à  gauche.  La  scène  eft  dans  une 
obscurité  presque  complète,  sauf  une  lueur  de  lune  qui 
filtre  à  travers  les  volets  mal  clos  de  la  fenêtre.  Au  moment 
oil  les  femmes  ferment  la  porte,  Francesca  entre,  en  robe 
de  nuit  blanche.  —  Au  même  moment,  entre  Giovanni, 
par  la  porte  de  sa  chambre.  Il  rencontre  Francesca,  de 
façon  qu'on  aperçoit  son  visage  à  la  clarté  de  la  lune.  ) 

Francesca,  frappée  de  terreur.  —  Ah  !  qui  êtes- 
vous  ? 

Giovanni.  —  Giovanni  Malateéta. 


RlDEAQ 


Ade  Premier 


Ljû  chambre  de  Francesca.  Architecture  gothique.  Double 
porte  au  fond  avec  un  grand  verrou  de  fer  ouvragé ^  très 
apparent  sitôt  que  les  tentures  sont  écartées.  Fenêtres 
à  gauche^  au  premier  et  au  second  plan ^  et  à  gauche  au 
fond  :  cette  dernière  étroite  et  dépourvue  d"* escalier . 

Petite  porte  ogivale  à  gauche  au  premier  plan.  A  droite  y 
au  fond  ^  alcôve  ouverte^  où  on  aperçoit  un  lit  à  tentures. 
A  droite^  au  second  plan^  grande  cheminée  gothique. 
Fa  salle  e^ pavée  de  dalles  blanches  et  noires.  En  bas, 
à  gauche,  fauteuil  gothique  à  grand  dossier  pour  deux 
personnes  avec  escabeau.  Fes  fenêtres  sont  hautes  et 
on  j  accède  par  des  marches,  de  sorte  qu'en  se  tenant 
sur  la  marche  la  plus  élevée  de  la  fenêtre  de  gauche,  au 
second  plan,  on  peut  jeter  les  jeux  par-dessus  le  dossier 
du  fauteuil.  Au  lever  du  rideau,  les  oiseaux  chantent 
dehors  et  le  soleil  levant  lance  un  rayon  par  la  fenêtre 
de  gauche  au  fond.  Fendant  la  durée  de  Pacte,  le  soleil 
se  meut  lentement  jusqu"  à  ce  que  les  rajons  du  couchant 
tombent  par  les  fenêtres  de  gauche  au  premier  et  au 
second  plan. 


SCENE  PREMIERE 
Concordia,  puis  Giovanni 

Concordia,  au  lever  du  rideau.  Elle  s* avance  entrt 
les  tentures  du  fond  et  appelle.  —  Maman  !  (  Elle 
entre,  regarde  P alcôve  et  appelle.  )  Maman  chérie  ! 
(  Elle  s^ avance  vers  r alcôve,  pour  voir.  )  Ct§t  qu*ellc 
e§t  encore  au  jardin,  alors.  {Elle  passe  à  gauche, 
monte  par  les  marches  de  la  fenêtre  de  gauche  au  deuxième 
plan,  qu'elle  ouvre.  Un  flot  de  lumière  lui  inonde  le 
visage.  Les  oiseaux  chantent.  Elle  regarde  dehors.)  Oui, 
la  voilà,  avec  mon  oncle  Paolo.  Quel  malheur  que 
cette  fenêtre  soit  si  haute  1  J'aurais  sauté  jusqu'en 
bas  et  je  les  aurais  vite,  vite  surpris  par  mes  baisers. 
Mais  il  y  a  bien  deux  fois  la  hauteur  d'un  homme  I 
(  Elle  les  guette.  )  Voilà  que  leurs  têtes  se  touchent 
presque.  (Elle  guette,  puis  elle  rit.)  Si  j'avais  une 
rose,  je  la  leur  jetterais  —  une  seule  rose  pourrait 
les  toucher  tous  les  deux.  (  Elle  guette.  )  Les  voilà  qui 
se  promènent  sous  les  pommiers  en  fleur  —  ah  l 


24  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

qu'ils  sont  beaux  !  —  Adieu,  à  bientôt  !  (  Elle  leur 
envoie  des  baisers^  demeure  encore  un  temps  à  les  regarder 
puis  redescend  de  la  fenêtre,  debout  sous  la  lumière  forte  ^ 
Comme  j'aime  le  jardin  quand  la  tiédeur  du  prin- 
temps monte  en  chaleur  d'été  !  L'air  e§t  si  doux 
au  temps  où  les  fleurs  se  font  fruits,  où  les  petits 
oiseaux  essayent  leurs  ailes  !  (  Entre  Giovanni,  par 
le  fond,  doucement,  comme  s'il  voulait  la  surprendre. 
Concordia  prête  r oreille,  sourit,  et  tend  ses  mains  derrière 
elle  pour  qu'il  les  prenne.  Il  les  saisit,  les  tient,  et  lui 
embrasse  la  tête.  Elle  rit,  jojeuse.)  Père!  Je  savais 
bien  que  c'était  toi  ! 

Giovanni,  tendrement.  —  Il  y  a  donc  deux  yeux 
dans  cette  petite  nuque  ? 

Concordia.  —  Non,  mais  il  y  a  en  dans  mon 
cœur. 

Giovanni.  —  Pour  voir  ceux  que  tu  aimes. 
Combien  sont-ils,  mon  enfant  ? 

Concordia.  —  Tu  sais  bien.  Vous  êtes  trois. 
Il  y  a  toi  et  puis  maman,  et  puis  mon  oncle  Paolo, 
Et  toi,  combien  en  aimes-tu  ? 

Giovanni,  avec  un  sourire.  —  Les  mêmes.  Toi 
et  Paolo,  et  ta  mère. 

Concordia.  —  Et  maman  m'aime,  moi,  et  puis 
mon  oncle  Paolo,  et  puis  toi.  (  Elle  rit.  ) 

Giovanni,  gravement,  demi  à  part.  —  Moi  ? 

Concordia.  —  N'es-tu  donc  pas  son  mari  ? 
C'e§t  toi  qu'elle  aime  d'abord,  bien  sûr. 

Giovanni.  —  Oui,  mais  le  dit-eUe  ? 

Concordia.  —  Quoi  donc  ? 

Giovanni,  avec  émotion.  —  Qu'elle  m'aime... 

Concordia.  —  Cela  va  sans  dire. 

Giovanni,  demi  à  part.  —  Il  n'en  serait  que  plus 
tendre  de  le  dire.  (  A  Concordia,  en  hésitant.  )  E^-ce 


FRANCESCA  DA  RIMINI  2j 

qu'elle  te  parle  quelquefois  de  moi  ?  E§t-ce  qu'elle 
ne  te  parle  jamais  tendrement  de  moi  ? 

Concordia,  elle  essaye  de  se  rappeler.  —  Si,  si,  je 
suis  sûre  que  si.  (  'Rlle  se  souvient,  )  Oh  oui  !  Tiens ^ 
l'autre  jour  encore  elle  a  dit  que  tu  saurais  mater  le 
cheval   le   plus    vicieux. 

Giovanni,  qui  a  écouté  avidemment ^  désappointé .  — 
C'e§t  tout  ? 

Concordia.  —  Et  que  tout  le  monde  a  peur  de 
toi. 

Giovanni.  —  Ta  mère  a  peur  de  moi  ? 

Concordia.  —  Oh  oui  ! 

Giovanni.  —  Et  toi,  mon  enfant  ?  Toi  aussi,. 
tu  as  peur  de  moi  ? 

Concordia,  d^une  impulsion  soudaine^  lui  jette  les 
bras  autour  du  cou.  —  Non,  vraiment  !  Je  t'aime  bien 
trop.  Pourquoi  donc  aurais-je  peur  de  toi  ?  M'as-tu 
jamais  dit  une  parole  rude,  m'as-tu  jamais  fait  du 
mal,  m'as-tu  jamais  refusé  rien  de  ce  que  je  te  deman- 
dais ? 

Giovanni,  tri  fie  ment.  —  Ai-je  jamais  rien  refusé 
à  ta  mère  ?  Lui  ai-je  jamais  fait  du  mal  ? 

Concordia.  —  Mais  non,  bien  sûr  ! 

Giovanni.  —  Et  pourtant  elle  a  peur  de  moi. 

Concordia.  —  Oui,  mais  un  peu,  seulement, 
quand  tes  yeux  sont  bien  noirs  et  que  tu  fronces  le 
sourcil.  Oui,  comme  cela.  {Elle  lui  caresse  le  front 
en  riant.  )  Là,  là  1  Allons,  maintenant,  regarde-moi 
et  fais-moi  un  beau  sourire,  comme  mon  oncle 
Paolo. 

Giovanni.  —  C'eSt  un  talent  que  je  n'ai  jamais 
possédé.  Je  ne  sais  pas. 

Concordia.  —  Mais  si,  tu  sais.  Et  puis  c'eSt 
une  chose  que  maman  aime  tant  I  Elle  en  parle. 


*6  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

quelquefois  du  sourire  de  mon  oncle  Paolo,  quand  il 
n'eft  pas  là  ;  elle  trouve  que  je  lui  ressemble. 

Giovanni,  il  tressaille ^  maii  se  contient.  —  Que  tu 
lui  ressembles  ! 

Concordia.  —  Mais  oui.  Qu*e§t-ce  que  tu  as  ? 


SCENE  II 
Les  Mêmes,  puis  Paolo 

Giovanni.  —  Rien.  (7/  lui  tourne  la  figure  vers 
la  lumière  et  l'* examine  en  silence.  'Entre  Paolo,  qui  refîe 
debout  sous  la  porte  du  fond.  Il  les  regarde  sans  parler.  ) 
Non,  tu  ne  ressembles  pas  à  mon  &ère  Paolo. 

Paolo,  s^ avançant.  —  Concordia,  me  ressembler, 
à  moi  ?  Je  voudrais,  moi,  lui  ressembler,  à  elle  !  Elle 
a  les  yeux  de  sa  mère,  et  un  cœur  sans  reproche, 
comme  son  père.  (  A  Concordia,  en  lui  caressant  la 
main,  tandis  qu'elle  lève  les  jeux  vers  lui.  )  Oui,  mon 
enfant,  ton  père,  que  tu  vois  là,  e§t  l'homme  le 
plus  brave  qui  jamais  ait  chevauché  monture  ou 
couché  lance  au  râtelier. 

Giovanni.  —  Pas  plus  brave  que  toi,  frère. 

Concordia,  à  Giovanni.  —  Ni  moins  doux  à 
ceux  que  tu  aimes.  Seulement,  voilà,  tes  ennemis 
ont  peur  de  toi. 

Giovanni.  —  Comment,  mais  tu  disais  tout  à 
l'heure  que  ta  mère... 

Concordia,  riant  mais  craignant  qu'il  n^ achève.  — 
Chut,  père  !  Cela,  c'eét  un  secret. 

Paolo,  inquiet,  mais  le  sourire  aux  lèvres.  —  Quel 
secret,  mon  enfant } 

Concordia.  —  Rien,  rien. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  27 

Paolo.  —  La  vie  tourne  sur  des  riens. 

Giovanni.  —  Oui.  Une  paille  dans  un  rivet 
d'armure,  une  lame  qui  résiste  au  fourreau,  une  pelure 
de  pomme  sur  le  pavé,  qui  vous  fait  glisser  le  pied 
dans  un  duel  à  mort,  un  mot  mal  compris,  un  coup 
d'œil... 

Concordia  l^ embrasse.  —  Un  baiser  ! 

Giovanni,  en  demi  aparté.  —  Même  cela,  même 
cela.  Il  y  a  des  hommes  qui  sont  morts  pour  un  baiser 
—  ou  seulement  pour  en  avoir  désiré  un. 

Concordia.  —  Nos  vieilles  chansons  parlent 
bien  d'hommes  et  de  femmes  qui  sont  morts  par 
amour. 

Paolo,  légèrement.  —  Oui,  dans  les  anciens  temps, 
mon  enfant.  De  nos  jours,  cela  n'arrive  plus. 

Concordia.  —  Pourquoi  donc  ?  Les  hommes 
aiment-ils  moins  ? 

Paolo.  —  Peut-être  que  les  femmes  aiment 
davantage. 

Giovanni.  —  Il  y  a  une  autre  mort  que  celle  du 
corps,  une  mort  pire,  une  mort  vive  qui  tue  en 
l'homme  l'espérance,  et  qui  peint  le  monde  entier 
d'une  noirceur  peftilentielle.  Car  l'espérance  ea 
le  cœur  de  l'âme.  Tant  que  ce  cœur  bat  encore 
l'âme  eSt  vivante,  mais  le  jour  où  une  femme  vient 
étrangler  l'espérance,  elle  étouffe  le  souffle  de  l'âme, 
et  rime  meurt.  J'aimerais  mieux  mourir  dix  fois 
de  mon  corps. 

Concordia.  —  Oh  !  père,  comme  tu  parles 
avec  amertume  !  Nous  sommes  encore  si  jeunes, 
dans  la  jeunesse  de  l'année  !  Regarde  la  lumière  du 
soleil  ;  écoute  plutôt  les  petits  oiseaux.  y 

Giovanni.  —  Je  suis  vieux  avant  mon  temps. 


28  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

La  lumière  du  soleil  ne  me  réchauffe  pas  ;  je  n'entends 
pas  la  chanson  des  oiseaux. 

Paolo.  —  Voyons,  frère,  un  peu  de  gaîté  I 
Voilà  une  triste  humeur  pour  une  matinée  de  prin- 
temps. Nous  sommes  en  paix  avec  nos  voisins  ; 
tes  Etats  sont  prospères  plus  que  ceux  de  nos  autres 
princes  ;  tu  as  une  douce  fillette  qui  t'aime...  (  Fran- 
cesca  entre  par  la  gauche.^  un  frère  loyal  et  (//  voit 
France sca  )  la  plus  belle,  la  plus  fidèle,  et  la  plus  tendre 
femme  du  monde. 


SCENE  III 
Giovanni,  Frances ca,  Concordia,  Paolo 

Francesca.  —  Tant  de  choses,  moi  ? 

Giovanni  lui  prend  la  main  gauche  et  la  baise.  — 
Oui,  tout  autant,  et  pour  moi  bien  plus  encore. 
(  Francesca  frémit  visiblement  et  échange  un  regard  avec 
Faolo.  De  la  main  droite,  elle  serre  Concordia  contre  elle.  ) 

Francesca,  à  Giovanni.  —  Merci,  Monseigneur. 
(  File  retire  la  main.  ) 

Giovanni.  —  Monseigneur  !  Toujours  l'éter- 
nelle  cérémonie,   l'impitoyable   respeél  ! 

Francesca.  —  Que  faut-il  donc  dire  ? 

Giovanni.  —  Appelez-moi  par  mon  nom,  Gio- 
vanni. 

Concordia,  innocemment.  —  Ou  Jan  le  Stropiat 
—  elle  t'appelle  souvent  ainsi.  (  Vaolo  écarte  Concordia 
pour  r empêcher  de  parler.  ) 

Giovanni,  blessé.  —  Madame  ! 

Francesca,  froidement.  —  "  Madame  "  n'eSt-il 
pas  aussi  cérémonieux  que  "  Monseigneur  "  ? 


FRANCESCA  DA  RIMINI  29 

Giovanni.  —  Si.  {Francesca  passe  à  gauche.  Gio- 
vanni^ debout  et  pensifs  la  regarde  s'en  aller.  Francesca 
s'assied  sur  le  fauteuil,  prend  un  livre  et  feint  de  lire. 
Pendant  ce  dialogue,  Paolo  et  Concordia  sont  remontés.  ) 

Giovanni,  à  Francesca.  —  Quel  livre  lisez- vous, 
Madame  ? 

Francesca,  sans  lever  les  jeux.  —  L'hi§toire  de 
Lancelot  et  de  Guenièvre,  Monseigneur. 

Concordia,  à  la  fenêtre  de  gauche  premier  plan.  A 
Paolo.  —  Oncle  Paolo,   regardez   donc  ! 

Paolo.  —  Qu'7  a-t-il  ?  Je  ne  vois  rien. 

Concordia,  à  part  à  Paolo.  —  Cette  femme  qui 
vient  de  passer.  Elle  se  cache  la  figure.  (  Francesca 
tourne  les  yeux  vers  eux.  ) 

Paolo,  à  Concordia.  —  Encore  !  (  Paolo  sort  par 
le  fond.  ) 

SCENE  IV 
Giovanni,  Francesca 

Concordia,  à  part  à  la  fenêtre.  —  Je  voudrais 
bien  savoir...  (  Sort  Concordia  par  le  fond.  ) 

Giovanni,  qui  s'eH  assis  près  de  Francesca  sans 
qu'elle  s'en  aperçoive.  —  Francesca... 

Francesca.  Elle  se  recule  dans  le  coin  du  grand  fau- 
teuil. —  Oh  !  Votre  Seigneurie  est  donc  encore  là  ? 

Giovanni,  /'/  s'assied  près  d'elle.  —  Oui.  Cela 
vous  t§t  désagréable  ? 

Francesca.  —  Quoi  ? 

Giovanni.  —  Que  je  sois  encore  là.  Vous  me  le 
faites  penser,  vraiment. 

Francesca.  —  Vous  pensez  trop,  Monseigneur. 


JO  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Giovanni.  —  Je  pense  trop  à  vous,  Francesca. 
Et  moi  je  ne  suis  jamais  dans  vos  pensées. 

Francesca.  —  Jamais  ?  Oh,  si  c'e^  là  ce  que 
vous  pensez,  vous  vous  trompez  bien  ! 

Giovanni.  —  Alors,  vos  pensées  sont  cruelles. 

Francesca.  —  Pas    toujours. 

Giovanni.  —  Souvent,  avouez-le. 

Francesca.  —  Ne  m'accablez  pas  de  questions. 
Monseigneur.  Prenez-moi  telle  que  je  suis.  Ai-je 
été  pour  vous  une  femme  fidèle  ? 

Giovanni.  —  Oui. 

Francesca.  —  Pour  votre  enfant,  une  mère 
aimante  ? 

Giovanni.  —  Oui. 

Francesca.  —  Suis-je  dévouée  à  vos  intérêts  ? 

Giovanni.  —  Oui. 

Francesca.  —  Suis-je  obéissante  à  vos  volontés  ? 
Ai-je  honnêtement  rempli  mes  devoirs,  ma  tenue 
a-t-elle  été  modeste  ? 

Giovanni.  —  Oui,  en  tout... 

Francesca.  —  Fh  bien,  n'e^-ce  donc  pas  tout  ? 
n'êtes-vous  point  satisfait  ?  N'avez-vous  pas  encore 
plus  que  neuf  de  vos  amis  sur  dix  qui  sont  mariés  ? 
Que  demandez-vous  de  plus  à  votre  femme,  fidèle, 
striâ:e  à  ses  devoirs,  honnête,  modeste  en  sa  tenue, 
et  obéissante  à  vos  volontés  ? 

Giovanni.  —  Je  demande  un  peu  de  tendresse... 

Francesca.  —  De  l'amour,  peut-être  ? 

Giovanni.  —  Oh  !  si  peu,  Francesca,  si  peu. 
Si  peu,  que  vous  puissiez  sentir  quelque  peine  à 
m'appeler  Jan  le  Stropiat,  Jeannot  l'Estropié,  sentir 
que  là-dessous  (  il  se  frappe  la  poitrine  )  il  y  a  de  la 
chair  vive  —  du  sang  qui  gicle  par  la  blessure  —  de 
la  chair  qui  vibre  sous  le  couteau. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  yi 

Francesca.  —  Ce§t  là  ce  que  vous  dites  amour  ? 
C'est  là  tout  ce  que  vous  demandez  ? 

Giovanni.  —  C'eSt   tout. 

Francesca,  avec  gravité ,  —  Je  suis  fâchée  de  vous 
avoir  causé  de  la  peine.  De  ce  jour  en  avant  je  tâcherai 
de  ne  pas  vous  faire  de  peine,  ainsi  que  je  l'ai  fait 
trop  souvent. 

Giovanni,  éclatant.  —  Oh  !  je  me  moque  bien 
de  la  peine  !  Je  subirais  toutes  les  tortures  du  corps, 
toutes  les  agonies  de  l'esprit,  les  angoisses  même  de 
l'âme  en  ses  souffrances  éternelles,  si  toute  cette 
peine  pouvait  acheter  de  vous  un  seul  baiser  d'amour  I 

Francesca,  frissonnante.  —  C'est  plus  que  vous 
n'avez  demandé. 

Giovanni.  —  Pas  plus  que  je  n'ose  espérer. 

Francesca.  —  Vous  êtes  trop  osé  alors,  sur 
ma  vie.  Je  vous  ai  donné  tout  ce  que  j'ai,  et  vous 
voulez  encore  davantage  ;  vous  voulez  de  l'amour. 
De  l'amour  !  de  l'amour  ! . . .  (  'Bile  détourne  les  jeux^ 
et  r  expression  de  son  visage  se  perd  dans  le  rêve.  ) 

Giovanni,  après  un  temps.  —  Francesca  !...  (7/ 
lui  prend  la  main,  tendrement.  ) 

Francesca,  sursautant  comme  piquée  au  vif,  et  lui 
arrachant  sa  main,  pleine  d'horreur.  —  De  l'amour  ! 
(  Courte  pause.  )  Avez-vous  donc  oublié  ? 

Giovanni,  implorant.  —  Et  vous,  ne  pouvez- 
vous  donc  oublier  ? 

Francesca.  —  Moi  ?  Ah  !  jamais,  tant  que  mes 
yeux  pourront  vous  voir,  tant  que  mes  oreilles 
pourront  entendre  votre  voix  !  Oublier  ?  Le  torrent 
des  années  ne  pourrait  laver  ma  mémoire,  ni  le  déluge 
des  éternités  la  noyer  d'oubli  !  Elle  vivra  par  delà 
les  siècles  et  les  mondes  jusqu'au  jour  où  j'exhalerai 
ma  plainte  au  tribunal  du  Tout-Puissant,  dans  les 


32  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

cieux,  à  moins  que  je  ne  la  traîne  aux  enfers,  moins 
vides  d'espoir  que  cette  vie  terrestre.  Oublier  ? 
Oublier  que  j'ai  été  vendue  comme  une  esclave, 
dupée  comme  une  enfant,  outragée  comme  la  plus 
vile  d'entre  les  femmes  !  Oublier  que  le  marché  fut 
fait  entre  votre  père  et  le  mien,  qu'ils  me  dépêchèrent 
votre  frère,  —  un  frère  qui  e§t  un  ange  autant  que 
vous  êtes  un  démon,  —  et  qu'il  fut  votre  sub^itut 
devant  l'autel,  votre  semblance  et  vivante  image, 
voilà  ce  qu'ils  me  dirent  !  Oublier  votre  arrivée  tar- 
dive la  nuit  de  mes  noces,  au  milieu  des  ténèbres, 
pour  me  duper,  pour  retarder  la  révélation  de  votre 
visage  jusqu'à  l'aube  grise,  quand  je  serais  femme 
déjà,  quand  il  serait  trop  tard  !  Ah  !  ils  savaient  bien 
ma  fierté  et  ma  violence  !  Ils  comprenaient  bien  que 
si  j'avais  seulement  pu  vous  voir  au  grand  soleil 
du  bon  Dieu,  je  me  serais  fait  écarteler  plutôt  que  de 
me  laisser  toucher  par  vous  !  Ils  savaient  bien  que 
si  je  vous  apercevais  cette  nuit-là,  dans  la  clarté  de 
la  lune,  je  vous  égorgerais  de  votre  propre  épée,  de 
mes  mains  nues,  plutôt  que  de  livrer  mon  corps  de 
vierge  à  vos  affreux  embrassements  !  Ils  le  savaient 
bien,  ils  me  connaissaient  bien  !  Mais,  hélas  !  j'eus 
beau  vous  voir  comme  je  vous  vois  maintenant, 
votre  force  brutale  écrasa  ma  misérable  faiblesse,  et 
le  souffle  perdu,  les  yeux  obscurcis,  les  sens  étouffés, 
je  m'évanouis  dans  vos  bras  cruels,  —  et  quand  je 
pus  respirer,  quand  je  revins  à  moi,  il  était  trop  tard, 
trop  tard  à  jamais  !  Oublier  ?  Non,  pas  si  un  miracle 
vous  transformait  là,  devant  mes  yeux,  vous  incar- 
nait en  tout  ce  que  vous  n'êtes  pas...  non,  je  ne  pour- 
rais pas  oublier  !  Et  la  postérité  aura  pitié  de  moi, 
tandis  que  votre  nom  de  lâche  refera  cloué  au  pilori 
des  âges,  et  votre  exécrable  mémoire  crucifiée  sur 


FRANCESCA  DA  RIMINI     '  35 

le  calvaire  des  siècles  !   Oublier  ?  jamais  !  jamais  ! 
jamais  !  jamais  ! 

Giovanni,  qui  n'a  cessé  de  la  fixer  intensément.  — 
Que  vous  êtes  belle  dans  votre  fureur  ! 

Francesca.  —  Et  c'e^  là  tout  ce  que  vous 
trouvez  à  répondre  ? 

Giovanni.  —  Et  quelle  autre  réponse  puis-jc 
faire  ?  Regardez- vous,  et  doutez,  si  vous  l'osez, 
que  tout  homme  s'abandonne  à  la  mort  et  à  la  ruine 
pour  vous  posséder,  avec  votre  amour  ou  contre 
votre  haine.  (  Il  se  glisse  vers  elle.  ) 

Francesca.  —  Ainsi  que  toute  femme  aban- 
donnerait sa  vie  et  son  âme  plutôt  que  de  subir 
votre  amour. 

Giovanni.  —  Et  pourtant  je  vis,  et  vais  mourir 
pour  vous. 

Francesca,  incrédule.  —  Vous   allez   mourir  ? 

Giovanni.  —  Oui,  et  la  merci-Dieu,  suis  résolu 
à  mourir. 

Francesca,  avec  un  regard  pénétrant.  —  De  vieil- 
lesse ? 

Giovanni,  se  contenant.  —  Nenni,  ne  vous  mo- 
quez pas.  Je  supporterai  votre  moquerie  avec  moins 
de  courage  que  votre  haine.  (  Il  taquine  sa  dague.  ) 

Francesca,  méprisante.  —  Si  je  me  moque,  ver- 
serez-vous  des  larmes  ? 

Giovanni.  —  Non.  Du  sang. 

Francesca.  —  Des  paroles  !  Vous  les  versez 
abondamment. 

Giovanni.  —  Raison  de  plus  pour  que  ce  soient 
nos  dernières. 

Francesca.  —  Nos  dernières  ?  Voulez-vous  donc 
ici  mettre  fin  à  nos  deux  existences  ?  .         ;. 


54  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Giovanni,  s* approchant  encore.  —  Oui.  (  Us  se 
regardent  Vun  V  autre  fixement .  ) 

Francesca,  après  une  pause.  —  Vous  parlez  sé- 
rieusement ? 

Giovanni.  —  Oui,  très  sérieusement.  Je  vous 
aime  assez  pour  ne  plus  pouvoir  vivre  sous  votre 
mépris  et  votre  haine.  Je  vous  aime  bien  trop  pour 
mourir,  et  vous  laisser  vivante  après  moi. 

Francesca,  qui  commence  à  comprendre  son  danger.  — 
Votre  cerveau  e§t  fêlé,  vous  êtes  fou  ! 

Giovanni.  —  Non.  C'e^t  mon  cœur  qui  e§t 
brisé,  enfin.  Voilà  tout.  (  Il  tire  sa  dague ^  sans  que 
Francesca  s'en  aperçoive  et  la  cache  derrière  lui.  De  la 
main  gauche  il  lui  saisit  le  poignet,  mais  sans  violence. 
Il  parle  à  mi-voix,  tendrement.  )  Francesca,  pour  la  der- 
nière fois  écoute-moi,  avant  que  nous  descendions 
tous  deux  vers  les  ténèbres... 

Francesca,  la  voix  sourde  d'horreur.  —  Si  vous 
aller  me  tuer,  faites  venir  un  prêtre...  J'ai  une 
confession  à  faire. 

Giovanni.  —  Non,  ton  âme  s'en  ira  avec  la 
mienne  et  demeurera  avec  la  mienne  à  jamais,  à 
jamais.  Je  serai,  moi,  ton  confesseur,  et  je  scellerai 
ta  confession  de  mon  baiser  sur  tes  lèvres.  (  Il T attire 
vers  lui  de  la  main  gauche,  et  de  la  droite  il  lève  le  poignard 
sur  son  cou.  Elle  ferme  les  yeux.)  Un  baiser,  un  seul 
baiser  1 

Francesca,  ouvre  les  yeux  soudain  et  recule  d'un 
bond.  —  Je  vous  hais  !  (  //  ////  tient  les  poignets,  la 
dague  levée.  )  Lâche,  frappez,  si  vous  l'osez  !  Déli- 
vrez-moi de  l'horreur  de  mon  esclavage,  de  la  souil- 
lure de  votre  affreux  amour  !  Frappez,  frappez, 
mais  frappez  donc  !  (  Elle  se  précipite,  étreint  la  main 


FRANCESCA  DA  RIMINI  5Î 

de  Giovanni  qui  tient  la  dague,  et  s^ efforce  de  tourner  la 
pointe  vers  son  sein.  ) 

Giovanni,  dégage  violemment  sa  main  et  recule.  — 
Vous  désarmeriez  Satan.  Je  voulais  vous  tuer. 

FRANCE.SCA,  à  voix  basse.  —  Et  vous-même  ! 

Giovanni.  —  Ah  !  je  le  peux  encore  ! 

Francesca,  qui  le  voit  frénétique .  —  Pour  Famour 
de  Dieu... 

Giovanni.  —  Qv-e  mon  sang  retombe  sur  votre 
tête  !  (  Il  appuie  la  dague  sur  son  propre  flanc.  ) 

Francesca,  elle  s'élance^  et,  d'une  énergie  désespérée^ 
lui  arrache  sa  dague,  qui  tombe  sur  les  dalles.  —  Vous 
êtes  fou  !  (  E^lle  lui  serre  les  deux  poignets  et  le  domine 
du  regard.  ) 

Giovanni,  se  remettant  peu  à  peu  et  la  considérant 
avec  surprise.  —  Si  vous  n'aviez  retenu  ma  main^ 
vous  seriez  libre. 

Francesca.  —  Vous  seriez  libre  si  vous  n'aviez 
retenu  ma  main. 

Giovanni.  —  Je  n'ai  pas  eu  le  coeur  de  frapper. 

Francesca.  —  Ni  moi  le  cœur  de  vous  voir 
mourir. 

Giovanni.  —  Et  pourtant,  vous  me  haïssez. 

Francesca.  —  Si  vous  m'aimez,  laissez-moi. 

Giovanni,  //  la  regarde  un  temps  ;  puis,  oubliant 
sa  dague,  tourne  sur  ses  talons  et  gagfte  la  porte,  têtr 
basse  et  les  pas  incertains,  doucement.  —  Je  vous 
laisserai  donc,  parce  que  je  vous  aime.  (  EJle  If 
suit  des  yeux,  et  baisse  un  peu  la  tête.  Il  sort.  '' 


j6  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

SCENE  V 
Frances  c A  seule 

Francesca  se  laisse  tomber  sur  le  fauteuil  les  yeux 
encore  tournés  vers  la  porte.  —  Dieu  clément  !  Ah  ! 
l'étrange  couple  de  maîtres  que  tu  as  donnés  à 
l'hume  !  Amour  et  Haine.  L'Amour  si  fort  qu'il 
veut  tuer  ce  qu'il  aime,  la  Haine  si  faible  qu'elle  ne 
peut  voir  mourir  ce  qu'elle  hait.  Il  aurait  pu  m' assas- 
siner {elle  frissonne^  en  état  de  péché  mortel.  En 
vérité,  celle  qui  pèche  par  amour  ne  livre  pas  que 
son  corps,  elle  livre  son  âme.  Un  coup  de  dague, 
l'aurais-je  seulement  senti?  et  après...  la  nuit...  et 
après...  la  chute,  plus  bas,  plus  bas,  toujours  plus 
bas,  dans  le  tréfonds  de  l'enfer,  pour  l'éternité, 
parmi  l'angoisse  et  la  torture,  jusqu'à  la  consomma- 
tion des  siècles.  Pour  l'amour  ?  non  !  et  si,  pourtant, 
pour  l'amour  de  l'amour  !  Ah  !  comment  laver  tout 
cela,  la  vie  mauvaise,  le  mensonge  vivant,  la  confes- 
sion fausse,  le  sacrilège  de  la  communion  reçue 
dans  le  péché  non  révélé  ?  Et  ce  qu'il  y  a  de  pire,  cet 
amour,  de  tous  les  crimes  contre  Dieu  fait  des  baga- 
telles, au  prix  d'une  misérable  seconde  de  volupté  ! 
J'en  jure  les  vérités  éternelles,  il  faut  que  nous  soyons 
les  mignons  du  Malheur  pour  n'oser  d'autre  espoir 
que  de  vivre,  puisque  la  mort  met  fin  à  tout  espoir. 
Heureux  les  anciens  qui  croyaient  que  la  mort  eft 
vraiment  la  fin,  le  calme,  le  repos...  la  fin  qui  apaise 
tout,  le  seul  prix  de  la  paix  \...(  Pause.  Elle  médite 
profondément.  )  Et  cependant  l'amour  e§t  bien  doux, 
coûte  que  coûte.  Et  quinze  années  d'amour,  la  moi- 
tié d'une  vie  d'amour,  toute  une  vie  d'amour  peut- 
être,  quoique  mesurée  par  les  ans,  bornée  par  la 
vieillesse,  ah  !  chaque  minute  en  son  flot  épanoui 


FRANCESCA  DA   RIMINI  57 

n'e^  qu'éternité  de  joie.  Y  a-t-il  douleur  trop  forte 
pour  acheter  tout  cela  ?  (  E.lle  entend  les  pas  de  Paolo 
avant  que  le  public  les  perçoive.  Elle  écoute,  et  son  visage 
exprime  un  bonheur  parfait.  ) 


SCENE  VI 
Francesca,  puis  Paolo,  puis  Concordia 

Francesca.  —  Son  pas...  il  vient  !  {Paolo  entre 
silencieusement  par  la  porte  ouverte,  sourit,  et  la  ferme 
soigneusement.  Francesca,  sans  se  lever,  lui  tend  les  mains. 
Il  s'avance,  s"* agenouille,  et  les  baise.  Elle  lui  prend  la 
tête  entre  ses  deux  mains  et  incline  lentement  son  visage 
vers  le  sien.  )  Mon  bien-aimé  ! 

Paolo.  —  Cœur  de  mon  cœur  !  Ame  de  mon 
âme  !    Enfin  ! 

Francesca.  —  Enfin!  {Elle  rit  de  bonheur.) 
Sais-tu  bien  qu'il  n'y  a  pas  une  demi-heure  nous 
étions  tous  deux  seuls,  au  jardin  ?  Et  voilà  que  nous 
crions  tous  deux  :  "  Enfin  !  "  comme  si  nous  étions 
re^és  séparés  toute  une  journée  ! 

Paolo.  —  Et  sais-tu  bien  qu'il  y  a  quatorze  ans 
aujourd'hui,  nous  étions  assis  dans  cette  même 
chambre,  et  nous  lisions . . . 

Francesca.  —  Sur  ce  même^  fauteuil.  Vois-tu 
le  livre  ? 

Paolo.  —  Oui...  nous  lisions  ce  même  livre 
d'amour.  (  Il  lui  baise  encore  les  mains  et  se  lève.  ) 
Quatorze  ans  1  (  Elle  P attire  vers  le  fauteuil.  Il  s^ assied 
près  d'elle.  )  Depuis  quatorze  ans,  le  monde  a  marché. 

Francesca.  —  Il  a  passé  à  côté  de  nous. 

Paolo.  —  Oui,  je  songe  quelquefois  aux  grands 


58  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

événements  qui  se  sont  accomplis  dans  ce  long  temps . 
(  Il  devient  pensif  et  grave.  )  Il  me  semble  que  c'eft 
toute  une  époque  qui  a  disparu,  et  à  laquelle  nous 
n'avons  point  eu  part. 

Francesca.  —  Tu  regrettes  les  grandes  adions 
que  tu  aurais  pu  faire  ? 

Paolo.  —  Quelle  idée  !  Non,  mais  je  me  rap- 
pelle les  choses.  En  quatorze  ans  les  Gibelins  défi- 
nitivement chassés  de  Florence,  la  grande  ligue 
guelfe  embrassant  toute  l'Italie,  Pise  vaincue,  et 
Ugolin  n'y  triomphant  que  pour  mourir  de  faim, 
enfermé  avec  ses  enfants  et  ses  petits-enfants  à  la 
tour  Gualandi  ;  l'autre  jour  encore  la  décisive 
bataille  de  Campeldino...  Et  puis  Venise,  prenant  le 
contre-pied  des  autres  et  broyant  sa  démocratie 
pour  en  faire  un  lambeau  sec  et  inanimé,  comme  une 
chouette  qui  broie  une  souris  du  bec.  Et  la  ruine  de 
Manfred,  et  sa  mort,  les  Vêpres  siciliennes,  tous  ces 
bouleversements... 

Francesca,  P interrompant  au  milieu  de  sa  pause.  — 
Tous  ces  bouleversements  !  (  'Elle  rit.  )  Et  de  ces 
quatorze  ans,  moi,  je  ne  me  rappelle  qu'une  chose, 
une  seule,  —  mais  elle  vaut  toute  l'Italie  avec  toute 
son  histoire.  Elle  se  nomme  Amour. 

Paolo.  —  Et  son  histoire  e§t  longue,  et  douce,  et 
vraie. 

Francesca.  —  Et  j'en  ai  bonne  mémoire. 
Comme  je  l'ai  senti  venir  tout  d'abord,  comme  je 
l'ai  prévu  et  pressenti,  comme  j'ai  rêvé  le  bonheur 
avant  qu'il  fût  réel, en  ces  jours  de  brume  et  de  misère, 
en  cette  première  année  sombre  de  mon  mariage, 
avant  l'aube  d'or  qui  éclata  si  soudain...  Paolo  !... 

Paolo.  —  Oui  ! 


FRANCESCA  DA  RIMINI  39 

Francesca.  —  Ai-je  été  trop  prompte  à  répondre 
à  ton  amour  ? 

Paolo.  —  Non,  bien  trop  hésitante.  H  fallut 
ime  année  entière. 

Francesca.  —  Je  ne  me  souviens  pas  d'avoir 
jamais  hésité  ou  lutté,  ou  de  t'avoir  résisté,  depuis 
le  jour  que  je  t'aperçus  de  ma  fenêtre  à  Ravenne,  et 
que  mes  femmes  me  disaient  :  "  Voilà  votre  mari 
(  car  c'e^t  là  ce  qu'elles  pensaient  ),  voilà  votre  mari, 
là,  sur  ce  destrier  blanc,  celui  qui  a  un  visage  d'ange 
et  une  chevelure  claire,  celui  qui  ressemble  à  l'imiage 
de  saint  Georges,  peinte  par  Giotto  ".  Et  c'était 
vrai,  mon  cœur  bondissait.  Mais  tu  n'étais  pas  mon 
mari,  alors,  et  pourtant  je  t'aimais  déjà  ;  et  on  aurait 
pu  me  marier  à  un  autre  qui  t'aurait  ressemblé, 
ainsi  qu'on  le  disait  de  Giovanni,  mais  ce  n'aurait 
pas  été  toi,  et  je  ne  l'aurais  jamais  aimé. 

Paolo,  souriant.  —  Qui  sait  ? 

Francesca,  violente.  —  Moi,  je  le  sais  !  J'ai 
donné  pour  toile  salut  de  mon  âme,  et  je  sais  ce  que 
tu  es  pour  moi.  Si  nous  avons  eu  ce  que  jamais 
amants  n'eurent  avant  nous,  c'eft  parce  que  nous 
avons  été  créés  par  Dieu  l'un  pour  l'autre,  avant  que 
le  monde  fût  monde,  parce  que  notre  union  était 
préde^inée  de  toute  éternité,  en  dépit  des  hommes. 
S'il  y  a  un  pardon  pour  nous  au  ciel,  s'il  y  a  une 
merci.  Dieu  nous  l'accordera  parce  qu'aucun  de 
nous  n'aurait  jamais  pu  aimer  homme  ou  femme, 
sinon  toi,  moi,  et  moi,  toi,  parce  qu'ayant  rompu  les 
lois  et  les  commandements,  nous  avons  gardé  notre 
fidélité  et  notre  foi  profonde  en  notre  amour,  et 
ainsi  ferons-nous  jusqu'à  la  mort...  oui...  jusque 
dans  la  mort.  Le  crois-tu  fermement  ? 

Paolo.  —  C'est  la  seule  vérité. 


40  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Francesca.  —  Et  puis,  quand  la  première  année 
fut  passée,  que  la  petite  Concordia  était  couchée 
dans  son  berceau,  je  regardai  vers  l'avenir.  Et  il 
me  sembla  que  les  années  s'étendaient  devant  moi 
comme  une  grande  solitude  obscure,  et  qu'il  me 
faudrait  errer  au  travers  jusqu'au  bout,  torturée 
par  la  passion  de  ce  montre  qui  s'était  emparé  de 
moi.  Et  je  me  dis  :  je  vais  mourir.  J'avais  peur  de  la 
mort,  parce  que  je  t'aimais  trop,  et  je  craignais  de 
fermer  les  yeux  avant  d'avoir  vu  dans  les  tiens  la 
lumière  de  l'amour.  Voilà  pourquoi  j'avais  peur  de 
la  mort,  car  la  peur  n'habite  pas  mon  sang.  Et  alors, 
tout  d'un  coup,  je  laissai  traverser  ma  nuit  par  les 
rayons  du  soleil.  Ah  1  qu'il  faisait  bon  vivre  !  Mais 
mon  intention  était  innocente...  je  ne  songeais  point 
à  mal...  jusqu'à  ce  jour...  il  y  a  quatorze  ans... 

Paolo.  —  Le  premier  jour  de  bonheur... 

Francesca.  —  Dans  nos  existences  à  tous  deux... 
C'était  le  plein  midi.  Des  rais  éclatants  filaient, 
comme  des  flèches,  entre  les  volets  mi-clos  —  dehors, 
une  paix  profonde  —  et  nous  lisions  le  bien-aimé 
livre  de  Lancelot  où  il  e§t  raconté  comment  Amour 
mit  son  cœur  en  servage.  Nous  étions  tout  seuls... 
nous  ne  songions  point  à  mal...  et  pourtant,  parfois, 
à  la  dérobée,  les  mots  que  nous  lisions  nous  faisaient 
lever  les  yeux  l'un  vers  l'autre,  et  tes  joues  deve- 
naient très  pâles... 

Paolo.  —  Tu  étais  blanche  comme  une  morte. 

Francesca,  montrant  une  page  du  livre.  —  Voici 
la  page  qui  fut  viâorieuse  dans  la  bataille  d'amour. 
Quand  nous  lûmes  comment  un  si  grand  amant 
mit  un  baiser  au  sourire  désiré  de  Guenièvre... 
(  E.lle  sourit.  ) 

Paolo.  —  Ainsi.  ( //  V  embrasse.) 


FRANCESCA  DA  RIMINI  41 

'  Francesca.  —  Comme   tes    lèvres   tressaillent  ! 
Je  me  rappelle  —  tu  étais  tout  tremblant. 

Paolo,  très  doucement .  —  Le  livre  ne  fut  que  notre 
messager  complaisant,  notre  confident  d'amour. 

Francesca.  —  Ce  jour-là  nous  ne  lûmes  pas 
plus    avant. 

Paolo,  après  une  pause.  —  Pas  plus  avant.  (7/r 
demeurent  Vun  près  de  l'autre  en  silence.  ) 

La  voix  DE  Concordia,  de  la  cour.  —  Allez-vous- 
en  !  Allez-vous-en,  je  vous  dis,  insolente  !  (  Une  voix 
lui  répond  des  paroles  basses  que  le  public  ne  difîingue  pas. 
Paolo  se  lève,  s^ efforçant  de  dissimuler  son  ennui.) 

Concordia,  au  dehors.  —  C'e^  bien,  c'e^  bien. 
Tout  à  l'heure.  Maintenant,  allez- vous-en,  {Paolo 
va  à  la  fenêtre.  Francesca  écoute  avec  une  profonde  atten- 
tion. ) 

La  voix  d'une  Femme,  criant  au  dehors.  — Que 
la  malédidlion  d'une  mère  tombe  sur  lui  et  sur  tous 
ceux  qui  habitent  cette  demeure  criminelle  !  (  Silence, 
Paolo  regarde  à  V extérieur.  ) 

Francesca,  se  dressant.  —  Qu'y  a-t-il  ? 

Paolo,  revenant  de  la  fenêtre.  —  Rien.  Quelque 
folle  dans  la  cour.  On  l'a  chassée. 

Francesca,  allant  à  la  fenêtre.  —  Une  folle  ? 
Pauvre  créature...  tu  l'as  vue  ? 

Paolo.  —  Non.  Elle  e§t  partie.  {Il  s'assied.) 

Francesca,  à  la  fenêtre  de  gauche  premier  plan.  — 
Oui,  elle  t§t  partie.  {Elle  revient  lentement.)  Pauvre 
femme,  il  y  avait  dans  son  cri  quelque  chose  qui  m'a 
fait  mal. 

Paolo.  —  Les  cris  des  fous  donnent  toujours 
cette  sensation. 

Francesca.  —  Ce  n'était  pas  la  voix  d'une  femme 
du  peuple.  (  Elle  s* assied.  ) 


"^^  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo.  --  Ah  !  c'eft  étrange.  Il  m'a  semblé  le 
contrajre.  Au  refte  elle  était  vêtue  d'un  grossier 
manteau  de  drap  brun... 

Francesca,  tressaillant.  —  Tu  as  dit  que  tu  ne 
1  avais  pas  vue  ! 

Paolo,  ennuyé.  ~  Elle  rôdait  aux  portes  ce  matin. 
Ce  doit  être  la  même. 
Francesca.  —  Elle  eft  venue  ici  déjà  ? 
Paolo.  —  Oui,  je  crois. 

Francesca,  se  levant  encore.  —  Il  faut  que  je 
descende  et  que  je  la  fasse  entrer.  Pauvre  âme  » 
Peut-être  qu'elle  eft  horriblement  malheureuse. 
Cela  m  etreint  le  cœur  de  savoir  qu'on  l'a  chassée. 
Paolo  lui  saisit  la  main  et  la  retient.  —  Non  pas 
maintenant,  je  t'en  supplie.  Elle  va  refter  près'  des 
portes.  Tu  la  verras  tout  à  l'heure. 

Francesca.  —  Mais    on   pourrait   lui   faire   du 
mal.  (  Entre  Concordia  à  la  porte  du  fond.  ) 
Concordia,  elle  appelle.  —  Oncle  Paolo  ! 
Paolo.  —  Va-t'en,  mon  enfant;  j'ai  à  parler  à 
ta  mere.  {Concordia  hésite,  puis  disparaît.) 

Francesca.  —  Pourquoi  renvoies-tu  l'enfant? 
Paolo,  très  vite,  la  ramenant  au  fauteuil.  —  Parce 
qu'il  faut  que  je  te  parle  tout  de  suite  de  cette  affaire. 
J  ai  reçu  des  lettres  de  Florence  ce  matin.  Tu  sais 
que  la  coutume  eft  d'y  élire  tous  les  ans  un  Capitaine 
du  Peuple,  qu'on  choisit  hors  de  la  cité. 

Francesca,  indifférente.  —  Eh  bien,  quelle   im- 
portance... 

Paolo.  —  On  m'a  élu. 

Francesca,  surprise.  —  Toi  !  Mais  tu  n'accep- 
teras pas  ! 

Paolo,  troublé.  —  Il  m'eft  difficile  de  refuser. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  43 

Francesca.  —  Et  tu  veux  partir,  m*abandonner 
toute  une  année  ? 

Paolo.  —  J'aurai  des  congés...  je  pourrai  venir 
de  temps  en  temps...  du  moins  je  Tespère... 

Francesca,  dominant  son  émotion,  —  Et  pourquoi 
e^-il  nécessaire  que  tu  acceptes  ? 

Paolo,  se  levant.  —  II  va  de  soi  que  ce  n'e^  pas 
absolument  nécessaire...  (7/  hésite.^ 

Francesca,  demeurent  assise.  —  Continue. 

Paolo.  —  Giovanni  le  désire  très  fort. 

Francesca.  —  Tu  lui  en  as  déjà  parlé  ce  matin  ? 

Paolo,  se  promenant  lentement  de  long  en  large.  — 
Oui.  (  Il  hésite.  )  Il  était  avec  moi  quand  on  m'a 
remis  la  lettre. 

Francesca.  —  Puisque  tu  es  le  valet  de  ton 
frère... 

Vaoi.0  frappe  du  pied  la  dague  qui  gît  sur  les  dalles.  — 
Ce  n'eSt  pas  vrai  —  mais  tu  le  sais  —  notre  vie  eSt 
dans  ses  mains.  {Il  ramasse  la  dague.)  Qu'e§t  ceci? 
La  dague  de  Giovanni  ? 

Francesca,  une  pause  —  puis^  se  remettant.  — 
Fais-moi  voir.  (  Paolo  montre  la  dague.  )  Oui.  Elle  a 
dû  tomber  de  sa  ceinture.  Non,  donne-moi.  Je  la 
lui  rendrai.  (  E//?  prend  la  dague  et  en  tâte  la  pointe.  ) 
Alors,  tu  as  peur  de  mon  mari  —  après  quatorze 
ans.  C'est  bien  subit. 

Paolo.  —  Francesca,  tu  ne  sais  pas  !  Mon  frère 
y  a  mis  son  cœur.  Moi,  haut  dignitaire  de  Florence, 
c'est  une  différence  du  tout  au  tout  dans  ses  projets. 
Il  y  a  des  mois  qu'il  y  travaille. 

Francesca.  —  Et  il  t'a  dit  tout  cela  ce  matin  ? 

Paolo.  —  Oui. 

Francesca.     —  Vous  avez  dû  causer  longtemps. 

Paolo,  subitement.  —  Tu  ne  peux  pas  penser  que 


44  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

j'aie  d'autre  raison  de  te  quitter,  même  pour  un 
jour  ? 

Francesca,  tranquillement.  —  Oh  non  !  Je  ne 
pourrais  le  penser. 

Paolo,  se  tournant  vers  elle.  —  Mais  tu  le  crois. 

Francesca,  indifférente.  —  Non,   je  t'assure. 
(  ^ruit  désordonné  dans  la  cour.  ) 

La  voix  de  la  Femme,  criant.  —  Si,  si,  je  pas- 
serai !  Laissez-moi  passer  !  Soyez  maudits,  vifs  et 
morts  1  (  Vaolo  et  Francesca  écoutent.  )  Paolo  îvIalateSta  ! 
Lâche  !  Traître  !  (  Concordia  entre,  effrayée.  ) 

Concordia,  s" avançant.  —  Oncle  Paolo  !  Venez 
vite  !  (  Paolo  sort  en  bousculant  Concordia.  ) 


SCENE  VII 

Les  Mêmes,  moins  Paolo 

(  L£  désordre  continue  au  dehors.  Puis  le  silence.  ) 

Francesca,  violemment  émue,  mais  essayant  de  se 
maîtriser.  —  Une  femme  qui  crie  son  nom...  Une 
femme  qui  crie  à  la  trahison...  et  c'eét  justement  le 
jour  où  il  m'annonce  qu'il  me  quitte...  {Elle 
éclate.  )  Oh  1  non  I  non  !  Ce  n'e§l  pas  possible  !  Paolo, 
me  tromper,  au  bout  de  quatorze  ans,  quand  je 
lui  ai  livré  mon  corps,  mon  âme,  ma  vie  !  Trompée 
pour  une  femme  du  peuple...  {Elle  se  jette  sur  le 
fauteuil.  ) 

Concordia,  affolée,  s^ agenouille  près  d'elle.  — 
Maman  ! 

Rideau 


Ade  Deuxième 


Une  cour  du  château,  aperçue  en  oblique,  P angle  droit  au 
fond  de  la  scène.  A  droite,  un  portique,  percé  de  trois 
arches  servant  de  portes  et  fermées  par  des  tentures.  A. 
gauche,  loggia  couverte  avec  trois  arches  semblables,  à 
travers  lesquelles  on  découvre  la  campante,  A  gauche, 
premier  plan,  en  arrière  du  pilier  de  support  de  la  pre- 
mière arche,  entrée  menant  de  la  prison  du  château  à  la 
loggia.  Rn  avant  du  portique,  plate-forme  étroite 
élevée  d'une  marche  au-dessus  de  la  scène.  Les  colonnes 
de  la  loggia  de  gauche  reposent  sur  des  blocs  à  niveau 
de  la  plate-forme  de  droite,  de  sorte  que  les  arches  de 
droite  et  de  gauche  ont  même  hauteur.  Devant  r arche 
centrale,  à  droite,  un  trône.  Sur  les  degrés  repose  un 
coussin  rouge.  Auprès,  deux  ou  trois  sièges.  Au  milieu 
de  la  scène,  puits  de  pierre,  surmonté  d^une  coupole  à 
jour  de  fer  forgé,  avec  la  chaîne  et  son  seau  de  cuivre. 
Le  puits  eh  entouré  par  une  margelle  de  pierre. 


SCENE   PREMIERE 
Deux  Soldats,  puis  le  Geôlier 

Au  lever  du  rideau,  plusieurs  soldats  sont  étendus  sur 
les  marches,  à  droite.  Jouant  aux  dés  et  à  la''''  mourre  '*, 
JLtf  Premier  Soldat,  le  bras  droit  en  écharpe,  la  tête  ceinte 
d'un  bandage,  eB  assis  sur  les  marches  du  puits.  Le 
Second  Soldat  tire  de  Veau.  ) 

Premier  Soldat,  se  plaignant.  —  Ah  !  là  là  ! 
On  aurait  le  temps  de  dire  son  chapelet  avant  que 
tu  remontes  un  seau  d'eau. 

Deuxième  Soldat,  flegmatique,  et  tirant  lentement 
sur  la  chaîne.  —  Patience,  donc.  Si  tu  avais  eu  les 
mains  plus  vites,  ce  matin,  tu  ne  te  serais  pas  fait 
égratigner  par  cette  chatte  enragée  —  et  avec  ta 
propre  dague,  encore.  Tiens,  le  voilà  qui  remonte. 
(  Il  place  le  seau  sur  la  margelle  du  puits.  ) 

Premier  Soldat.  —  Si  cette  femme-là  t'était 
tombée  dessus,  à  toi,  le  temps  que  tu  te  décides  à 
bouger  le  petit  doigt,  elle  t'aurait  mis  en  hachis  de 
p^té.  Donne-moi  un  coup  à  boire. 


JO  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Deuxième  Soldat.  Il  lui  tient  le  seau  pour  le  j aire 
boire.  —  Tu  as  de  la  fièvre,  un  peu.  Ça  vous  rend 
rhomme  impatient. 

Premier  Soldat,  reprenant  haleine^  après  avoir  bu 
à  longs  traits.  —  Ah  !  que  c'était  bon  ! 

Deuxième  Soldat.  Il  boit,  puis  pose  le  seau  sur 
la  margelle  du  puits.  —  Pas  mauvais,  mais  si  tu  veux 
•me  changer  ça  contre  du  vin,  je  te  le  fais  aux  dés. 

Premier  Soldat.  —  Plus  souvent  !  Tu  soifFerais 
tout. 

Deuxième  Soldat.  —  Tu  me  prends  donc  pour 
un  tonneau  ? 

Premier  Soldat.  —  Non,  pour  une  cruche. 
Mon  bras  me  fait  mal.  Oij  a-t-on  mis  la  folle  ? 

Deuxième  Soldat.  —  En  prison. 

Premier  Soldat.  —  Je  mourrais  de  grand  cœur 
si  le  maître  voulait  bien  faire  pendre  la  rosse.  (  Entre 
le  geôlier,  portant  une  jarre  de  terre  suspendue  par  une 

corde .  ) 

Deuxième  Soldat.  —  Tiens,  voilà  son  gardien. 
(  Le  geôlier  descend  la  jarre  au  puits .  ) 

Premier  Soldat.  —  Tu  le  reconnais  de  la  se- 
maine dernière,  le  jour  que  tu  étais  soûl.  (  Au 
geôlier.  )  Eh  bien.  Monsieur  du  Docteur,  comment 
va  votre  malade  ?  Vivra-t-elle  longtemps  ? 

Le  Geôlier.  —  S'il  plaît  au  Seigneur,  elle  vivra 
tant  qu'au  Seigneur  il  plaira. 

Deuxième  Soldat,  au  premier  soldat.  —  Le  vilain 
te  rit  au  nez. 

Premier  Soldat.  —  Non,  c'eêt  un  loustic.  Ris- 
lui  au  nez  ;  tu  vas  voir,  ça  lui  fera  plaisir. 

Deuxième  Soldat,  riant  stupidement  au  ne^  du 
geôlier.  —  Ha  !  ha  !  ha  ! 

Le  Geôlier,  rudement.  —  Eh  bien  !   quoi,   im- 


FRANCESCA  DA  RIMINI  jt 

bécile  ?  (  Il  passe  à  droite,  rejoignant  les  autres  soldats  ; 
la  jarre  reHe  sur  la  margelle  du  puits,  ) 


SCENE  II 
Les  Mêmes,  puis  Paolo,  puis  Giovanni 

Entre  Paolo  par  la  droite.  Les  soldats  se  lèvent  respec- 
tueusement. Il  s^ avance  Jusqu'au  puits,  derrière  le 
Premier  et  le  Deuxième  Soldat,  qui  ne  le  voient  pas. 

Deuxième  Soldat,  au  premier  soldat.  —  Il  n'eSt 
pas  content. 

Premier  Soldat.  —  Alors,  c'eSt  qu'il  parlait 
tout  de  bon. 

Deuxième  Soldat.  —  C'e§t-il  qu'il  voulait  dire 
que  la  femme  va  mourir  ? 

Premier  Soldat.  —  Comment  veux-tu  que 
je  sache  ce  qu'il  voulait  dire  ?  Je  le  pense  bien  qu'elle 
va  mourir.  J'y  compte. 

Deuxième  Soldat.  —  Tous,  que  nous  y  comp- 
tons. Ça  lui  fera  du  bien,  à  cette  saleté,  qu'on  la 
pende. 

Paolo,  prend  le  soldat  au  collet^  le  secoue  et  le  pousse 
rudement.  —  Chien  ! 

Deuxième  Soldat,  décampant.  —  Oh  !  Monsei- 
gneur ! 

Paolo,  au  premier  soldat.  —  Qui  es-tu  ? 

Premier  Soldat,  avec  humeur.  —  L'homme  que 
la  folle  a  blessé,  Monseigneur  ! 

Paolo.  —  Cette  folle  e§t  une  grande  dame.  Elle 
t'envoie  ceci. 

Premier  Soldat,  obséquieux,  prenant  la  bourse.  — 
Que  Dieu  bénisse  la  bonté  de  son  cœur  ! 


52  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo,  à  pari,  se  détournant.  —  Je  donne  mon 
âme  au  diable,  si  Dieu  mène  la  sienne  en  paradis, 
aujourd'hui  ! 

Premier  Soldat,  comme  il  a  le  bras  droit  en  écharpe, 
il  tient  la  bourse  entre  ses  dents,  en  tire  les  cordons  de  la 
main  gauche,  et  regarde  dedans.  —  De  l'or  !  (  //  re- 
garde Paolo  d'un  air  soupçonneux .  )  Dieu  m'envoie 
encore  pareille  aubaine  de  coups  de  griffe,  et  je 
renonce  au  métier.  (  Il  empoche  la  bourse,  et  regarde 
autour  de  lui,  de  peur  qu^on  rait  remarqué.  ) 

Paolo,  apercevant  le  trône.  Au  geôlier.  —  Mon 
frère  rend  la  ju^ice  aujourd'hui  ? 

Le  Geôlier.  —  Oui,  Monseigneur,  tout  à  l'heure 

Paolo.  —  Il  y  a  beaucoup  de  prisonniers  ? 

Le  Geôlier.  —  J'ai  un  épieur  de  grand  chemin, 
un  boucher  qui  a  tué  son  apprenti  par  jalousie,  deux 
vagabonds  qui  ont  blasphémé  notre  prince,  étant 
ivres,  —  voyons  voir  —  et  puis... 

Paolo.  —  Et  puis  la  dam:2. 

Le  Geôlier,  surpris.  —  Une  dame  ! 

Paolo,  avec  impatience.  —  La  folle  ? 

Le  Geôlier.  —  Ah!...  oui.  Monseigneur.  (7/ 
considère  Paolo  avec  curiosité.  ) 

Paolo.  —  Je  suis  bien  fâché  pour  elle.  C'eSt 
ime  triste  aventure.  Peux-tu  t'arranger  pour  qu'elle 
soit  appelée  la  dernière  ? 

Le  Geôlier.  —  Mon  Dieu,  oui.  Monseigneur. 
Si  Sa  Grâce  fait  mettre  le  boucher  à  la  torture  pour 
qu'il  confesse  la  vérité  par  la  bouche,  a  prendra 
im  peu  de  temps.  Et  puis  il  y  a  les  vagabonds,  et 
Tépieur  de  grand  chemin... 

Paolo.  — -  Si  la  dame  —  j'entends  la  folle...  si 
tu  t'arranges  pour  qu'elle  ne  soit  pas  appelée,  mon 
frère  n'y  pensera  plus  —  et  après  —  on  pourra  la 


FRAXCESCA  DA  RIMINI  53 

lâcher.  Il  ne  faut  pas  qu'elle  soit  appelée.  Tu  entends  ? 
Tu  auras  tout  ce  que  tu  \  oudras .  (  Entre  Giovanni ^ 
avec  suite.  ) 

LeGeolii.r.  —  Je  comprends  à  demi-mot,  Mon- 
seigneur. Voici  Sa  Grâce  qui  vient.  (  Les  soldats 
se  retirent  à  gauche  vers  la  loggia.  Ee  geôlier  demeure  à 
une  distance  respectueuse .  •) 

Giovanni,  au  geôlier.  —  Tout  à  l'heure  !  tout  à 
rheure  !  Nous  avons  le  temps.  Je  te  ferai  rappeler.  {Ee 
geôlier  passe  à  gauche^  en  enlevant  la  jarre  du  puits.  ) 

Le  Geôlier,  aux  soldats.  —  Arrière  !  arrière  ! 
Sa  Grâce  n'e^t  pas  encore  prête.  (  Ee  geôlier  et  les 
soldats  sortent  par  la  gauche.  ) 


SCENE  III 

Giovanni,  Paolo 

Giovanni,  gravement.  —  Quelle  est  cette  femme 
qui  pénètre  de  force  dans  ma  maison,  et  qui  maudit 
ton  nom  ? 

Paolo.  —  Je  n'en  sais  rien.  On  dit  qu'elle  e§l 
démente. 

Giovanni.  —  Je  n'en  crois  rien.  Mais  je  te  le 
dis,  frère,  ces  amours  de  passage,  ces  femmes  en 
fureur  oui  viennent  ici  traîner  leur  honte  et  te  cou- 
vrir d'injures,  conviennent  peu  à  notre  honneur. 

Paolo.  —  Je  ne  cotmais  pas  cette  femme. 

Giovanni.  —  Il  suffit.  As-tu  écrit  à  Florence 
pour  accepter  la  dignité  honorifique  que  t'y  confère 
le  peuple  ? 

Paolo.  —  Oui.  Ceft  un  honneur  que  je  te  dois, 
mon  frère. 


54  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Giovanni.  —  Tu  le  dois  surtout  à  des  raisons 
politiques.  Nous  avons  besoin  de  l'alliance  floren- 
tine ;  cette  alliance,  tu  peux  en  faire  une  amitié  à 
toute  épreuve.  Comme  Capitaine  du  Peuple,  tu 
jouiras  d'un  pouvoir  considérable.  Fais-en  usage 
pour  nos   intérêts. 

Paolo.  —  J'y  suis   résolu. 

Giovanni.  —  Mais  en  toute  justice.  Evite  les 
nobles  qui  conspirent  contre  la  liberté  de  Florence, 
mais  n'en  offense  pas  un  personnellement  :  plusieurs 
d'entre  eux  sont  nos  amis.  Ne  te  mêle  pas  trop  non 
plus  à  ces  nouveaux  parvenus,  qui  critiquent  la 
noblesse  en  public,  tandis  qu'ils  singent  nos  façons 
de  vivre  chez  eux. 

Paolo.  —  Je  ferai  selon  vos  volontés. 

Giovanni.  —  La  liberté  n'e§t  faite  ni  pour  les 
nobles,  ni  pour  les  riches  marchands  ;  elle  eSt  faite 
pour  les  hommes  forts.  Fais  tes  amis  de  ceux-là  ; 
mais  ne  te  fais  pas  des  ennemis  des  autres.  De  la 
courtoisie  à  leur  égard,  de  l'aménité,  de  l'indiffé- 
rence. Et  sur  toutes  choses,  tiens-moi  bien  informé 
de  ce  qui  se  passe  à  Florence. 

Paolo.  —  J'y  veillerai. 

Giovanni.  —  Avant  de  te  mettre  en  route, 
tu  comptes  sans  doute  retourner  à  ton  château  pour 
y  prendre  congé  de  ta  femme  et  de  tes  enfants  ? 

Paolo.  —  Ce  n'était  pas  mon  intention. 

Giovanni.  —  Je  le  croyais.  Tu  les  vois  si  peu. 
Au  refte,  je  n'ai  jamais  bien  compris  la  froideur 
que  tu  leur  témoignes. 

Paolo.  —  Je  ne  suis  pas  fort  le  bienvenu  chez 
moi. 

Giovanni.  —  Parce  que  tu  n'y  es  jamais  Et 
pourtant  ta  femme  t'aime. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  55 

Paolo.  —  Tout  juSte  assez  pour  m'accabler  de 
reproches,  trop  peu  pour  bien  m'accueillir. 

Giovanni.  —  C'e^  ton  affaire,  mon  frère.  Il  y  a 
bien  dix  ans  que  je  n'ai  vu  ta  femme.  (  Jlntre  ¥  ran- 
ees ca  par  la  droite.  ) 


SCENE  IV 
Les  Mêmes,  Francesca,  puis  un  Page 

Paolo.  —  Oui,  c'e^  vrai. 

Francesca,  s" approchant  du  trône.  D^une  voix 
douce.  —  Giovanni  ! 

Giovanni,  souriant  et  enchanté  de  son  ton.  —  Douce 
dame  ? 

Francesca.  —  J'ai  une  faveur  à  vous  demander. 

Giovanni.  —  Elle  e§t  accordée. 

Francesca.  —  Cette  pauvre  folle  qui  a  blessé 
un  de  vos  hommes... 

Giovanni.  —  Oui  ? 

Francesca.  —  Ne  la  laissez  pas  en  prison. 

Giovanni.  —  Je  ferai  ju^ice  tout  à  l'heure.  Elle 
sera  appelée  la  première.  Je  la  ferai  relâcher,  si 
vous  le  désirez. 

Paolo.  —  Alors  à  quoi  bon  la  faire  venir  ?  Laissez- 
la  aller. 

Francesca.  —  Oh  !  mais  je  veux  la  voir.  Peut- 
être  que  je  pourrai  lui  être  utile. 

Giovanni.  —  Elle  ç.§t  à  vous.  Faites-en  à  votre 
plaisir.  (  E,ntre  un  page.  ) 

Le  Page,  à  Giovanni.  —  Monseigneur,  un 
gentilhomme  qui  arrive  de  Florence  apporte  des 
nouvelles  urgentes  qu'il  doit  délivrer  en  personne. 


56  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo.  —  De  Florence  ? 
Le  Page.  —  Oui,  Monseigneur,  en  toute  hâte. 
Giovanni.  —  Où  est-il? 

Le  Page.  —  Dans  la  grand'salle,  Monseigneur. 
Giovanni.    —    Menez-moi    vers    lui.    {^Sortent 
Giovanni  et  le  page.  ) 

SCENE  V 

Les  Mêmes,  ???oins  Giovanni 

Paolo,  à  Francesca.  —  Pourquoi  voulez-vous 
voir  cette  femme  ? 

Francesca,  froiiie/p^enL  —  Vous  désirez  le  savoir  ? 

Paolo.  —  Je  le  désire  ardemment. 

Francesca.  —  C'est  par  curiosité,  pure  curiosité 
de  femme. 

Paolo.  —  N'y  cédez  pas,  je  vous  en  implore  ! 

Francesca,  avec  tm  regard  glacial.  —  Ce  matin, 
j'aurais  obéi  à  votre  moindre  ordre,  j'aurais  devancé 
votre  plus  léger  désir,  j'aurais  pressenti  votre 
caprice  le  plus  futile... 

Paolo.  —  Et  maintenant? 

Francesca.  —  Et  maintenant  ?  (  Rlle  se  tourne 
vers  lui.  )  Vous  osez  le  demander  ? 

Paolo,  suppliant.  —  Francesca  ! 

Francesca.  —  J'ai  horreur  du  son  de  mon  nom, 
depuis  que  je  sais  que  vos  lèvres  en  ont  prononcé 
un  autre. 

Paolo,  qui  ne  comprend  pas  encore.  —  Le  nom  d'une 
autre  femme  ? 

Francesca.  —  Oh  !  ne  jouez  pas  la  comédie  ! 
J'ai  été  assez  trompée,  depuis  tant  d'années.  Je  vous 
ai  donné  ma  jeunesse,   mon   âme,   et  vous,  vous 


FRANCESCA  DA  RIMINI  57 

m*avez  donné  un  peu  de  vous-même,  à  peine  de 
quoi  composer  un  mensonge  !  à  peine  de  quoi 
duper  la  foi  d'une  fem.me,  à  peine  de  quoi  laisser 
un  souffle  de  vie  au  rêve  qui  jadis  fut  la  vie  même  ! 

Paolo.  —  Vous  me  condamnez  sans  m' entendre. 

Francesca.  —  J'entends  la  voix  de  cette  misé- 
rable femme,  qui  me  crie  la  vérité.  Paolo  MalateSta, 
lâche,  traître  !  oh  !  ces  paroles  !  je  les  entendrai 
jusque  sur  mon  lit  de  mort  !  Ce  seul  cri  vous  accuse, 
vous  juge,  et  vous  condamne  ! 

Paolo.  —  Et  vous  n'avez  pas  deviné  quelle  e§t 
cette  femme  ? 

Francesca.  —  Une  femme  du  peuple,  vous  me 
l'avez  dit  vous-même. 

Paolo.  —  |e  vous  ai  menti. 

FpvAncesca,  incrédule  et  méprisante.  —  Et  le  nom 
qu'elle  criait  n'e^  pas  le  vôtre,  sans  doute  ? 

Paolo.  —  Vous  vous  trom.pez  :  ce  nom.  était 
bien  le  mien, 

Francesca.  —  Et  vous  avez  l'effronterie 
incroyable  de  me  l'avouer  !  Mais  peut-être  allez- 
vous  me  dire  que  cette  femme  n'a  pas  sa  raison. 

Paolo.  —  Cette  femme  a  sa  raison. 

Francesca.  —  Oh  !  c'e^  mon^rueux  ! 

Paolo.  —  Non,  car  c'eSt  ma  femme. 

Francesca,  fîupéjaile.  —  Votre  femme  ! 

Paolo.  —  Voilà  pourquoi  je  vous  ai  implorée  de 
ne  pas  la  voir. 

Francesca,  incrédule.  —  Votre  femme  !  La  noble 
épouse  de  Paolo  MalateSta,  en  haillons,  à  la  porte 
du  château,  et  faisant  le  coup  de  poing  avec  les 
gardes  I . . .  Oh  !  que  votre  défense  e§t  digne  de  vous  ! 
Mais    l'invention    e§t    trop    soudaine  ;    vous    avez 


'58  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

oublié  les  détails,  vous  n'avez  pas  pris  le  temps  de 
préparer  vos  effets. 

Paolo.  —  C'eSt  ma  femme  ;  je  l'ai  caché  à  Gio- 
vanni ;  elle  e^  venue  trois  fois  sous  ce  déguisement  ; 
je  vous  l'ai  même  caché  à  vous,  parce  que  je  crai- 
gnais de  vous  faire  de  la  peine. 

Francesca,  éclatant.  —  Vous  craigniez  de  me 
faire  de  la  peine,  mais  vous  n'hésitiez  pas  à  me  déchi- 
rer le  cœur  !  Votre  femme  !  Elle  vous  connaît 
mieux  que  moi  ;  elle  s'eSt  détournée  de  vous,  et 
elle  a  eu  l'orgueil  de  se  taire  ;  un  orgueil  qu'il  me 
faut  apprendre,  maintenant,  moi  !  Ah  !  que  non  ! 
Elle  vous  connaît  trop  bien  pour  vous  avoir  suivi 
ici,  pour  avoir  eu  l'espoir  de  vous  fléchir  !  Votre 
femme  !  Ah  ce  serait  bien  autre  chose,  en  vérité  ! 
Dieu  m'e§t  témoin  que  pour  la  faute  que  j'ai  commise 
envers  elle,  j'irais  lui  baiser  le  pan  de  sa  robe  dans 
la  poussière  !  je  me  ferais  fouler  aux  pieds  par  elle, 
je  lui  paierais  ses  souffrances  de  mon  corps,  je  lui 
paierais  ses  douleurs  de  ma  honte  amère... 

Paolo.  —  Mais  vous  êtes  folle...  folle  ! 

Francesca.  —  Que  le  crime  retombe  sur  vous  ! 
Que  votre  âme  soit  chargée  de  mes  péchés,  dès 
ce  jour  et  à  jamais  !  (  £//<?  sort  par  la  droite,  ) 

Paolo,  seul.  —  Oh  !  une  mort  soudaine,  pour 
nous  anéantir  tous  deux  ! 


SCENE  VI 
Paolo,  Giovanni,  Concordia 

(  'Entrent  Giovanni  et  Concordia  par  la  droite  au  second 
plan) 

Giovanni.  —  Paolo,  le  noble  envoyé  de  Florence 


FRANCESCA  DA  RIMINI  J9 

vous   demande.    Allez   le  [trouver,    je    vous    prie. 

Paolo,  essayant  de  maîtriser  son  émotion.  —  J'y 
vais  sur-le-champ. 

Giovanni.  —  Qu'avez-vous  donc,  mon  frère  ? 

Paolo.  ^-  Rien,  rien.  (  Il  sort  par  la  droite.  ) 


SCENE  VII 

Les  Mêmes,  moins  Paolo 

Giovanni,  câlinant  r enfant.  —  Voyons,  voyons, 
mon  enfant,  pourquoi  ne  pas  me  dire  tout  ?  Raconte- 
moi  toutes  tes  peines  cachées  ?  (  Concordia  demeure 
silencieuse.)  As-tu  peur  de  moi,  ma  mignonne 
adorée  ? 

Concordia,  avec  affection.  —  Oh  !  non,  ce  n'eSt 
pas  cela  ! 

Giovanni,  —  Alors,  dis-moi... 

Concordia.  —  Tout  cela  e^  si  extraordinaire, 
et  moi  qui  l'aimais  tant  ! 

Giovanni.  —  Mais  oui  !  Raconte-moi  bien  tout, 
ma  chérie.  La  femme  a  crié... 

Concordia,  la  voix  étouffée  par  les  sanglots.  — 
"  Paolo  Malate5ta  !  Lâche  !   Traître  !  " 

Giovanni.  —  Je  sais  bien,  je  sais  bien.  J'aurais 
bien  voulu  que  tu  n'entendes  rien,  mon  petit  cœur. 
Mais  ce  n'e^  pas  tout... 

Concordia.  —  Maman  a  entendu  aussi. 

Giovanni.  —  Et  alors,  elle  a  dit... 


6o  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Concordia.  —  Elle  a  dit...  elle  a  dit...  elle  sem- 
blait folle  de  chagrin... 

Giovanni,  soudahi  très  grave.  —  Dis-moi,  mon 
enfant... 

Concordia.  —  Elle  a  dit  qu'elle  était  trompée... 

Giovanni.  —  Trompée  ?  Par  Paolo  ? 

Concordia.  —  Oui,  elle  a  dit  :  "  Paolo,  me  trom- 
per pour  une  femme  du  peuple  !  " 

Giovanni,  haie  tan/.  —  C'est  là  ce  qu'elle  a  dit  ? 

Concordia,  toujours  sanglotant.  —  Oui.  Et  puis, 
elle  s'eSt  évanouie,  tout  à  fait  évanouie.  (  Giovanni 
profondément  ému.  Concordia  inquiète,  regarde  sa  figure.^ 

Concordia.  —  Père,  qu'eét-ce  qui  arrive  ? 

Giovanni.  —  La  volonté  de  Dieu. 

Concordia.  —  Mais  tu  as  mal  ? 

Giovanni.  —  Cela  va  passer.  Va,  ma  chérie, 
amuse-toi. 

Concordia.  —  Non.  Je  m'en  vais  prier  pour  que 
ton  mal  s'en  aille. 

Giovanni,  essaie  de  sourire.  —  C'e§t  cela...  une 
prière...  et  puis,  après...  amuse-toi  bien.  Mais, 
vois-tu,  il  vaut  mieux  n'en  parler  à  âme  qui  vive» 

Concordia.  —  Oh  !  je  n'en  aurais  jamais  parlé 
qu'à  toi.  C'e§t  si  extraordinaire  !... 

Giovanni.  —  C'eât  très  extraordinaire.  Va,  petit 
rayon  de  soleil.  Va  ! 

Concordia,  elle  l'embrasse.  —  Adieu  !  {Elle 
sourit,  passe  à  droite,  se  retourne  et  lui  dit  adieu  de  la 
main.  )  Tu  me  permets  de  faire  un  tour  de  galop  sur 
le  cheval  arabe  dans  la  cour  du  château  ?  ) 

Giovanni.  —  Mais  oui,  mais  oui  !  Tout  ce  que 
tu  voudras.  {Concordia  sort.) 


FRANCESCA  DA  RIMINI  6i 

SCENE  VIII 

Giovanni,  seul^  puk  un  Page,  Le  Premier  Soldat, 
Le  Deuxième  Soldat,  Le  Geôlier,  Un 
SÉNÉCHAL,  etc. ^  puis  Francesca  et  Paolo. 

Giovanni,  laisse  voir  plus  d'' émotion  aussitôt  qu^il 
eH  seul.  Il  demeure  silencieux  quelques  secondes.  —  C'était 
donc  là  ce  que  dissimulait  son  sourire  :  car  elle  m*a 
souri  tout  à  l'heure  !  Et  c'était  là  ce  que  dissimulait 
son  visage,  à  lui  !  (  Pause.  )  A» on  Dieu,  toi  qui  as 
fait  de  moi  un  mon^cre,  tandis  que  tu  faisais  mon 
frère  à  ton  image,  c'eSt  toi  qui  seras  juge  entre 
nous  !  (  Pause.  )  Il  sera  fait  selon  son  désir  :  elle 
verra  cette  femme  du  peuple  pour  laquelle  mon 
frère  l'a  trompée.  Holà  !  (  Entre  un  page,  à  droite.) 
Fais  savoir  qu'à  cette  heure,  je  suis  de  loisir.  Ensuite 
tu  prieras  ma  noble  dame  et  Monseigneur  Paolo  de 
se  rendre  ici.  (  Sort  le  page  à  gauche.  )  Leurs  figures 
parleront  pour  eux  et  confesseront  l'abominable 
vérité.  (  Rentre  le  page  à  gauche,  suivi  par  le  premier 
et  le  deuxième  soldat,  le  geôlier,  un  sénéchal  et  d'attirés.  Le 
page  traverse  à  droite  et  sort  par  la  droite  troisième  plan. 
Giovanni  prend  place  sur  le  trône.  Il  fait  signe  au  sénéchal.  ) 

Le  Sénéchal.  —  La  justice  de  notre  prince  et 
suzerain.  Silence  !  silence  !  silence  ! 

Giovanni,  au  geôlier.  —  Depuis  que  nous  avons 
tenu  notre  justice,  il  y  a  deux  semaines,  quels  mal- 
faiteurs as-tu  dans  la  prison  ? 

Le  Geôlier.  —  Bien  peu.  Monseigneur,  et  ce  ne 
sont  point  des  grand  malfaiteurs.  Il  n'y  en  a  qu'un 
seul  dans  les  ceps.  C'eSt  un  gaillard  qui  a  tué  son 
apprenti  l'autre  jour.  C'eSt  ce  que  j'ai  de  mieux. 
C'est  ma  perle.  (  Entrent  Vrancesca  et  Paolo  à  droite^ 
par  des  portes  différentes.  ) 


62  FRANCIS^  MARION^CRAWFORD 

Giovanni,  au  geôlier.  —  Pourquoi  cet  homme 
a-t-il  tué  son  apprenti  ? 

Le  Geôlier.  —  Accès  de  jalousie.  Monseigneur. 
Il  a  été  informé  tout  d'un  coup  que  ce  jeune  apprenti 
était  l'amant  de  sa  femme  ;  c'eSt  un  homme,  comme 
étant  dans  le  métier  de  boucherie,  qui  a  la  bile  chaude, 
et  il  a  coupé  la  gorge  au  jeune  homme  avec  son 
coutelas. 

Giovanni,  après  avoir  écouté  attentivement.  —  Par 
traîtrise  ? 

Le  Geôlier.  —  C'eSt  ce  qu'on  ne  sait  pas,  Mon- 
seigneur. Mais  la  corde  lui  fera  dire  la  vérité. 

Giovanni,  à  Vaolo.  —  Allons,  votre  avis,  mon 
frère.  Voilà  un  homme  qui  aimait  sa  femme,  et  il 
a  été  trompé  pour  un  beau  garçon  qu'il  a  tué  du 
coup.  Faut-il  le  faire  mourir? 

Paolo,  embarrassé.  —  J'aimerais  savoir  ce  que  jdit 
sa    femme. 

Giovanni,  l'examinant  gravement.  —  C'e^  votre 
avis  ?  En  telles  matières  les  femmes  disent  toujours 
la  vérité.  Votre  avis.  Madame  ? 

Francesca.  —  Je  prie  Votre  Seigneurie  de  se 
souvenir  de  sa  promesse. 

Giovanni.  —  Votre  Grâce  ne  sera  pas  désap- 
pointée. (  Au  geôlier.  )  Faites  venir  la  folle  qui  a 
causé  l'esclandre  de  ce  matin  (  l^e  geôlier  regarde 
Vaolo.) 

Francesca,  à  Giovanni.  —  Merci,  Monseigneur. 
(£//?  regarde  Vaolo.) 

Le  Geôlier.  —  Plaise  à  Votre  Grâce,  cette  femme 
eft  bien  malade. 

Giovanni.  —  Raison  de  plus  pour  faire  ju^ice 
au  plus  tôt. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  6f 

Paolo.  —  II  vaudrait  mieux  la  ramener  droit 
chez  elle. 

Giovanni,  /7  regarde  Paolo.  Au  geôlier.  —  Fais-la 
venir  sur  l'heure. 

Francesca,  regarde  Paolo.  —  Oui,  sur  l'heure. 

Le  Geôlier,  à  Giovanni.  —  Monseigneur,  c'e^ 
en  cas  de  la  faire  mourir,  si  on  y  touche. 

Giovanni.  —  Mets-y  tout  le  soin  que  tu  pourras. 
Amène-la  ici,  morte  ou  vive.  (  l^e  geôlier  regarde 
Paolo  qui  lui  j ait  un  signe  ^  sans  être  aperçu  par  les  autres.  ) 

Le  Geôlier,  à  Giovanni.  —  Monseigneur,  j'obéis. 
(  Il  sort  à  gauche^  tête  basse.  ) 

Francesca,  à  Giovanni.  —  On  m'a  dit  que  la 
pauvre  femme,  dans  sa  folie,  a  blessé  un  de  vos 
hommes  ? 

Giovanni.  —  Oui.  (  Aux  soldats.  )  Où  est-il  ? 

Premier  Soldat,  s* avançant.,  honteux.  Son  panse- 
ment a  beaucoup  diminué  de  volume.  —  Présent,  Monsei- 
gneur. 

Giovanni.  —  Eh  bien,  mon  garçon,  on  t'a  donc 
fait  une  vilaine  blessure  ? 

Premier  Soldat,  après  avoir  regardé  Paolo.  —  Oh  ! 
un  rien.  Monseigneur.  Une  égratignure.  La  pauvre 
créature  ne  savait  pas  ce  qu'elle  faisait.  Je  ne  lui 
porte  pas  rancune. 

Giovanni.  —  Voilà  un  gaillard  accommodant. 
(  L^  geôlier  rentre.  ) 

Francesca,  à  Giovani.  —  Vous  relâcherez  cette 
femme,  quand  nous  l'aurons  vue  ? 

Giovanni.  —  Elle  e§t  libre. 

Le  Geôlier.  —  Plaise  à  Votre  Grâce...  que  Dieu 
donne  à  Votre  Grâce  bonne  vie  et  longue...  et  à 
toute  la  compagnie...  la  femme  e^t  morte  ! 

Paolo.  —  Morte  ? 


64  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Francesca,  à  Paolo.  —  Trop  d'émotion  !  (  L^ 
geôlier  regarde  Paolo .  ) 

Le  Geôlier,  à  Giovanni.  —  Elle  e§l  morte  par  ses 
propres  mains,  Messeigneurs. 

Giovanni.  —  Nous  en  jugerons  par  nous-mêmes. 
Qu'on  apporte  son  corps  !  (  Entrent  quatre  porteurs^ 
par  la  gauche  ;  ils  soulèvent  un  corps  couvert  d'un  pauvre 
manteau  brun.) 

Le  Geôlier.  —  Elle  s'e^t  étranglée  dans  sa  geôle 
avec  la  corde  de  sa  jarre. 

Giovanni,  aux  porteurs.  —  Mettez  votre  fardeau 
là.  {Il  désigne  la  margelle  du  puits ^  et  descend  de  son 
trône.  A  Francesca  :  Madame,  je  ferai  de  mon  mieux 
pour  tenir  ma  promesse.  Vous  allez  voir  sa  figure, 
si  vous  en  avez  le  courage. 

Francesca.  —  Je  n'ai  pas  peur.  Faites-moi  voir  1 
(  Giovanni  écarte  le  manteau.  On  aperçoit  un  visage  de 
morte ^  émacié,  d'une  beauté  passée.  ILe  corps  efi  vêtu 
d'une  robe  sombre,  évidemment  une  robe  de  femme  noble. 
Giovani  et  Francesca  reconnaissent  le  visage  successivement, 
Paolo  se  voile  la  figure  de  ses  mains.  ) 

Francesca,  avec  un  cri  étrange,  saisit  le  bras  de 
Paolo ,  pleine  d'horreur,  mais  aussi  de  la  confiance  rétablie. 
—  Oh  !  c'était  vrai  1 

Paolo  laisse  tomber  les  mains,  le  regard  fixé  sur  le 
corps.  —  Horriblement  vrai  ! 

Giovanni,  après  un  long  regard  jeté  à  la  morte, 
tourne  les  jeux  vers  Paolo  et  le  considère  gravement  ; 
puis,  d'un  ton  solennel  :  Paolo  MalateSta,  fais  enter- 
rer ta  femme  ! 

R IDF AU 


Ade  Troisième 


i; 


Un  vieux  Jardin  sous  les  fenêtres  de  Francesca.  Au  fond  y 
deux  fenêtres  s'ouvrent  dans  la  grosse  muraille  de 
pierre.  "Entre  les  fenêtres ^  un  cadran  solaire.  A  droite^ 
tourelle  ronde  mi-cachée  sous  le  lierre  et  les  roses .  A 
gauche,  mur  crénelé  d^ environ  huit  pieds  de  haut^  et 
percé  au  centre  d'une  porte  en  ogive.  A  droite,  arhi-es 
fruitiers  nains  et  haie  de  huis.  Près  d'un  arbre,  un  banc 
de  pierre,  à  gauche  au  fond.  A  droite,  au  deuxième 
plan,  un  perron  aboutit  à  une  porte  basse  de  la  tourelle. 
Les  fenêtres  de  Francesca  sont  trop  élevées  pour  qu'on 
puisse  les  atteindre  du  sol. 


SCENE  PREMIERE 

Giovanni,  le  Jardinier,  puis  le  Page, 
puis  LE  Premier  Soldat 

(  Giovanni^  assis  à  gauche  sur  le  banc  de  pierre,  regarde 
le  jardinier  y  qui,  debout  sur  une  échelle  appuyée  contre 
m  arbre,  taille  des  ram  liions  qui  tombent  à  terre.  ) 

Giovanni,  sans  grand  intérêt.  —  Qu'e^-ce  que  tu 
fais  là  ? 

Le  Jardinier.  —  J'émonde  cet  arbre,  Monsei- 
gneur. 

Giovanni.  —  Que  veux-tu  dire  ? 

Le  Jardinier.  —  Je  retranche  les  branches,  les 
rameaux  inutiles. 

Giovanni.  —  Et  pourquoi  inutiles  ? 

Le  Jardinier,  il  descend  de  son  échelle.  —  Ce§t  que 
ça  ne  produit  rien.  Monseigneur,  pas  même  des 
fleurs,  mais  ça  suce  autant  la  sève  de  l'arbre  que  si 
ça  ployait  sous  le  fruit. 

Giovanni.  —  Et  comment  expliques-tu  cela  ? 


70  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Le  Jardinier.  —  Ah  !  pour  ça,  je  n'en  sais  rien. 
Monseigneur.   OcSt  comme   ça. 

Giovanni.  —  Mais  il  doit  y  avoir  une  raison  ? 

Le  Jardinier,  i/ Sfe  V échelle  de  V arbre.  —  Probable, 
Monseigneur  ;  mais  je  ne  suis  pas  un  savant,  moi, 
et  je  ne  m'y  connais  pas,  en  raisons.  {Il  passe  à 
droite.  )  Pardi,  il  n'y  a  pas  de  raison  qui  tienne  contre 
ma  réponse  :  un  bon  couteau.  {Il pose  l^ échelle  der- 
rière la  haie,  à  droite.  ) 

Giovanni,  le  regarde  faire ,  songeur.  —  La  réponse  : 
un  couteau  !  Réponse,  à  la  fois,  et  remède  !  (  L^ 
jardinier  sort  à  droite.  )  Pas  de  raisons  qui  tiennent  si 
la  réponse  e§t  là,  et  tranche  au  vif.  Le  passage  n'eSt 
pas  long,  du  mal  au  bien,  de  la  douleur  au  repos, 
du  temps  à  l'éternité  :  invisible,  il  siège  à  la  pointe 
de  la  dague  ou  se  glisse  au  fil  d'une  lame  bien  affûtée  ! 
(  Entre  tin  page  par  la  gauche.  )  Qu'y  a-t-il  ? 

Le  Page.  —  Monseigneur,  un  envoyé  secret  de 
Pesaro  attend  là. 

Giovanni.  —  De  Pesaro  ?  (  //  regarde  le  page.  ) 
Fais-le  entrer.  (  L^  page  sort.  Giovanni  lève  les  yeux 
vers  la  fenêtre.  )  Les  fenêtres  sont  fermées.  Francesca 
ne  peut  pas  entendre.  (  Entre  le  premier  soldat,  par  la 
gauche.  Il  porte  des  vêtements  plus  riches  qu'au  second 
acte,  mais  souillés  de  poussière.  Giovanni  se  tourne  vers 
lui.  )  De  Pesaro  ?  Toi  ? 

Le  Soldat.  —  Non,  Monseigneur  :  c'était  pour 
ne  pas  faire  causer.  De  Florence,  en  toute  hâte. 

Giovanni.  —  Eh  bien  !  quelles  nouvelles  ?  Mon 
or  vaut-il  celui  de  mon  frère  ? 

Le  Soldat.  —  Il  z§i  bien  meilleur.  Monseigneur, 
et  il  y  en  a  davantage. 

Giovanni.  —  Paolo  n'a  pas  eu  d'entrevues  sus- 
pectes avec  les  Gibelins  ? 


PIANCESCA  DA  RIMINI  jx 

Le  Soldat.  —  Non,  Monseigneur.  Mais  Tocca- 
sion  que  vous  cherchez  contre  lui,  vous  l'avez  sous 
la  main. 

Giovanni.  —  Parle,  parle  vite  ! 

Le  soldat,  il  regarde  autour  de  lui  ;  puis,  à  voix, 
basse,  —  Monseigneur,  votre  frère  a  quitté  secrète- 
ment Florence. 

Giovanni.  —  Secrètement?  Quand  cela? 

Le  Soldat.  —  Deux  heures  avant  que  je  ne  parte, 
et  seul.  J'ai  eu  beau  chevaucher  à  bride  abattue,  je 
n'ai  pu  le  rejoindre.  Alors  j'ai  fait  un  détour  pour 
prévenir  Votre  Seigneurie. 

Giovanni.  —  Je  vais  te  récompenser.  Viens  dans 
ma  chambre.  (  Il  précède  le  soldat  et  sort  par  la  gauche. 
LjC  soldat  ferme  la  porte.  ) 


SCENE  II 
Paolo,  puis  Francesca 

(  Entre  Paolo  par-dessus  le  mur  de  droite.  Il  avance  la 
tête  et  examine  le  jardin  avec  précaution.  ) 

Paolo.  —  Parti,  enfin  !  (  Il  descend  le  long  des 
saillies  de  la  vieille  muraille.  )  Ce  n'eSt  pas  la  première 
fois  que  je  fais  l'escalade  du  baStion  extérieur  ! 
(  Debout,  à  droite,  mais  loin  de  la  porte,  il  regarde  vers 
les  fenêtres  de  droite  au  fond.  )  L'heure  rêveuse  de  la 
sieste  en  ce  jour  d'été  :  elle  dort.  (  Il  regarde  autour 
de  lui,  ramasse  quelques  brindilles  sèches  abattues  par  le 
jardinier,  et  les  lance  légèrement  contre  la  fenêtre.  Courte 
pause.)  Francesca,  allons!...  Il  faut  te  réveiller! 
(  Il  lance  encore  des  brindilles.  I^a  fenêtre  de  droite  au  fond 
s* ouvre  doucement.  Francesca  y  apparaît.  ) 


72  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Francesca,  transportée  de  délices^  et  chuchotant  en 
voyant  Paolo.  —  Toi  ! 

Paolo.  —  Oui,  moi.  Ah  !  mon  amour  ! 

Francesca.  —  Chut,  chut  ! 

Paolo.  —  Puis-je  monter  ? 

Francesca.  —  D'abord,  que  je  verrouille  ma 
porte  extérieure.  Je  descends  tout  de  suite.  (  EJk 
disparaît  à  l^ intérieur.  ) 

Paolo.  —  Oui,  fais  vite  ! 

Francesca,  revenant  à  la  fenêtre.  —  Je  descends 
par  la  tourelle.  (  Elle  lui  envoie  des  baisers  y  Paolo 
les  lui  renvoie  y  mais  elle  a  disparu  déjà.  Puis  il  va  à  la 
porte  de  la  tourelle  à  droite ^  où  il  attend.  Lm  porte  s'ouvre 
à  Vintérieur.  Paolo  essaie  d^entrer^  mais  Francesca^ 
doucement,  le  repousse  vers  le  Jardin.) 

Paolo,  lui  saisissant  la  main.  —  Tu  ne  veux  pas 
que  j*entre  ? 

Francesca.  —  Nous  sommes  plus  en  sécurité 
ici.  (  Elle  lui  passe  le  bras  autour  du  cou,  dans  une  étreinte 
pleine  d^ amour.  Tous  deux  demeurent  un  temps  silencieux.  ) 

Paolo.  —  Que  je  regarde  tes  yeux,  comme  cela... 
(  Inquiet.  )  Tu  as  été  souffrante,  qu'as-tu  ? 

Francesca.  —  J'ai  eu  faim  de  toi,  j'ai  eu  soif  de 
toi,  depuis  deux  mois.  Et  toi,  sais-tu  que  tu  es 
très  pâle  ? 

Paolo.  —  Crois-tu  qu'il  soit  facile  de  vivre  sans 
toi? 

Francesca.  —  Moi,  il  me  serait  plus  facile  de 
mourir  avec  toi  que  de  vivre  loin  de  toi.  Mais  c'eft 
trop  beau  pour  oser  l'espérer. 

Paolo.  —  Mais  aujourd'hui  nous  vivons... 

Francesca,  elle  laisse  tomber  sa  tête  sur  l'épaule 
de  Paolo.  —  Oui,  nous  vivons  encore. 

Paolo,  avec  inquiétude.  —  Que  veux-tu  dire  ? 


FRANCESCA  DA  RIMINI  7j 

Francesca.  —  Je  sens  qu'un  de^in  terrible  pèse 
sur  nous;  je  le  sens  vaguement...  une  vision  impré- 
cise qui  flotte,  là,  autour  de  nous...  Je  ne  peux  pas 
te  dire  que  Giovarmi  connaît  notre  secret  ;  pourtant 
je  suis  sûre  qu'il  le  devinera  bientôt.  Si  tu  savais 
comme  il.  a  changé,  depuis  la  mort  de  ta  femme.  Te 
rappelles-tu  ce  qu'il  a  dit,  son  ton  de  voix  ? 

Paolo,  sombre.  —  Comment  veux-tu  que  j'oublie  ? 

Francesca.  —  Paolo,  une  chose  horrible  !  Il  me 
semble  parfois  qu'il  croit  que  c'e§t  toi  qui  l'as  tuée. 

Paolo.  —  J'ai  l'âme  chargée  de  sa  mort. 

Francesca.  —  Mais  ce  n'eét  pas  toi  qui  l'as  tuée  ? 

Paolo,  machinalement.  —  Ce  n'eSt  pas  moi  qui  l'ai 
tuée. 

Francesca,  soupçonnant .  —  Paolo  ! 

Paolo.  —  Je  te  dis  :  ce  n'est  pas  moi  qui  l'ai  tuée. 

Francesca.  —  Mais  elle  a  été  tuée. 

Paolo,  avec  effort.  —  Oui. 

Francesca.  —  Par  le  geôlier  ? 

Paolo.  —  Oui. 

Francesca,  de  plus  en  plus  pénétrée  d^  horreur.  —  Par 
ton  ordre  ? 

Paolo,  avec  désespoir.  —  Oui  ! 

Francesca.  —  Dieu  de  grâce  ! 

Paolo.  —  Je  ne  savais  pas...  Je  lui  avais  défendu 
de  la  faire  comparaître...  Giovanni  et  toi,  vous 
insistiez  tous  deux...  L'homme  m'a  regardé,  pour 
me  demander  ce  qu'il  fallait  faire...  et  j'ai  fait  un 
signe.  Il  a  cru  comprendre  qu'elle  devait  mourir. 

Francesca,  soulagée.  —  Ah  !...  alors  ce  n'a  pas 
été  ta  faute...  c'a  été  la  mienne.  Vois-tu,  je  te  soup- 
çonnais... je  voulais  absolument  voir  cette  femme... 
C'est  l'œuvre  de  notre  mauvais  destin...  je  suis  aussi 
coupable  de  sa  mort  que  toi. 


74  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo.  —  Et  aussi  innocente  d'intention. 

Francesca.  —  Si  nous  pouvions  être  aussi  inno- 
cents pour  le  reste  ! 

Paolo.  —  Mais   tu  es   innocente,   toi. 

Francesca.  —  Oh  !  non...  puisque  je  t'aime. 

Paolo.  —  Et  c'eSt  là  tout  ton  crime  !  Mais 
moi... 

Francesca.  —  Ce  que  tu  es,  je  le  suis.  Je  t*ai 
haï  une  heure,  une  heure  brève.  J'ai  jeté  tous  mes 
péchés  sur  toi  :  oh  !  mon  amour,  pardonne-moi  ! 
Je  t'ai  fait  souvenir  de  ce  que  j'étais  quand  tu  m'as 
trouvée  ;  je  t'ai  rappelé  ce  que  tu  avais  fait  de  moi  : 
oh  !  mon  amour,  pardonne-moi  !  J'ai  cru  que  tu 
m'avais  menti:  amour  de  ma  vie,  cette  mauvaise 
pensée,   pardonne-la-moi  ! 

Paolo.  —  La  faute  est  à  moi,  depuis  le  commen- 
cement. 

Francesca.  —  Prends-en  ce  que  tu  voudras, 
mais  laisse-moi  toute  ma  part.  Nous  ne  sommes 
qu'une  chair,  dans' la  faute,  dans  le  péché,  dans  le 
crime,  dans  l'amour.  Je  haïssais  ta  femme,  autant 
qu'elle  me  haïssait.  J'avoue  tout  :  je  me  suis  réjouie 
quand  j'ai  cru  qu'elle  était  morte  par  ses  propres 
mains,  et  tu  te  serais  réjouis  comme  moi  si  tu  n'avais 
pas  tout  su.  Regardons-nous  les  yeux  dans  les  yeux, 
et  disons-nous  la  vérité.  Nous  désirons  la  mort  de 
mon  mari.  Oh  !  Dieu  !  si  mon  enfant  venait  se 
mettre  entre  nous,  maintenant  !... 

Paolo.  —  Chut  !  mon  amour. 

Francesca.  — •  Non,  il  faut  voir  les  choses 
telles  qu'elles  sont,  une  fois  pour  toutes.  Nous 
avons  vécu  l'un  pour  l'autre  ;  nous  aimerions  mou- 
rir l'un  pour  l'autre  ;  nous  aimerions  tuer  l'un  pour 
Tautre.  Qu'on  nous  sépare,  le  ciel  pour  nous  sera 


FRANCESCA  DA  RIMINI  75 

Tenfer  ;  qu'on  nous  réunisse,  Fenfer  le  plus  noir 
nous  sera  un  ciel  de  lumière  et  de  paix.  Qu'on  tue 
notre  corps,  nos  âmes  suriàvront  à  notre  sang  ;  que 
Dieu  nous  plonge  dans  l'abîme,  pourvu  que  nous 
restions  ensemble  ;  les  démons  même  auront  pitié 
de  nous,  puisque  nous  nous  aimons,  puisque  nous 
savons  que  nous  nous  aimons,  puisque  nous  savons 
■ce  que  nous  faisons. 

Paolo.  —  C'eêt  notre  destinée. 

Fr^vncesca.  —  De^in  désespéré  d'amour  et  de 
mort.  Il  aurait  pu  être  différent,  peut-être;  je  ne 
l'eusse  pas  souhaité.  Tu  aurais  pu  être  mon  mari, 
moi  ta  femme.  Dans  un  pays  de  candeur  où  le  soleil 
luit  plus  pur  sur  des  existences  meilleures  et  paisibles, 
nous  aurions  pu  survivre  à  notre  jeunesse,  à  notre 
beauté,  et  puis  enfin  on  nous  aurait  mis  au  même 
tombeau,  innocents  sur  terre,  réconciliés  avec  Dieu 
au  ciel... 

Paolo.  —  Nous    nous    serions    moins   aimés... 

Francesca.  —  Ainsi  que  le  feu  dans  l'âtre 
brûle  moins  que  la  foudre  deftruârice.  Paolo,  je 
t'aime  tant  que  je  languis  de  souffrir  pour  toi,  de 
verser  mon  sang  pour  toi,  de  me  faire  torturer  pour 
toi . . .  comprends-tu  ? 

Paolo.  —  Si  bien  que  j'en  ferais  autant,  que  j'en 
ferais  davantage,  si  je  le  pouvais. 

Francesca.  —  Oh  !  je  te  surpasserais,  moi,  et 
je  t'aimerais  encore  plus. 

Paolo.  —  Oh  !  douceur  de  mon  cœur,  nous 
nous  surpasserions  tour  à  tour  !  (  Pause.  ) 

Francesca,  après  un  temps.  —  Pourquoi  es-tu 
arrivé  si  subitement  ?  Cela  m'a  paru  si  naturel  que 
je  n'ai  même  pas  songé  à  te  le  demander. 


7^  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Paolo.  —  Je  suis   venu  porteur  d'un   message 
qui  ne  souffrait  pas  de  retard. 

Francesca.  —  Pour  Giovanni  ? 

Paolo.  —  Non,  bien-aimée,  pour  toi. 

FrAlNCesca.  —  Pour  moi? 

Paolo.  —  De  moi. 

Francesca,  elle  comprend.  —  Je  ne  puis  le  rece- 
voir que  de  ta  bouche  ? 

Paolo.  —  De  mes  lèvres,  seulement.  {Il  l'attire 
près  de  lui,  —  On  entend  un  léger  cliquetis  à  la  porte.  Les 
amants  s'' éloignent  Pun  de  r autre  et  écoutent.  ) 

Francesca.  —  C'était  le  vent.  (  Pause.  ) 

Paolo.  —  Non.  Il  n'y  a  pas  un  souffle.  L'air  e§t 
lourd.  Il  y  aura  un  orage  cette  après-midi. 

Francesca.  —  Oui.  Mais  comment  as-tu  pu 
quitter   Florence  ? 

Paolo.  —  J'ai  demandé  la  permission,  et  l'ai 
obtenue. 

Francesca.  —  Pour  venir  ici  ? 

Paolo.  —  Non,  je  n'ai  rien  dit.  J'ai  feint  d'aller 
au  sud,  par  les  terres  des  Guidi. 

Francesca.  —  Mais  il  y  a  des  Gibelins  parmi 
les  Guidi  ;  on  peut  te  soupçonner  de  trahir  ! 

Paolo.  —  Qu'eft-ce  que  cela  fait  ? 

Francesca.  —  Pourquoi  prendre  ce  chemin  dé- 
tourné ? 

Paolo.  —  Pour  dépister  un  homme  qui  e^  à 
mon  service. 

Francesca.  —  Ce§t  étrange.  Ne  pouvais-tu  le 
chasser  ? 

Paolo.  —  Impossible.  Il  connaît  certains  secrets 
de  notre  maison,  et  je  crois  que  Giovanni  lui  a  donné 
plus  d'argent  que  moi,  et  le  paye  pour  m'espionner. 
Je  ne  voulais  pas  l'avoir  ici,  pendant  ces  quelques 


FRANCESCA  DA  RIMINI  77 

jours  ;  je  savais  qu'il  me  suivrait  de  Florence,  et 

je  lui  ai  donné  le  change.  A  cette  heure,  il  doit  être 
sur  son  retour  de  Rome,  où  il  croyait  me  trouver. 

Francesca.  —  Tu  n'as  pas  prévenu  Giovanni 
de  ton  arrivée  :  il  me  l'aurait  dit. 

Paolo.  —  Je  n'ai  pas  eu  le  temps  d'écrire.  J'au- 
rais dû  entrer  sur  mon  cheval,  par  la  grand'porte. 
C'eût  été  plus  sage.  Mais  il  aurait  fallu  voir  Giovanni 
d'abord,  et  toi,  et  moi,  nous  aurions  perdu  une  heure. 

Francesca.  —  Comment  es-tu  entré  ?  Tu  as 
escaladé  le  mur,  là  ? 

Paolo.  —  Oui,  ainsi  que  je  le  fais  souvent  le 
soir.  J'ai  entendu  parler  à  voix  basse,  dans  le  jardin, 
je  n'ai  pas  osé  regarder.  Puis  j'ai  entendu  Giovanni 
dire  à  quelqu'un  d'aller  avec  lui  dans  la  chambre  ; 
ensuite  la  porte  s'eél  fermée  et  je  suis  descendu.  Tu 
dormais,  et  je  t'ai  réveillée  en  lançant  des  brindilles 
contre  ta  fenêtre. 

Francesca.  —  Giovanni  venait  de  me  quitter. 
Je  n'étais  pas  encore  endormie. 

Paolo.  —  Il  doit  croire  que  tu  dors,  mainte- 
nant. 

Francesca.  —  C'eSt  fâcheux  que  tu  sois  ici 
avant  de  l'avoir  vu.  S'il  arrivait,  s'il  découvrait  que 
tu  t'es  glissé  furtivement  dans  le  château,  il  serait 
furieux. 

Paolo.  —  Je  vais  redescendre  le  long  du  baftion 
€t  rentrer  par  la  grand'porte. 

Francesca.  —  Non,  je  suis  sûre  que  ce  serait 
•dangereux.  Monte  par  la  tourelle  dans  ma  chambre  : 
la  porte  extérieure  eSt  barrée.  Je  vais  savoir  si  Gio- 
vanni sort  à  cheval  aujourd'hui,  ou  s'il  reéte  ici. 
Après,  j'irai  te  retrouver  et  nous  déciderons  ce  qu'il 
faut  faire. 


78 


FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


Paolo.  —  Giovanni  ne  reviendra  pas  dans  ta 
chambre  ? 

Francesca.  —  Non,  pas  cette  après-midi. 

Paolo,  après  une  courte  pause.  —  Bon.  Fais-moi 
passer  par  là.  (  0«  entend  un  cliquetis  à  la  porte.  ) 

Francesca.  —  Vite  ! 

Paolo,   s^ attardant.  —  Ma   bien-aimée  ! 

Francesca.  —  Ah  !  (  'Elle  s'attarde  dans  ses  bras.  ) 
Allons,  va.  Je  viens  tout  de  suite.  (  Paolo  sort  par  la 
tourelle  à  droite.  ) 


SCENE  III 
Francesca,  seule,  puis  Giovanni 

Francesca,  traverse  lentement  à  droite.  —  Ces 
journées  d'été  me  semblaient  noires  et  glacées  comme 
l'hiver.  I.e  soleil  enfin  !  (  Hlle  s'arrête  près  de  la  porte, 
hésitante.  )  Faut-il  aller  trouver  Giovanni,  ou  non  ? 
Il  n'aime  pas  qu'on  le  dérange...  Et  pourtant,  il 
faut  que  je  sache  s'il  sort  à  cheval  aujourd'hui.  {Elle 
place  la  main  sur  le  loquet  de  la  porte:  mais,  au  moment 
ou  elle  ouvre  à  F  intérieur,  le  battant  de  la  porte  e  H  poussé 
du  dehors.  — •  Entre  Giovanni.  ) 

Giovanni,  calme,  pâle,  courtois.  —  Vous  alliez 
sortir  ? 

Francesca.  —  J'allais  trouver  Votre  Seigneurie. 

Giovanni.  —  J'ai  donc  le  bonheur  de  vous 
épargner  une  peine.  Je  viens  causer  avec  vous. 

Francesca,  surprise.  —  Avec  moi  ?  Si  je  puis 
rien  pour  votre  service,  disposez  de  moi. 

Giovanni.  —  Je  vous  remercie.  Montons-nous 
dans  votre  chambre  ? 


FRANCESCA  DA  RIMINI  7^ 

Francesca.  —  II  fait  plus  frais  au  jardin.  Uat- 
mosphère  e^  étouffante. 

Giovanni.  —  Oui,  il  fait  chaud.  Tout  à  Theure^ 
il  faisait  bon  dans  votre  chambre. 

Fkancesca.  —  Non.  Je  suis  sortie  respirer. 

Giovanni.  —  Je  croyais  que  vous  dormiez^ 
comme  votre  porte  était  barrée... 

Francesca.  —  Je  n'ai  pu  m' endormir,  et  en 
descendant,  j'ai  oublié  d'ôter  le  verrou.  Il  faisait 
si  chaud. 

Giovanni,  les  yeux  levés  vers  la  fenêtre  à  droite  au 
fond.  —  Si  vous  aviez  tenu  votre  fenêtre  fermée,, 
le  soleil  n'aurait  pas  échauffé  la  chambre. 

Francesca,  nerveuse,  jetant  un  coup  d*œil  à  la  fe- 
nêtre. —  Je  n'y  ai  pas  pensé.  Voulez-vous  vous 
asseoir  ici  ?  De  quoi  désirez-vous  causer  avec  moi  ? 
(  Ils  s'asseyent  sous  r arbre  de  droite.  Giovanni  tourne 
le  dos  à  la  fenêtre.  ) 

Giovanni.  —  Il  s'agit  de  Paolo.  (Pause.) 

Francesca,   nerveuse.  —  Eh   bien  ? 

Giovanni.  —  Vous  savez  combien  je  me  suis 
toujours  fié  à  mon  frère,  pour  les  affaires  même  lesi 
plus  importantes.  J'ai  eu  tant  de  confiance  en  sa 
loyale  affection  fraternelle  que  j'ai  fermé  les  yeux  sur 
ses   défauts. 

Francesca.  —  Ses    défauts  ? 

Giovanni.  —  Oui.  Son  mariage  était  mal  assorti,. 
Il  e§t  vrai,  mais  il  a  agi  de  façon  à  tout  rendre  pire, 
et,  en  fin  de  compte,  il  s'c^  trouvé  responsable  de 
l'horrible  mort  de  sa  femme.  (  Paolo  avance  la  tête 
avec  précaution  par  la  fenêtre  de  droite  au  fond,  voit  qui 
Giovanni  a  le  dos  tourné  vers  lui  et  écoute.  Sa  figure  est 
très  pâle  et  fait  voir  qu'ail  suit  la  conversation.  ) 


«o 


FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


Francesca.  —  Elle  s'eSt  tuée  de  ses  propres 
mains  ! 

Giovanni.  —  Sans  doute,  sans  doute.  Il  vaut 
mieux  le  croire. 

Francesca,  surprise.  —  Que  voulez-vous  dire  ? 

Giovanni.  —  Peu  importe.  Repos  à  son  âme  ! 
Si  j'ai  parlé  d'elle,  c'eSt  que  j'ai  souvent  désiré  voir 
mon  frère  vivre  davantage  chez  lui.  Mais  je  le  gar- 
dais ici  parce  que  j'avais  foi  en  lui. 

Francesca,  dominani  son  angoisse  croissante.  — 
Qu'a-t-il  fait  pour  perdre  votre  confiance  ? 

Giovanni,  lui  jette  un  regard.  Après  une  pause.  — 
Vous  serez  stupéfaite  d'apprendre  qu'il  a  quitté 
Florence  subitement  sans  me  prévenir. 

Francesca,  insuffisamment  surprise^  évitant  ses 
jeux.  —  Ah  !  vraiment  ! 

GiovAisTNi,  qui  affecte  de  ne  rien  remarquer.  —  La 
nouvelle  ne  vous  surprend  pas  autant  qu'elle  m'a 
surpris.  Mais  ce  n'e^  pas  tout.  J'ai  cru  en  lui  si 
longtemps  que  je  fermerais  bien  encore  les  yeux. 
Il  aurait  pu  aller  courir  après  une  jolie  femme. 

Francesca,  avec  un  faible  sourire,  indifférente.  — 
Oui. 

Giovanni.  —  Oui,  bien  que  ce  ne  soit  guère  là 
son  défaut.  Seulement  la  vérité  e§t  bien  plus  grave. 
Vous  ne  soupçonnez  rien  ? 

Francesca.  —  Non,  Monseigneur.  Je  vous  en 
supplie,  venez-en  à  la  vérité.  Je  suis  infiniment 
attachée  à  votre  frère  et  cette  accusation  vague  me 
fait  l'eflFet  d'un  coup  de  poignard  dans  les  ténèbres. 

Giovanni.  —  Je  ferai  la  lumière,  vous  saurez 
tout. 

Francesca,  dominant  ses  nerfs.  —  Dites-le  donc 
tout  de  suite. 


FRANCESCA  DA  RIMINI  8i 

Giovanni.  —  Paolo  m'a  trahi  —  pendant  son 
séjour  à  Florence.  Il  a  conspiré  avec  les  nobles  Gibe- 
lins en  exil  pour  s'emparer  de  notre  cité  et  de  notre 
forteresse.  Ils  veulent  en  faire  une  base  d'opérations 
contre  la  République  Florentine. 

Francesca,  indignée.  —  Paolo  conspirer  contre 
vous  ?  C'est  impossible,  absurde,  hors  de  toute 
raison  !  D'ailleurs,  vous  êtes  ici,  vous,  seigneur  de 
Rimini,  en  pleine  possession  !  Que  peuvent  contre 
vous  des  conspirateurs  ? 

Giovanni,  calme.  —  Ils  comptent  sans  moi.  (7/ 
se  lève.  )  On  me  croit  mort.  (  Vaolo  ramène  doucement 
les  volets  de  la  fenêtre  et  les  ferme  presque,  de  crainte  que 
Giovanni  V aperçoive  en  se  retournant.  ) 

Francesca.  —  Mort? 

Giovanni,  se  promenant  lentement  devant  elle  de 
long  en  large.  —  Assassiné.  (  Il  pousse  un  rire  bref.  ) 

Francesca.  —  Qui  vous  a  fait  croire  cet  abo- 
minable  mensonge  ? 

Giovanni.  —  Mensonge?  C'e^  ce  qu'il  faut 
savoir.  Et  c'eét  jugement  le  point  sur  lequel  j'avais 
songé  à  causer  avec  vous. 

Francesca.  —  Je  dis  que  c'e^  un  mensonge. 

Giovanni.  —  Oui,  oui.  Vous  n'avez  pas  hésité. 
(  Il  Jette  un  coup  d'ail  vers  la  fenêtre  et  s'aperçoit  qu'elle 
eff fermée.)  Voilà  qui  eft  étrange.  Cette  fenêtre  était 
ouverte.  Qui  donc  a  pu  la  fermer  ?  Votre  porte  exté- 
tieure  eSt  verrouillée  par  en  dedans,  et  personne  n'a 
passé  par  le  jardin. 

Francesca.  —  C'eft  le  vent  qui  l'a  fermée. 

Giovanni.  —  Non.  Il  n'y  a  pas  un  souffle.  L'air 
e§t  lourd.  Pas  une  feuille  qui  bouge.  Comment 
voulez-vous  que  le  vent  ait  fermé  cette  fenêtre  ? 

Feancesca.  —  Une  rafale,  à  l'inftant,  pendant 


32 


FR\NCIS  MARION  CRAWFORD 


que  vous  parliez  ;  vous  ne  vous  en  êtes  pas  aperçu. 
Je  vous  le  demande  encore,  qui  vous  a  farci  les 
oreilles  de  ces  horribles  mensonges  ? 

Giovanni.  —  C'eft  bien  singulier  tout  de  même. 
(7/  se  tourne  vers  elle.)  Vous  dites  "  mensonges  " 
sans  rien  peser.  Pour  ma  part,  j'aime  mon  frère,  et 
je  ne  serais  que  trop  heureux  de  me  laisser  persua- 
der que  rien  de  tout  cela  n'eSt  vrai.  Vous  pouvez 
vous  imaginer  facilement  ce  que  j'éprouverais  si 
j'étais  contraint  de  le  traiter  en  traître  envers  moi, 
sa  maison  et  sa  patrie. 

Francesca.  —  Ce  n'e§t  même  pas  à  considérer. 

Giovanni.  —  C'e§t  à  considérer,  parce  que  si 
le  rapport  eft  véritable,  je  devrai  faire  justice. 

Francesca.  —  Justice  ! 

Giovanni,  grave.  —  Oh  !  il  va  sans  dire  qu'on 
éviterait  la  honte  publique  de  sa  mort. 

Francesca.  —  Sa  mort  ! 

Giovanni,  de  même.  —  Un  homme  de  son  rang 
jouit  du  privilège  de  mourir  dans  sa  chambre  par 
le  cordon  de  soie. 

Francesca.  —  Etranglé  ? 

Giovanni,  hochant  gravement  la  tête.  —  Oui.  Ce§t 
la  coutume. 

Francesca,  se  remettant  peu  à  peu.  —  Sans  doute, 
sans  doute.  Un  traître  mérite  la  mort. 

Giovanni.  —  Evidemment.  Refte  la  question 
de  savoir  qui  peut  défendre  mon  malheureux  frère 
contre  les  accusations  de  la  République  Florentine. 

Francesca,  surprise.  —  La  République  ?  Le  gou- 
vernement de  la  République  ? 

Giovanni,  calme.  —  Oui.  Vous  ne  pensez  pas, 
à  coup  sûr,  que  je  me  laisserais  troubler  à  ce  point 
par  une  haineuse  invention  ou  la  calomnie  de  quelque 


FRANCESCA  DA  RIMINI  83 

ennemi  obscur  ?  Non,  c'eSt  la  République  même  qui 
porte  l'accusation.  Voilà  ce  qui  fait  sa  gravité. 
Quelques-uns  des  nobles  impliqués  avec  Paolo 
dans  la  conspiration  ont  été  arrêtés  sans  scandale, 
et  ils  ont  avoué. 

Francesca.  —  Sous  la  torture? 

Giovanni.  —  Je   le   présume. 

Francesca.  —  Ils  ont  accusé  Paolo? 

Giovanni.  —  Ils  ont  accusé  mon  frère  Paolo. 
Tel  e§t  le  sens  des  lettres  que  je  viens  de  recevoir. 

Francesca,  prenant  hardiment  sa  défense.  —  Gio- 
vanni, écoutez-moi.  Vous  avez  aimé  votre  frère 
avec  tendresse  pendant  de  longues  années,  et  lui, 
du  mieux  qu'il  a  pu,  vous  a  très  fidèlement  servi. 
Et  vous  avez  été  bon  pour  lui  et  vous  avez  mérité 
sa  reconnaissance.  Vous  croyez  que  tout  d'un  coup 
il  va  se  tourner  contre  vous,  comploter  votre  mort 
et  votre  ruine,  pour  s'emparer  de  vos  terres  et  régner 
à  votre  place  ?  Vous  ne  trouvez  pas  que  ce  serait 
monstrueux  ? 

Giovanni,  grave.  —  Monstrueux,  si,  de  la  part 
d'un  frère  en  qui  j'avais  mis  ma  foi. 

Francesca.  —  ESt-ce  que  cela  lui  ressemble, 
voyons  ?  ESt-ce  qu'il  n'est  pas  doux,  réservé, 
avec  sa  nature  confiante  et  sa  parole  si  franche  ? 
A-t-il  l'air  d'un  conspirateur  ? 

Giovanni.  —  J'ai  toujours  eu  la  même  impres- 
sion —  mais  nous  sommes  en  présence  de  faits. 

Francesca.  —  Non,  pas  de  faits  ;  de  phrases, 
de  lettres  écrites  par  des  gens  qui  peut-être  lui  en 
veulent  secrètement.  E§t-ce  que  ce  ne  sont  pas  des 
choses  qui  se  voient  tous  les  jours  à  notre  époque  ? 
Vous-même,  tout  à  l'heure,  vous  avez  eu  l'idée 
que  Paolo  avait  pu  quitter  Florence  pour  un  rendez- 


84  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

VOUS  d'amour  :  n'e§l-il  pas  plus  probable  encore  qu*à 
Florence  même  il  se  soit  épris  de  quelque  charmant 
visage  ? 

Giovanni.  —  Si. 

Francesca.  —  Et  ne  peut-il  se  faire  que  le  mari 
de  la  dame,  ou  son  père,  ou  son  frère,  soit  un  per- 
sonnage de  haut  rang  et  de  grand  pouvoir  ? 

Giovanni.  —  Si.  Je  croirais  volontiers  que  toute 
cette  affaire,  en  fin  de  compte,  peut  être...  déter- 
minée par  la  jalousie  d'un  mari. 

Francesca.  —  Et  cet  homme,  pour  sauver  son 
honneur,  aurait  tenté  de  ruiner  Paolo  en  l'accusant 
de  trahison,  en  le  chargeant  faussement,  au  lieu  de 
recourir  à  une  vengeance  direâe. 

Giovanni.  —  Vous  voulez  dire  au  lieu  de  l'as- 
sassiner ? 

Francesca.  —  Juste. 

Giovanni.  —  Mais  ces  nobles,  qui  ont  avoué, 
qu'en  faites-vous  ? 

Francesca.  —  E§t-ce  que  l'homme  que  nous 
pensons,  un  mari  outragé,  hésiterait  à  mettre  des 
innocents  à  la  question,  à  les  faire  périr  sous  pré- 
texte de  justice,  pourvu  qu'enfin  la  loi  pimisse 
de  mort  celui  qui  lui  a  fait  subir  l'outrage  ? 

Giovanni.  —  Non.  Voilà  qui  t§t  vrai.  C'e^ 
un  raisonnement  subtil. 

Francesca.  —  C'eSt  le  sens  conmiun,  cela  saute 
aux  yeux,  c'e§t  la  vérité,  ou  presque  la  vérité. 

Giovanni.  —  Mais,    d'autre    part... 

Francesca.  —  Non,  ne  vous  torturez  pas  la 
cervelle  pour  y  trouver  des  raisons  d'assassiner  un 
innocent  !  Il  n'en  manque  pas.  Voulez-vous  servir 
de  misérable  instrument  volontaire  à  la  haine  et  à 
la  vengeance  d'un  autre  ?  Tuez  donc  votre  frère  ! 


FRANCESCA  DA  RIMINI  8j 

Voulez-vous  ôter  leur  père  à  ses  enfants  comme  on 
leur  a  ôté  leur  mère  ?  Faites  donc  traquer  votre  frère 
par  vos  soldats,  faites-le  égorger  par  eux  !  Voulez- 
vous  que  son  fils  grandisse  dans  la  haine  mortelle 
du  meurtrier  de  son  père,  qu'il  ait  soif  de  votre 
sang,  qu'il  compte  les  jours  tant  que  sa  petite  main 
n'aura  pas  trouvé  la  force  de  vous  frapper  dans  le 
dos  jusqu'au  cœur  ?  Assassinez  donc  votre  frère  ! 
Mais  assassinez  en  même  temps  ses  enfants,  ou  ils 
vengeront  son  injuéte  mort.  Voilà  des  raisons,  voilà 
des  arguments  qui  doivent  vous  Stimuler.  Mais  vos 
mobiles,  à  vous,  sont  vains  comme  l'air,  fragiles 
comme  le  verre,  ondoyants  comme  l'eau.  La  Répu- 
blique de  Florence  ?  Mais  la  République  elle-même 
n'e^  que  l'outil  d'un  ennemi  puissant,  d'un  ennemi 
secret  qui  a  juré  la  ruine  de  votre  frère. 

Giovanni.  —  Je  croirais  presque  que  vous  ne  vous 
trompez  pas.  {Entre  Concordia  par  la  droite.) 


SCENE  IV 
Les  Mêmes,  Concordia 

Giovanni.  —  Qu'e§t-ce,   petite   mignonne  ? 

Concordia.  —  Maman  e§t-elle  ici  ?  (  Elle  voit 
Francesca.  )  Ah  oui  !  J'entendais  parler,  j'ai  bien 
pensé  que  tu  ne  dormais  pas.  (  Elle  va  ver^  Francesca .  ) 

Francesca.  —  Que  veux-tu,  ma  chérie  ?  Nous 
sommes  occupés.  Tu  reviendras  tout  à  l'heure. 

Concordia.  —  Maman,  tu  m'as  promis  de  me 
donner  ce  vieux  morceau  de  soie  bleu  pâle  pour 
faire  un  manteau  neuf  à  l'image  de  Notre-Dame. 

Francesca.  —  Oui,  mon  enfant.  Je  te  le  don- 
nerai  demain. 


86 


FRANCIS  MARION  CRAWFORD 


Concordia.  —  Mais,  c'e§t  demain  la  fête,  ma- 
man,  l'Ascension.  Et  nous  sommes  en  train  de 
décorer  la  chapelle. 

Francesca.  —  Où    e§l-elle,  cette    soie  ? 

Concordia.  —  Dans  ta  chambre,  maman,  tu 
sais,  dans  le  coffre,  entre  les  deux  fenêtres.  Je  sau- 
rai bien  la  trouver.  Veux- tu  que  j'aille  la  chercher  ? 

Francesca.  —  Non  !  (  'Elle  se  reprend  ;  puis  dou- 
cement. )  Non,  pas  en  ce  moment,  ma  chérie.  Tu  re- 
viendras dans  im  petit  inétant,  et  j'irai  la  chercher 
avec  toi. 

Concordia.  — •  Mais  je  saurai  si  bien  la  trouver... 

Giovanni,  qui  a  écouté  attentivement .  A.  Francesca.  — 
Pourquoi  l'enfant  n'irait-elle  pas  la  chercher  toute 
seule  ? 

Francesca,  essayant  de  rire.  —  Elle  mettra  tout 
en  désordre.  Elle  eft  si  maladroite  de  ses  mains... 

Concordia,   désappointée.  —  Oh  !   maman  ! 

Francesca.  —  Non,  non,  ma  chérie.  Tout  à 
l'heure,  tu  reviendras  ;  et,  en  plus  de  la  soie  bleu 
pâle,  je  te  donnerai  de  belles  perles  de  Venise  pour 
Notre-Dame,  et  une  bande  de  broderies  d'or  pour 
lui  border  son  manteau.  Et  puis  nous  irons  à  la 
chapelle  et  nous  arrangerons  cela  toutes  les  deux. 

Concordia.  —  Quand pourrai-je revenir,  maman  .^ 

Francesca.  —  Dans  une  demi-heure,  mon 
amour. 

Concordia.  —  Alors,  je  reviendrai  par  en  haut, 
parce  qu'il  va  pleuvoir. 

Giovanni,  levant  les  jeux.  —  Oui,  il  va  pleuvoir. 

Concordia.  —  Alors  c'eft  entendu,  dans  une 
demi-heure.  Mais,  maman,  bien  sûr,  bien  sûr  tu 
viendras  avec  moi  à  la  chapelle  ? 


FRANCESCA  DA  RIMINI  87 

Francesca.  —  Oui,  ma  chérie,  bien  sûr.  Va 
vite,  (  Concordia  fait  un  pas  vers  la  gauche.  ) 

Giovanni,  lui  montrant  la  tourelle.  —  Passe  par 
là  ;  c'est  plus  court. 

Francesca.  —  Non,  non  !  passe  par  la  porte. 
(  Concordia  traverse  à  gauche  et  sort  à  gauche.  Giovanni 
regarde  fixement  Francesca,  puis  se  détourne  et  fait 
quelques  pas.  Un  temps.  )  Giovanni  ! 

Giovanni,  il  se  retourne  vers  elle.  —  Oui. 

Francesca.  —  Dites-moi  que  vous  ne  croyez 
pas  Paolo  coupable  de  cette  trahison  envers  Flo- 
rence. 

Giovanni.  —  Certains  de  vos  arguments  ont 
un  grand  poids. 

Francesca.  —  Je  vous  demande  seulement  de 
ne  pas  juger  une  chose  si  grave  à  la  hâte.  Vous,  qui 
avez  toujours  été  si  brave  et  si  juéte... 

Giovanni.  —  Ecoutez,  si  Paolo  eft  innocent,  de 
deux  choses  Tune  :  ou  il  se  réfugiera  ici  pour  échapper 
à  ses  ennemis,  ou  il  rentrera  à  Florence  pour  leur 
faire  face.  Eft-ce  logique  ? 

Francesca,  avec  une  lueur  d^ espoir.  —  Oh  oui  ! 
oh  oui  ! 

Giovanni,  subitement.  —  Que  croyez-vous  qu'il 
fera  ? 

Francesca,  ^r^j^  à  f improviste.  —  Je  ...  je  crois 
qu'il  viendra  ici. 

Giovanni,  tranquillement .  —  Oui.  Je  crois  qu'il 
eft  probable  que  vous  le  verrez  ici,  aujourd'hui. 

Francesca.  —  Alors,  vous  n'enverrez  pas  de 
réponse  à  Florence  jusqu'à  ce  qu'il  soit  venu  ? 

Giovanni.  —  Pas  aujourd'hui. 

Francesca.  —  Ni  demain?  Vous  attendrez  en- 
core un  jour...  Promettez-le-moi. 


88  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Giovanni.  —  Je  vous  le  promets.  {Il  lui  prend 
la  main  et  r attire  doucement  à  lui.  )  Et  vous,  Francesca, 
en    échange,    ne    me    donnerez-vous    rien  ? 

Francesca,  horriblement  émue.  —  Quoi  ?  Que 
voulez-vous  de  moi  ? 

Giovanni.  —  Aller  avec  vous,  par  là.  (7/  montre 
la  tourelle.  ) 

Francesca.  —  Non...  non...  pas  en  ce  moment... 

Giovanni,  l'attirant  encore  ;  puis  il  la  serre  furieu- 
sement dans  ses  bras.  —  Oh  !  je  t'aime  !  (  //  rem- 
brasse  plusieurs  fois  avec  fureur.  )  Je  t'aime  !  Et  je  t'ai- 
merai encore  quand  tu  seras  morte  !  (  La  fenêtre 
de  droite  y  au  fond,  se  ferme  avec  un  bruit  sec.  Giovanni 
sursaute  y  jette  les  yeux ,  puis  embrasse  encore  Francesca.  ) 
Adieu  !  (  Il  P abandonne ,  tandis  qu^elle  s'ajfaisse  sur  le 
banc  de  droite.  Sortie  rapide.  ) 


SCENE  V 

Francesca,  seule ^ puis  Giovanni 

Francesca,  demi-évanouie,  se  remet  lentement,  puis 
se  -lève.  —  Ju^e  Dieu  !  (  Lividité  d^ éclairs,  suivie 
presque  aussitôt  d^un  coup  de  tonnerre.  Francesca  se 
signe  et  entre  à  la  hâte  dans  la  tourelle.  Sortie  à  droite. 
La  pluie  tombe  à  torrents.  —  Rentre  Giovanni  par  la 
gauche.  Il  traverse  la  scene  en  courant,  et  longe  la  muraille  ; 
enfin,  il  se  baisse  près  de  la  haie  de  buis.  A  la  chute  du 
rideau,  on  le  voit  soulever  l'échelle  laissée  par  le  jardinier.  ) 


Rideau 


Ade  Quatrième 


Intervalle  de  quelques  minutes 


1m  chambre  de  Fra?icesca.  Même  décor  qu^au  premier 
acte,  hes  fenêtres  sont  fermées^  à  r exception  de  celle 
de  gauche,  au  fond,  l^umière  douce  et  dijfuse.  U orage 
s'' apaise. 


SCENE  PREMIERE 

Paolo,  Francesca 

Au  lever  du  rideau^  Francesca  sort  de  P alcôve  ;  sa  main 
touche  encore  les  tentures.  Paolo  est  déjà  au  milieu  de 
la  scene  ;  il  eH  tourné  vers  le  public  et  se  passe  la  main 
sur  le  front  comme  s'' il  sortait  d'un  rêve  de  bonheur. 

Paolo,  rêveusement.  —  Ah  !  il  fait  bon  revivre. 

Francesca,  s'' avançant  derrière  lui^  pose  la  main  sur 
son  épaule.  —  Oui,  et  vibrer  de  toutes  les  parcelles 
de  notre  être.  L'orage  e^t  passé,  mon  amour... 
laisse  entrer  le  soleil,  laisse  entrer  la  lumière.  Fair, 
la  joie  du  monde  qui  s'éveille,  et  qui  si  longtemps 
nous  fut  ténébreux  tant  que  nous  languissions  l'un 
pour  l'autre  !  (  "Elle  le  regarde  aller  ouvrir  la  fenêtre 
de  gauche,  au  deuxième  plan.  )  Figurons-nous  qu'il 
faisait  nuit,  et  que  maintenant  le  soleil  se  lève. 

Paolo,  ouvrant  la  fenêtre.  —  Jamais  il  n'y  eut  de 
soleil  là  où  tu  n'étais  pas. 

Francesca.  —  Jamais  nuit  ne  fut  sombre  où 


94  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

tu  étais  près  de  moi...  Mes  mains  amoureuses 
éprouvent  le  soleil  sur  ton  visage,  quand  les  lumières 
sont  mortes.  (  Le  soleil  entre  à  flots...  Francesca,  debout 
dans  la  lumière.  )  O  soleil  plein  de  joie,  emplis  l'uni- 
vers de  ton  vin  d'or,  et  fais-le  déborder  de  vie  ! 
(  A  Paolo.  )  Soleil  de  ma  vie,  mon  âme  t§t  pleine  de 
toi  ! 

Paolo.  —  Mon  Dieu  !  prolonge  cette  heure  !..• 

Francesca.  —  Et  l'amour  la  gardera  du  temps 
et  de  la  mort  et  des  méchants. 

Paolo,  r attirant  vers  le  fauteuil.  —  Viens,  mon 
cœur,  nous  sommes  en  sûreté  ici. 

Francesca.  —  Toi,  peut-être,  plus  qu'en  aucun  lieu 
du  monde.  Mais  il  faut  songer  à  ce  que  nous  devons 
faire. 

Paolo.  —  Pas  encore,  pas  encore  !  Viens,  res- 
tons assis  un  peu  là,  comme  jadis...  {Ils  demeurent 
assis  run  près  de  l^ autre.  ) 

Francesca.  —  Et  rêvons  que  la  réalité  est 
lasse,  et  qu'elle  a  fermé  enfin  ses  yeux  si  grands 
ouverts,  et  qu'elle-même  s'eft  faite  rêve. 

Paolo.  —  Oui,  mon  amour.  Ainsi.  Où  e§t  notre 
livre  bien-aimé  ? 

Francesca.  —  Là,  sous  ma  main. 

Paolo,  lisant.  —  "  Advint  que  Lancelot  trouva 
la  Reine,  dans  l'instant  qu'elle  était  seule.  Car  c'était 
l'après-dînée,  et  la  journée  était  moulte  chaude,  et 
toutes    gens    dormaient  ". 

Francesca,  lisant  à  voix  basse.  —  "  Car  trop 
longuement  avaient-ils  été  séparés".  {A  Paolo.) 
Combien  de  temps,  je  me  le  demande  ? 

Paolo.  —  Plus  de  deux  mois. 


FRANCESCA  DA  RIJMINI  95 

SCENE  II 

Les  Mêmes,  puis  Giovanni, puss  Concordia 

Francesca.  —  Oui.  (  Lisant.  )  "  Et  quand  Lan- 
celot aperçut  les  lèvres  de  Guenièvre,  et  que  trop 
amoureusement  elles  souriaient,  ainsi  qu'il  la  voyait 
sourire  dans  ses  rêves...  "  {Giovanni  entre  par  la 
fenêtre.  Debout  sur  la  marche.^  Voilà  que  la  lumière 
s'assombrit  encore.  Je  n'y  vois  plus. 

Paolo.  —  Mais  nous  savons  les  paroles.  (  Gio- 
vanni se  glisse  le  long  du  fauteuil  vers  Vaolo.  ) 

Francesca.  —  Je  les  sais  par  cœur.  Et  nous 
savons  le  reSte.  Le  livre  dit  (  Récitant.)  :  "  Elle  lui 
tendit  les  deux  mains".  Ainsi.  (Au  moment  ou 
Giovanni  va  frapper  Vaolo,  Francesca  se  jette  contre  la 
pointe  de  la  dague  et  s'efforce  de  repousser  Giovanni. 
Mortellement  blessée,  elle  tombe  à  genoux  sur  le  fauteuil.  ) 

Giovanni,  poignardant  Paolo,  qui  a  essayé  de  tirer 
son  épée.  —  Ainsi  !  ainsi  !  (  Avec  un  cri  d'' insensé.  ) 
Ha  !  {Paolo  tombe,  presque  mort,  à  P autre  extrémité  du 
fauteuil.  Giovanni  traverse,  recule  et  le  regarde.  ) 

Francesca,  se  traînant  à  genoux  pour  voir  la  figure 
de  Paolo.  —  Paolo  !   Parle-moi  ! 

Paolo.  —  Un  baiser,  pendant  que  je  respire 
encore  !  (  Francesca  P embrasse,  ) 

Francesca.  —  Cœur  de  mon  cœur  !  Pas  encore  ! 
Rien  qu'un  souffle,  un  seul  souffle,  pour  rencontrer 
le  mien  !  (  File  l'embrasse  de  nouveau.  ) 

Paolo.  —  Ensemble...  tous  les  deux.  (  Il Pétreint 
dans  ses  bras.  Puis  F  étreinte  se  relâche.) 


96  FRANCIS  MARION  CRAWFORD 

Francesca.  —  Attends,  mon  amour  !  Ah  !  at- 
tends-moi un  seul  moment  !  (  Elle  tombe  en  avant  sur 
son  corps.  Silence.  Giovanni^  plein  d'horreur,  recule  vers 
la  porte  du  fond.  Francesca  lève  lentement  la  tête,  voit 
Giovanni,  et  se  redresse  péniblement,  la  main  sur  sa  bles- 
sure. A.  Giovanni^  Démon  de  lâcheté  !  (Ê//?  lutte 
contre  la  douleur  de  sa  blessure.  )  Je  ne  vous  tuerais  pas 
si  j'en  avais  le  pouvoir,  crainte  de  voir  votre  visage 
aux  enfers.  Ils  ne  sont  pas  assez  vastes  pour  contenir 
votre  âme  et  la  nôtre  !  Soyez  maudit  comme  Caïn  : 
vivez,  vivez  toujours...  (^elle  cherche  à  reprendre 
haleine.^  ou  mendiez  le  pardon  divin,  une  petite 
place  au  milieu  des  bons  larrons...  trouvez  le  Paradis,, 
si  vous  le  pouvez...  allez  où  vous  voudrez,  mais  ne 
venez  pas  chez  les  damnés,  ils  auraient  horreur  de 
vous,  et  Judas  vous  cracherait  à  la  face  !  (  £//<? 
s"* affaisse.,  défaillante.  )  Partez,  partez,  mais  regardez  au 
moins  pour  la  dernière  fois  !  (  £//?  rassemble  ses  der- 
nières forces.  )  Voici  ce  que  vous  m'avez  demande 
bien  des  fois,  aujourd'hui,  tout  à  l'heure  encore  : 
puisse  cette  vision  reéter  imprimée  dans  vos  yeux  ! 
que  le  feu  éternel,  de  sa  brûlure,  la  marque  dans  votre 
cerveau  !  Regardez  !  regardez  !  Voici  ce  que  vous 
m'avez  demandé  en  vain  et  ce  que  je  vous  ai  refusé, 
ce  que  vous  avez  attendu  jour  et  nuit,  nuit  et  jour, 
et  ce  que  vous  n'aurez  de  moi  jamais,  jamais  — 
regardez  bien  —  le  baiser  d'amour,  suprême,  éternel, 
fidèle  !  (  JB//(?  embrasse  Paolo.  Paolo  meurt.  )  Ah  !  mon 
amour,  pardonne-moi  si  j'ai  tardé...  je  viens.  {Elle 
meurt.  —  Giovanni  se  cache  la  figure  et  s'enfuit  par  la  porte 
de  gauche.  —  Silence.  —  On  entend  frapper  à  la  porte 
du  fond.  ) 

La  voix  de  Concordia.  —  Maman  !  maman  ! 
{Elle  frappe.)   Ouvre-moi  !...  {Pause.)...  Je  viens 


FRANCESCA  DA  RIMINI  97 

chercher  la  soie  bleue...  {Pause.  Concordia  parle  plus 
has,  comme  si  elk  avait  peur  du  silence.)...  pour  le  man- 
teau de  Notre-Dame...  Maman  !  (  Sa  voix  eB  étranglée 
par  l^ angoisse.  )  Maman  ! 


FIN 


A chevé 

de   typographier 

et  d'imprimer 

dans  les  ateliers  de 

FRANCOIS  BERN  GUARD 

le  vingtième  j our  de  janvier 

m  il-neuj'cent-vingt-huit 

lo.    Rue   Lebel 

Vincennes 


o 


University  of  Toronto 
Library 


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